La memoire

La memoire

LE DEVELOPPEMENT DE LA MEMOIRE CHEZ LE JEUNE ENFANT ET LES OUTILS POUR LA MESURER Introduction La memoire est depuis longtemps etudiee en psychologie, elle est un objet d’etude complexe qui merite d’etre aborde. Mais c’est seulement depuis peu que l’on a commence a etudier celle de l’enfant, notamment celle du bebe, grace a des methodes specifiques permettant d’etablir des paradigmes et de trouver des resultats sans l’aide de la parole, que l’enfant ne maitrise qu’a 3 ans environ. L’enfant dispose d’une capacite de memorisation des les premiers jours de vie.

Cette capacite augmente avec l’age tout au long de l’enfance. A sa naissance, le bebe est deja dote d’une memoire de reconnaissance : il reconnait images (visage de sa mere), sons (voix de sa mere) et odeurs (odeur de sa mere, et le gout de son lait). Cependant, la notion de souvenir n’est pas encore en jeu. En effet, il existe une difference notoire entre memoire de reconnaissance et memoire de souvenir. La reconnaissance est le fait d’identifier ou non un stimulus physique present. Lorsqu’on se souvient, le stimulus est absent, il faut aller le chercher en memoire.

On observe l’apparition de souvenirs a 8 / 9 mois : les bebes reproduisent des conduites

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observees le jour precedent. A 7 mois, les bebes cherchent des objets que l’on a auparavant caches, et a 11 mois, ils imitent des actions realisees sous leurs yeux par des adultes, et ce durant une semaine. On peut veritablement parler de souvenir, et non de reconnaissance, car les bebes cherchent l’objet a l’endroit ou il a ete place et imitent ce qu’ils avaient observe, le stimulus n’est pas present, il a donc ete recupere dans la memoire (Bauer, 1996).

Nelson (1996) a, lui, montre que des bebes de 6 a 8 mois se souvenaient de l’experience deplaisante d’une piqure realisee chez le pediatre, jusqu’a 1 mois apres l’evenement. Il ne s’agit pas ici non plus de reconnaissance, car l’enfant, une fois dans le lieu de consultation ou s’est produit la piqure, se souvient de la douleur provoquee. Comment ces quelques constats a propos de la memoire ont-ils pu etre mis en evidence chez des nourrissons ? Comment la memoire evolue-t-elle avec l’age ? Les methodes et outils pour la mesurer evoluent-ils eux aussi avec l’age

Franc masson

Nous evoquerons tout d’abord les problemes lies a l’etude des nourrissons, avant d’aborder les outils pour mesurer la memoire chez le bebe, puis nous aborderons la memoire chez l’enfant plus grand et les methodes pour l’etudier. Nous verrons notamment que les methodes chez le nourrisson et chez l’enfant plus age sont differentes, et pourquoi. I) Les outils pour mesurer la memoire chez les nourrissons Quels sont les ecueils a la mesure de la memoire chez le bebe ? Quelles methodes et quels outils ont ete trouves pour depasser ces ecueils ?

Beaucoup d’etude realisees sur la memoire chez l’adulte necessitent la verbalisation, et parfois aussi l’ecriture (par exemple, mesurer l’empan mnesique de nombres, de mots, ou effectuer une tache de rappel de mots). L’etude de la memoire du nourrisson est ainsi beaucoup plus complexe et presente des difficultes, puisque le bebe ne maitrise ni le langage, ni l’ecriture. Mais, de plus, son repertoire comportemental est different de celui d’un enfant et d’un adulte, il apparait limite par rapport au leur. Le nourrisson est egalement plus vite fatigue qu’un adulte ou un enfant.

