La publicite

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Il y a de cela quelques jours, je me suis baladee en ville. Flaner sous le soleil printanier, quelle detente ! Mais je semblais etre la seule a profiter du retour des beaux jours. Les gens me parurent si presses, allongeant le pas et bousculant ceux qui avaient l’audace de se mettre sur leur chemin. Je cherchais alors refuge dans le silence rassurant d’une librairie. Ici, les clients s’excusent lorsqu’ils vous passent devant, lorsqu’ils tendent le bras sous votre nez pour attraper un livre. Ils prennent le temps de decrypter les resumes, d’admirer les couvertures colorees, de choisir le cadeau qui fera plaisir.

J’errais entre les rayons et tombais sur un ouvrage au titre sibyllin : « l’Emile ». Je le feuilletais et tombais sur cette citation : « Oserais-je exposer la plus grande, la plus importante, la plus utile regle de toute education ? Ce n’est pas de gagner du temps, c’est d’en perdre.  » Quelle affirmation audacieuse ! A l’heure ou tout doit se faire vite, ou le progres avance a une vitesse phenomenale, ou l’attente se compte en minutes, ou un trajet devient long des que l’on parle d’heures, cette phrase peut paraitre anachronique.

Que penserait Rousseau de nos classes de vingt enfants,

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de nos programmes scolaires rigides, de ces parents qui preferent confier leurs enfants a une creche pour gagner du temps pour eux ? On peut alors se demander quels sont les avantages de gagner du temps. On a plus de temps pour faire autre chose de plus important, mais quoi de plus important que l’education de la generation future ? De plus, en passant rapidement sur la matiere a assimiler, l’enfant comprend mal ce qu’on veut lui transmettre.

Il stresse, se deprecie, essaie de comprendre malgre tout et quand il a enfin reussi a mettre le doigt sur son probleme, il n’a plus le temps de poser sa question au professeur que, deja, l’evaluation arrive. En passant rapidement sur ses sujets, le professeur n’a pas a faire face a son propre echec pedagogique. Il pense tout reussir a une telle vitesse qu’il ne voit pas les enfants qui nagent dans trop de matiere. Quel est alors le resultat ? En pensant gagner du temps, on en gaspille inutilement. On brasse de l’air, pensant qu’eduquer un enfant le plus rapidement possible est la meilleure solution.

On se retrouve finalement avec un enfant n’ayant veritablement assimile aucune connaissance, il n’a aucune base solide pour construire son avenir. Ou alors, on a face a nous un eleve sur de ses capacites, qui comprend tout des la premiere explication. Il a d’excellentes notes aux examens, pas de quoi s’inquieter. Mais retrouvez le meme ecolier quelques mois, quelques annees plus tard, aura-t-il encore toutes les connaissances qu’on lui a inculquees d’un coup ? Pourra-t-il toujours resoudre le probleme mathematique de la fin du chapitre, ecrire la chronologie des guerres napoleoniennes ou encore enumerer les multiples conjugaisons anglaises ?

Permettez moi d’emettre quelques reserves a ce sujet. De ce fait, nous pouvons nous demander quels sont les avantages de perdre du temps ? Des ce moment survient une autre question : peut-on vraiment parler de perdre du temps en matiere d’education ? On perd du temps en choses futiles, inutiles, qualificatifs contraires a la nature de l’education. « Perdre » est connote negativement. En effet, notre societe est construite sur la peur de perdre son temps. Il y a tellement de choses a faire en une vie ! Cela parait si court ! Comment experimenter toutes les sensations qui s’offrent a nous en si peu de temps ?

La generation de la ronde

Combien de fois ais-je entendu une mere gronder son enfant pendant les devoirs scolaires en lui disant « Je perds mon temps avec toi ! « . Il est alors plus juste de parler de « prendre du temps ». On prend du temps pour faire quelque chose qui nous plait, on profite de faire les choses pleinement. C’est ce qui faudrait faire idealement avec l’education. On prendrait alors le temps de s’arreter sur la facon d’apprendre de chaque eleve, on prendrait le temps d’approfondir la matiere, on prendrait le temps de se passionner pour un sujet, on prendrait le temps d’ecouter l’autre.

L’enfant est alors moins stresse, le professeur peut experimenter de nouvelles techniques d’apprentissage. Il peut emprunter des chemins plus ludiques pour une meilleure assimilation. Par exemple, dans « l’Emile » de Jean-Jacques Rousseau, le professeur repond a une question fondamentale de son eleve : « A quoi sert l’astrologie ?  » A la place de lui reciter un magnifique mais neanmoins insense discours argumentatif, il decide de lui donner une explication concrete. Il l’emmene dans la foret de Montmorency. Il fait expres de se perdre.

Evidemment, l’enfant panique, il pleure, il a faim, il est fatigue, il veut retrouver le village. Le precepteur, uniquement avec des questions, arrive a faire deduire a son eleve la position de la ville grace aux points cardinaux etudies la veille. L’enfant sera heureux de retrouver sa maison et de sentir que son savoir leur aura « sauve la vie ». Car il ne faut point oublier qu’une aventure comme celle-ci est une montagne pour un petit homme ! Il aura vecu une experience marquante, il n’oubliera pas le savoir acquis pendant ce temps.

Ce concept educatif restait encore possible il y a 300 ans mais plus aujourd’hui. Au XVIIIe siecle, l’education n’etait accessible qu’aux enfants des classes sociales aisees. Les familles pouvaient alors se payer un precepteur particulier, qui avait a charge un, deux enfants maximum. Il prenait le temps de s’arreter plus longuement sur les matieres qui interessaient reellement ses eleves. Ils se passionnaient ensemble, prenant un moment de detente plus qu’un instant de corvee. L’apprentissage est a present devenu un tracas quotidien.

L’enseignant n’a plus le temps de rechercher le ludique, d’ecouter les bambins, de les amuser tout en leur transmettant un savoir qui leur restera. Il doit se conformer a un programme edite par l’Etat, par des fonctionnaires meconnus des enfants. D’avril a mi-mai, cours de geometrie. Une semaine de translation, une semaine de rotation et voila le nouveau chapitre. Que faisons-nous de la passion, du plaisir du travail bien fait ? Du petit satisfait de ses connaissances, fier de montrer a sa mere qu’il sait faire tourner un triangle ? Tout cela se perd. La scolarite doit etre terminee en dix ans, chronometre en main.

Plus la peine de prendre le temps d’ecouter un eleve qui n’a plus envie d’apprendre, il suit le programme, ou est le probleme ? Dans une societe qui ne connait plus l’attente, qui consomme des la sortie de fabrique, comment parler de perdre du temps ? Mais, du haut de ses 300 ans, Rousseau a mis le doigt sur une question essentielle de notre epoque. Plus personne ne sait apprecier, prendre son temps. Tout ce qui n’a pas de resultat direct est considere comme une perte de temps. Des lors, il faudrait que nous reapprenions a perdre notre temps en une chose aussi « futile » que l’education…