La guerre est-elle inevitable?

La guerre est-elle inevitable?

Monsieur et Cher Ami, Je suis heureux qu’en m’invitant a un libre echange de vues avec une personne de mon choix sur un sujet designe a mon gre, la Societe des Nations et son Institut international de Cooperation Intellectuelle a Paris m’aient, en quelque sorte, donne l‘occasion precieuse de m’entretenir avec vous d’une question qui, en l’etat present les choses, m’apparait comme la plus importante dans l’ordre de la civilisation : Existe-t-il un moyen d’affranchir les hommes de la menace de la guerre ?

D’une facon assez generale, on s’entend aujourd’hui a reconnaitre que les progres de la technique ont rendu pareille question proprement vitale pour l’humanite civilisee, et cependant les ardents efforts consacres a la solution de ce probleme ont jusqu’ici echoue dans d’effrayantes proportions. Je crois que, parmi ceux aussi que ce probleme occupe pratiquement et professionnellement, le desir se manifeste, issu d’un certain sentiment d’impuissance, de solliciter sur ce point l’avis de personnes que le commerce habituel des sciences a placees a une heureuse distance a l’egard de tous les problemes de la vie.

En ce qui me concerne, la direction habituelle de ma pensee n’est pas de celles qui ouvrent des apercus dans les profondeurs de la volonte et

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du sentiment humains, et c’est pourquoi, dans l’echange de vues que j’amorce ici, je ne puis guere songer a faire beaucoup plus qu’essayer de poser le probleme et, tout en laissant par avance de cote les tentatives de solution plus ou moins exterieures, vous donner l’occasion d’eclairer la question sous l’angle de votre profonde connaissance de la vie instinctive de l’homme.

Je suis convaincu que vous serez a meme d’indiquer des moyens educatifs qui, par une voie, dans une certaine mesure etrangere a la politique, seraient de nature a ecarter des obstacles psychologiques, que le profane en la matiere peut bien soupconner, mais dont il n’est pas capable de jauger les correspondances et les variations. Pour moi qui suis un etre affranchi de prejuges nationaux, la face exterieure du probleme — en l’espece, l’element d’organisation — m’apparait simple : les Etats creent une autorite legislative et judiciaire pour l’apaisement de tous les conflits pouvant surgir entre eux.

Ils prennent l’engagement de se soumettre aux lois elaborees par l’autorite legislative, de faire appel au tribunal dans tous les cas litigieux, de se plier sans reserve a ses decisions et d’executer, pour en assurer l’application, toutes les mesures que le tribunal estime necessaires. Je touche la a la premiere difficulte : Un tribunal est une institution humaine qui pourra se montrer, dans ses decisions, d’autant lus accessible aux sollicitations extra-juridiques qu’elle disposera de moins de force pour la mise en vigueur de ses verdicts. Il est un fait avec lequel il faut compter : droit et force sont inseparablement lies, et les verdicts d’un organe juridique se rapprochent de l’ideal de justice de la communaute, au nom et dans l’interet de laquelle le droit est prononce, dans la mesure meme ou cette communaute peut reunir les forces necessaires pour faire respecter son ideal de justice.

Mais nous sommes actuellement fort loin de detenir une organisation supra-etatiste qui soit capable de conferer a son tribunal une autorite inattaquable et de garantir la soumission absolue a l’execution de ses sentences. Et voici le premier principe qui s’impose a mon attention : La voie qui mene a la securite internationale impose aux Etats l’abandon sans condition d’une partie de leur liberte d’action, en d’autres termes, de leur souverainete, et il est hors de doute qu’on ne saurait trouver d’autre chemin vers cette securite.

Un simple coup d’oeil sur l’insucces des efforts, certainement sinceres, deployes au cours des dix dernieres annees permet a chacun de se rendre compte que de puissantes forces psychologiques sont a l’oeuvre, qui paralysent ces efforts. Certaines d’entre elles sont aisement perceptibles. L’appetit de pouvoir que manifeste la classe regnante d’un Etat contrecarre une limitation de ses droits de souverainete. Cet « appetit politique de puissance » trouve souvent un aliment dans les pretentions d’une autre categorie dont l’effort economique se manifeste de facon toute materielle.