Il faut ainsi trouver des situations qui lui plaisent, le risque etant de provoquer pleurs, enervement du bebe. Mais une fois l’experience realisee, il faut aussi savoir analyser et interpreter ses comportements correctement. Les chercheurs ont donc mis en place des methodes specifiques pour etudier les fonctions cognitives des nourrissons, certaines gardant a l’esprit le principe de la methode experimentale (variables independantes, manipulees par le chercheur, et variable dependante, ce qu’il observe). Souvent, ces paradigmes sont mis en place sur la base d’une observation prealable faite par un chercheur (parfois au hasard ! . Ils permettent alors de valider l’hypothese emise a partir de l’observation. La methode du conditionnement operant consiste a associer un stimulus de l’environnement a une reponse du bebe. Le renforcement est toujours positif (il est parfois negatif chez les animaux, mais pas chez l’homme pour des raisons ethiques) : par exemple, lorsqu’on attache une ficelle reliee a un mobile au pied du bebe, ce dernier comprend tres vite que bouger son pied permet d’actionner le mobile, ce qui lui est agreable (musique, mouvements, lumiere, apaisement).

Ainsi, des deux mois, les nourrissons reconnaissent un signal specifique et se souviennent du lien qui existe entre ce signal et une recompense. Cependant, les bebes sont sensibles aux changements de l’environnement : une modification de la forme, de la couleur du mobile, entraine une absence de souvenir. Ce procede permet notamment d’evaluer la memoire a long terme : la duree de retention augmente avec l’age, mais aussi avec la croissance de la vitesse de traitement mnesique. L’imitation est basee sur la capacite (naturelle) du bebe a imiter ses proches.

Cette methode permet de voir que le bebe se souvient d’actions ou de sequences d’actions realisees par son entourage. L’imitation spontanee (« en meme temps ») ne mesure pas la memoire, c’est l’imitation differee qui permet de l’observer (immediatement apres ou apres un delai). D’apres Piaget, l’imitation neo-natale (durant les premiers jours, voir les premieres heures de vie du bebe), qui correspondrait au stade I, n’existe pas. Pour lui, c’est seulement au stade III que l’imitation systematique apparait (deuxieme semestre de la premiere annee de vie).

De plus, l’imitation differee ne s’observe qu’au stade IV. Rene Zazzo a refute les idees de Piaget : alors qu’il jouait a tirer la langue a son fils de 25 jours, il fut surpris de constater que ce dernier lui repondait de la meme maniere, en tirant la langue. Un bebe du stade I etait donc en train de faire un mouvement d’imitation attribue a l’epoque au bebe de stade IV (8-12 mois) ! Meltzoff et Moore etudieront experimentalement cette observation de Zazzo et la confirmeront.

Kail (1994) montrera que les bebes presentent des 6 mois des capacites d’imitation differee apres un delai de 24 heures. La preference visuelle et l’habituation / reaction a la nouveaute part du principe que le bebe aime ce qui est nouveau. L’habituation correspond a la diminution de la frequence d’apparition d’un comportement en reponse a la presentation repetee d’une stimulation (desinteret progressif). Ainsi, si le stimulus presente change, le bebe va montrer une reaction a la nouveaute (il va le regarder).

Son desinteret pour le premier stimulus montre qu’il l’a memorise. Les etudes ont permis de montrer que les bebes de quatre jours etaient capable de reconnaitre des formes (phase d’habituation a un carre, desinteret, puis presentation d’un cercle : le bebe regarde le cercle, ce qui veut dire qu’il l’a differencie du carre et qu’il a memorise la forme du carre), ou le visage de leur mere (par rapport a des visages inconnus). A cinq mois, les bebes reconnaissent des visages deux semaines apres les avoir vus.

Les methodes experimentales d’etude des nourrissons ont donc permis d’etudier finement leur memoire, en contournant les problemes lies a leur encore faible developpement. Grace a ces methodes, des capacites jusque la insoupconnees des bebes peuvent etre decouvertes et approfondies, notamment le fait que les circuits de l’apprentissage et de la memoire sont mis en place tres tot dans la petite enfance. II) Un exemple d’experimentation : la memoire haptique chez le bebe de 4 mois Cette etude realisee par Lhote et Streri en 2003 est un exemple d’experimentation adaptee aux bebes.

