La poesie est t elle vouee aux sentiments

La poesie est t elle vouee aux sentiments

coucoucfeconde a ete la genealogie de ceux pour qui la poesie doit etre l’expression des emois du c? ur, en quelque sorte un chant de l’ame, la musique des passions et des emotions. A l’epoque romantique, ils sont nombreux ceux qui expriment leur moi interieur et qui veulent en meme temps etre « l’echo sonore » de tous les sentiments humains. Les chantres du Moi ont bien senti que la sensibilite, par son caractere irrationnel, etait une attitude poetique. Baudelaire ecrivait a Ancelle a propos des Fleurs du mal : « Dans ce livre atroce, j’ai mis toute ma pensee, tout mon c? r, toute ma religion (travestie), toute ma haine », mais a travers une decheance personnelle, c’est la tragedie humaine qui est racontee et qui permet a son auteur d’apostropher l’ « hypocrite lecteur, mon semblable ! Mon frere ! ». Ainsi la poesie pourrait n’etre qu’un art de la representation, a partir du moment ou il y aurait des themes plus poetiques que d’autres tels que l’amour, la nature, la destinee, la mort. Il suffirait alors de bien choisir son sujet d’inspiration pour atteindre de ce fait meme a l’art. Bien evidemment, un recueil tel que les Fleurs

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du mal, veritable tournant de la oesie francaise, suffirait a lui seul a denoncer la faussete d’un tel point de vue. Baudelaire en choisissant « d’extraire la beaute du Mal », en delaissant « les provinces les plus fleuries du domaine poetique », montre bien que la creation poetique est ailleurs que dans son sujet. Une Charogne n’est pas indigne de l’artiste qui peut a juste titre s’ecrier devant son Createur dont il refait la creation : « Tu m’as donne ta boue et j’en ai fait de l’or ». La poesie est-elle un instrument d’action ou de connaissance ?

D’autres ont entraine la poesie sur la pente de l’action : ils ont voulu au travers de la forme poetique susciter l’enthousiasme ou l’indignation de leurs contemporains. Pensons aux Chatiments de Victor Hugo qui denoncent avec vehemence « Napoleon le petit » jusqu’aux poemes nes de la Resistance comme la Rose et le reseda, vibrant appel a l’unite contre l’ennemi entre « celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas ». Polemique ou jouant sur les grands sentiments, une telle litterature a encore ete denoncee par Baudelaire dans l’Art romantique, qui la condamne dans un jugement sans appel : « Il est une autre heresie…

Je veux parler de l’heresie de l’enseignement, laquelle comprend comme corollaires inevitables, les heresies de la passion, de la verite et de la morale. Une foule de gens se figurent que le but de la poesie est un enseignement quelconque, qu’elle doit tantot fortifier la conscience, tantot perfectionner les m? urs, tantot enfin demontrer quoi que ce soit d’utile… La poesie (… ) n’a pas d’autre but qu’elle-meme ». Comme nous sommes loin alors de cette declaration de Giono : « Le poete doit etre un professeur d’experience. A cette seule condition, il a sa place a cote des hommes qui travaillent et il a droit au pain et au vin ».

De cette attitude qui consiste a voir dans le poete un guide, un penseur, le Moise de Vigny, un mage investi de la divine mission de distiller a ses contemporains les verites eternelles, nous passons insensiblement au voyant, au voleur de feu rimbaldien. Dans cette aventure, la poesie va devenir un instrument de connaissance, un moyen d’entrer par effraction dans le temple sacre du mystere. Le poete est alors saisi par le vertige devant le gouffre insondable de Ce que dit la bouche d’ombre comme Hugo. Il passe « les portes de cornes et d’ivoire » en xplorant systematiquement son reve comme le Nerval des Filles du feu. Il veut entrevoir « les splendeurs situees derriere le tombeau » comme Baudelaire, ramener quelques braises de ce feu indicible et divin comme Rimbaud qui s’exclamait : « Je dis qu’il faut etre voyant, se faire voyant — le poete se fait voyant par un long, immense et raisonne dereglement de tous les sens ». Cette aventure prometheenne est une Saison en enfer ; le poete sombre souvent dans la folie ou l’hebetude silencieuse apres avoir ramene des pages vibrantes, etonnantes, veritable « opera fabuleux » selon les propres termes de Rimbaud.

Mais, trop sollicites, l’esprit vacille, la raison s’egare. Le poete est maudit pour avoir transgresse le secret ultime dans son delire mystique. Mais surtout le poete recourt trop souvent a un langage hermetique, obscur qui le coupe de ses lecteurs. Il n’est pas etonnant de s’apercevoir qu’aujourd’hui la poesie reste une affaire d’inities qui n’a plus grand-chose a dire, tout du moins a communiquer, tant l’experience reste unique et personnelle. La poesie est-elle un langage, un « chant de l’ame » ? Il est ardu de definir la poesie en tant que fin, peut-etre