Je songe particulierement ici a ce groupe que l’on trouve au sein de chaque peuple et qui, peu nombreux mais decide, peu soucieux des experiences et des facteurs sociaux, se compose d’individus pour qui la guerre, la fabrication et le trafic des armes ne representent rien d’autre qu’une occasion de retirer des avantages particuliers, d’elargir le champ de leur pouvoir personnel. Cette simple constatation n’est toutefois qu’un premier pas dans la connaissance des conjonctures.

Une question se pose aussitot : Comment se fait-il que cette minorite-la puisse asservir a ses appetits la grande masse du peuple qui ne retire d’une guerre que souffrance et appauvrissement ? (Quand je parle de la masse du peuple, je n’ai pas dessein d’en exclure ceux qui, soldats de tout rang, ont fait de la guerre une profession, avec la conviction de s’employer a defendre les biens les plus precieux de leur peuple et dans la pensee que la meilleure defense est parfois l’attaque. ) Voici quelle est a mon avis la premiere reponse qui s’impose : Cette minorite des dirigeants de l’heure a ans la main tout d’abord l’ecole, la presse et presque toujours les organisations religieuses. C’est par ces moyens qu’elle domine et dirige les sentiments de la grande masse dont elle fait son instrument aveugle. Mais cette reponse n’explique pas encore l’enchainement des facteurs en presence car une autre question se pose : Comment est-il possible que la masse, par les moyens que nous avons indiques, se laisse enflammer jusqu’a la folie et au sacrifice ? Je ne vois pas d’autre reponse que celle-ci : L‘homme a en lui un besoin de haine et de destruction.

En temps ordinaire, cette disposition existe a l’etat latent et ne se manifeste qu’en periode anormale ; mais elle peut etre eveillee avec une certaine facilite et degenerer en psychose collective. C’est la, semble- t-il, que reside le probleme essentiel et le plus secret de cet ensemble de facteurs. La est le point sur lequel, seul, le grand connaisseur des instincts humains peut apporter la lumiere. Nous en arrivons ainsi a une derniere question : Existe-t-il une possibilite de diriger le developpement psychique de l’homme de maniere a le rendre mieux arme contre les psychoses de haine et de destruction ?

Et loin de moi la pensee de ne songer ici qu’aux etres dits incultes. J’ai pu eprouver moi-meme que c’est bien plutot la soi-disant « intelligence » qui se trouve etre la proie la plus facile des funestes suggestions collectives, car elle n’a pas coutume de puiser aux sources de l’experience vecue, et que c’est au contraire par le truchement du papier imprime qu’elle se laisse le plus aisement et le plus completement saisir. Et, pour terminer, ceci encore : je n’ai parle jusqu’ici que de la guerre entre Etats, en d’autres termes, des conflits dits internationaux.

Je n’ignore pas que l’agressivite humaine se manifeste egalement sous d’autres formes et dans d’autres conditions (par exemple la guerre civile, autrefois causee par des mobiles religieux, aujourd’hui par des mobiles sociaux, — la persecution des minorites nationales). Mais c’est a dessein que j’ai mis en avant la forme de conflit la plus effrenee qui se manifeste au sein des communautes humaines, car c’est en partant de cette forme la qu’on decelera le plus facilement les moyens d’eviter les conflits armes.

Je sais que dans vos ouvrages vous avez repondu, soit directement soit indirectement, a toutes les questions touchant au probleme qui nous interesse et nous presse. Mais il y aurait grand profit a vous voir developper le probleme de la pacification du monde sous le jour de vos nouvelles investigations, car un tel ex-pose peut etre la source de fructueux efforts. Tres cordialement a vous. A. Einstein