On va trouver des resultats grace a des observations. La methode utilisee permet de ne pas avoir a employer le langage, que les bebes de 4 mois ne maitrisent pas. Cette experimentation evalue et teste la memoire haptique de la forme des objets apres un delai ou une interference chez le bebe de 4 mois. Le terme « haptique » englobe le toucher et les phenomenes kinesthesiques (perception du corps dans l’environnement). 128 bebes furent repartis en 4 groupes de 32 (16 garcons, 16 filles) : – controle (sans delai), delai court de 30 secondes memoire a court terme), delai long de 120 secondes (memoire a long terme), interference (nouvel objet). 4 objets de poids identique adaptes aux bebes leurs furent proposes : un carre, un disque,  un cone crenele et une coupelle. Les bebes ne voyaient pas leurs mains. On observe (camera) et on enregistre les temps de tenue de l’objet. Dans les groupes experimentaux, les bebes etaient habitues a l’objet, puis un temps de delai ou une interference etaient installes, et enfin on testait la reconnaissance de l’objet. Dans le groupe controle, suivait directement une phase de reconnaissance apres l’habituation.

Celle-ci etait controlee par l’enfant (chaque fois ou le bebe lachait l’objet correspondait a un essai, le bebe etant habitue lorsque la somme des deux derniers essais etait egale ou inferieure a la moitie de la moyenne des  deux premiers essais). Les bebes etaient stimules sur les deux mains, gauche et droite etant contrebalances, a l’instar de l’ordre de presentation des objets. L’hypothese d’une preference tactile generale pour un ou plusieurs des objets testes a ete ecartee grace a la comparaison des durees d’habituation de chaque objet.

Il n’y a de plus aucune difference significative entre garcons et filles constatee. Les resultats montrent que : * Les bebes du groupe « interference » ont une duree de tenue plus elevee pour le nouvel objet, apres avoir tenu un autre objet : ils discriminent bien deux objets differents au seul toucher (sans les voir), de la main droite comme de la main gauche. * Le bebe reconnait mieux l’objet lorsqu’il est soumis a une interference tactile de la main gauche que de la main droite * Apres un delai de 30 secondes, les donnees ne montrent pas de reconnaissance de la forme familiere.

Paradoxalement, apres un delai de 120 secondes, cette reconnaissance a lieu pour les deux mains. Les chercheurs expliquent ce paradoxe par la reaction des bebes au changement de rythme des presentations (toutes les secondes dans la phase d’habituation, compare au delai de 30 secondes qui suit). Ils proposent aussi d’etudier de maniere longitudinale (dans le temps) le processus de lateralisation du bebe. Cette recherche atteste donc d’une memoire haptique a 4 mois, apres interference (surtout main gauche), delai court et delai long (main gauche et droite).

A 4 mois, les performances sont meilleures qu’a 2 mois, mais ensuite cette memoire reste faible dans son evolution (a 8 mois, le delai est de 5 minutes sans interferences). III) La memoire chez l’enfant a partir de 5 ans : comment la mesurer ? Qu’attend-on de la memoire d’un enfant a partir de 5 ans ? Quels outils sont utilises pour la mesurer ? A 5 ans, l’enfant maitrise normalement la parole. Il devient ainsi plus aise d’etudier ses fonctions cognitives, et la methode principale utilisee est alors l’experimentation.

Voici un exemple d’experiences illustrant un aspect de la memoire, la notion de mediateur : son utilisation ou pas a tel age, ses effets positifs, negatifs… Cela nous permet de mettre en evidence l’importance de la parole : en effet, la maitrise de la parole est essentielle pour reussir la tache demandee, car par exemple on va donner des consignes differentes a deux groupes (qui seront les facteurs principaux systematiques, ou VI) : le groupe 1 aura juste pour consigne de memoriser une liste de mots, alors que le groupe 2 devra memoriser cette liste en utilisant un mediateur.

De plus, le langage apparait important car l’enfant a la capacite de dire s’il a compris la consigne ou non. Un mecanisme appele « mediateur » peut-etre mis en place par l’enfant lors de taches de memorisation. C’est un intermediaire entre un stimulus et une reponse utilise comme aide pour reussir un comportement. Il en existe 3 types: images, verbaux et organisationnels. Flavell (1970) distingue deficience mediationnelle (utilisation du mediateur qui ne permet pas de reponse appropriee) et deficience de production du mediateur (pas d’utilisation du mediateur).

La denomination et le « rehearsal » sont deux sortes de mediateurs verbaux. Le premier consiste a denommer chaque stimuli, il est facilement observable (chuchotements, mouvements de levres, denomination a voix haute), ou peut etre revele par l’enregistrement electromyographique (Locke et Fehr, 1970), qui detecte une activite subvocale chez les enfants lors de presentations d’images d’objets familiers. Dans la denomination, Conrad differencie l’element verbal (« naming », activite implicite non sonore) de l’element vocal (« vocalizing », activite explicite sonore).

Pour lui, a 5-7 ans, il existe une deficience mediationnelle ; l’enfant utilise la vocalisation, son effet etant soit facilitateur (maintien de l’attention) soit perturbateur (difficulte motrice d’articulation). L’activite de denomination n’apparaitrait et ne jouerait un role benefique sur la performance de rappel qu’a partir de 8 ans. Imposer la denomination a voix haute chez les plus de 9 ans entraine une diminution de la performance, due a l’obligation d’abandonner une ancienne strategie plus elaboree de « rehearsal ». Ce mecanisme consiste a repeter de maniere cumulative la sequence d’items presentee.

Il apparait de maniere spontanee vers 8 ans, pour devenir general vers 9/10 ans. L’activite de repetition se complexifie avec l’age et s’adapte aux exigences de la tache, permettant une meilleure performance (plus de mots rappeles). Par exemple, on remarque, chez l’enfant de 10/11 ans, la repetition de la sequence d’items en l’absence des stimuli (entre la fin de la presentation et le debut du test). L’utilisation spontanee du mediateur organisationnel (regrouper les items d’une liste a retenir en categories taxonomiques) est faible avant 10 ans, alors meme que les sujets sont capables de categoriser les objets en dehors de la tache.

On parle de deficience de production des mediateurs categoriels. Lorsque l’enfant est actif dans la categorisation des items, la performance est meilleure et ce, sur le long terme. Ainsi, differentes recherches ont permis de definir l’age de production spontane des 3 mediateurs dans une tache de memorisation, et leurs effets sur les performances a cette tache. Il est neanmoins difficile d’etablir des regles strictes d’evolution de la memoire en raison de variations (nombre d’items, choix des items, caracteristiques propres a chaque enfant, nombre de categories dans la liste…) qui retentissent sur les performances de rappel des sujets.

Conclusion La memoire est une capacite cognitive interessante a etudier. L’homme possede des capacites de memorisation des ses premiers jours de vie, qui vont se developper et s’ameliorer au cours de l’enfance. Il est interessant de voir que les methodes specifiques d’etude du nourrisson ne sont pas gardees eternellement, mais qu’elles evoluent avec le developpement de l’enfant, notamment avec la maitrise du langage et la capacite a se concentrer plus longtemps.

L’experimentation est alors systematiquement utilisee, meme si elle l’est egalement pour le nourrisson, mais adaptee a ses capacites. Piaget a ete un des precurseurs des entretiens verbaux, dans lesquels il posait des questions aux enfants, en leur demandant leurs point de vue (taches piagetiennes de conservation du nombre, de classification, questions comme « est ce que tu sais ce que c’est que penser ? »). Grace a ces entretiens, les connaissances sur l’enfant se sont fortement accrues, Piaget etant encore aujourd’hui considere comme un des constructeurs de la psychologie experimentale.

Meme si certains de ses postulats sont aujourd’hui refutes, il a pose les bases de l’etude de la cognition chez l’enfant, avec la notion de respect de sa personne et de ses capacites, comme Rene Baillargeon l’a fait pour les nourrissons (experience sur la permanence de l’objet). Bibliographie Melot, A. M. & Corroyer, D. (1986). L’enfant et la memoire. Presses Universitaires de Lille. Soprano, A. M. & Narbona, J. (2009). La memoire de l’enfant. Paris : Masson.

Lhote, M. , & Streri, A. (2003). La memoire haptique de la forme des objets chez les bebes ages de 4 mois. L’annee psychologique. Houde, O. , ; Leroux, G. (2009). Psychologie du developpement cognitif. Presses universitaires de France. Pouthas, V. , ; Jouen, F. (1993). Les Comportements du bebe : expression de son savoir ? Liege: Mardaga. Blaye, A. , ; Lemaire, P. (2007). Psychologie du developpement cognitif de l’enfant. Bruxelles: De Boeck.