La democratie representative

La democratie representative

Principes du gouvernement representatif, Bernard Manin Introduction Bernard Main est un politologue francais, ne a Marseille en 1951. Il est actuellement professeur a la New York University et directeur d’etudes a l’EHESS. Ancien eleve de l’Ecole Normale Superieure, agrege de philosophie et docteur en science politique depuis 1973, il a ete membre de l’Institute for Advanced Study (princeton), professeur au dpartement de science politique de l’Universite de Chicago et professeur a Sciences Po Paris.

C’est en tant que specialiste de la pensee politique et de la democratie representative qu’il publie en 1995 Principes du gouvernement representatif. Ce titre annonce d’emblee l’ambition de l’auteur et propose un nouvel eclairage de la theorie politique du gouvernement representatif. Des la premiere phrase de son ouvrage, B.

Manin enonce ce qui va etre l’objet de son etude: «Les democraties contemporaines sont issues d’une forme de gouvernement que ses fondateurs opposaient a la democratie». Il s’agit pour l’auteur de mettre en relief, ce que ne fait pas suffisemment la science politique, l’ecart enorme, voire l’opposition, entre le gouvernement representatif, tel qu’il a ete concu par ses fondateurs au 17e et 18e siecles et la democratie, telle qu’elle est entendue au 18e siecle egalement.

Pour bien comprendre cet ouvrage, il

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faut des a present definir ce qu’est une democratie entendue dans sa definition du 18e siecle : le terme « democratie » designe en fait la democratie directe, c’est-a-dire un regime dans lequel les citoyens exercent directement au sein d’assemblees populaires le pouvoir legislatif, et ou il y a identite complete entre les gouvernants et les gouvernes (definition de Lavaux).

Le gouvernement representatif, lui, se fonde des son origine, sur quatre principes : Les gouvernants sont designes par election a intervalles reguliers ; les gouvernants conservent, dans leurs decisions, une certaine independance vis-a-vis des volontes des electeurs ; Les gouvernes peuvent exprimer leurs opinions et leurs volontes politiques sans que celles-ci soient soumises au controle des gouvernants ; et enfin les decisions publiques sont soumises a l’epreuve de la discussion.

A la lecture de l’ouvrage, on peut meme en ajouter un cinquieme : le principe de distinction (defini par l’auteur comme la « conscience que les representants elus sont et doivent etre des citoyens distingues, socialement distinct de ceux qui les elisent). L’originalite de la demarche de B. Manin est de s’attacher, pour caracteriser ces deux types de regimes, moins a l’instance detentrice du pouvoir (l’Assemblee du peuple dans la democratie directe, et le Parlement dans le regime representatif) qu’au mode de designation des gouvernants (election, tirage au sort ou concours).

Pour lui, definir un regime representatif comme une delegation de pouvoir est insuffisant. Il n’en reste pas moins qu’a partir de ces deux definitions bien distinctes, B. Manin souleve deux questions interessantes: La premiere est une question de choix : pourquoi les fondateurs du regime representatif ont opte pour ce type de systeme en laissant de cote la democratie directe, presentant pourtant des avantages non negligeables (nous approfondirons ce point plus tard) ?

La deuxieme question est un paradoxe : comment comprendre que le gouvernement representatif, au depart radicalement different de la democratie, passe aujourd’hui pour l’une de ses formes, donnant naissance a un nouvel intitule « democratie representative » ? Les deux termes semblent en totale contradiction au regard des debuts du regime representatif. Pour repondre a ces deux questions, B. Manin ecarte d’emblee que le concept de democratie ait pu radicalement changer de sens : la reponse aux questions n’est pas de ce cote.

Il envisage plutot de s’interroger sur les relations entre les institutions representatives et la democratie, en cherchant a voir si celles-ci ont evolue, pouvant expliquer cet ecart entre la conception originelle et la perception contemporaine. Notre demarche consistera donc a mettre en lumiere la demarche de l’auteur : dans une premiere partie, nous verrons que B. Manin retrace les origines du gouvernement representatif et montre clairement que ce dernier a ete concu de maniere radicalement differente de la democratie, et ce volontairement par l’affirmation de deux principes non democratiques : l’election et le principe de distinction.

Puis dans une deuxieme partie, nous verrons que des contrepoids democratiques releves par B. Manin et une avancee democratique indubitable ont permis, progressivement, l’assimilation de la democratie au gouvernement representatif sous le nom de « democratie representative », malgre la persistance des caracteres non democratiques et le maintien des quatre caracteristiques habituelles du regime representatif.

I Les origines du gouvernement representatif : une difference (voire une opposition) volontaire avec la democratie (telle qu’elle etait concue au 18e siecle) par l’affirmation de deux principes non democratiques essentiels a la representation : l’election et le principe de distinction. Dans cette partie finalement, on a cherche a reunir dans l’ouvrage tous les elements permettant de repondre a la premiere question : pourquoi les fondateurs du regime representatif ont-t-ils prefere installer des institutions non democratiques (l’election et le principe de distinction) en laissant de cote la democratie directe et le tirage au sort?

Pour repondre a cette question, d’une part l’auteur compare le tirage au sort, mode de designation par excellence de la democratie, et l’election, principe associe a l’aristocratie. D’autre part, il revient sur l’elaboration et la consecration du principe de distinction, legitimant une conception de la representation fondee sur un ecart entre gouvernants et gouvernes. A. La justification du triomphe de l’election, element central du gouvernement representatif, pourtant non democratique, a travers la comparaison du tirage au sort et de l’election.

L’election constitue l’institution centrale du gouvernement representatif. B. Manin montre qu’elle est non democratique sur plusieurs points, au contraire du tirage au sort, presentant de nombreux avantages. Mais son triomphe en tant que mode de designation des gouvernants par excellence dans un gouvernement representatif est du a ses autres qualites : son pouvoir de legitimation du pouvoir politique, en accord avec les principes de consentement et de volonte, principes primordiaux au moment de la creation du regime representatif. 1) Le tirage au sort : mode de designation par excellence de la democratie…

Pour illustrer les vertus du tirage au sort, B. Manin prend l’exemple d’Athenes, democratie directe par excellence, ainsi que des Republiques des villes italiennes. Tout d’abord, il convient de noter un element important : l’auteur insiste sur le fait que dans une democratie directe comme Athenes, tous les pouvoirs politiques importants n’etaient pas exerces par le peuple assemble : trois organes distincts du peuple, le Conseil, les tribunaux et les nomothetes (detenant le pouvoir de faire les lois) jouaient un role politique important, et certains magistrats etaient elus.

En fait, pour l’auteur, le caractere « direct » de la democratie tient plus a son mode de recrutement, le tirage au sort, qu’au fait que les organes de gouvernement soient identiques ou identifies au peuple. Cette deduction est essentielle : le tirage au sort prend alors une place essentielle dans la conception de la democratie, en devenant le mode de selection democratique par excellence. En effet, ce dernier a de nombreux avantages permettant de mettre en place la culture democratique telle que la concevait les Atheniens : – le tirage au sort ermettait de mettre en place le principe de rotation des charges, (engendrant un effet de justice, en incitant a prendre en compte la volonte des gouvernes, sachant que tot ou tard, le gouvernant redeviendrait un simple gouverne), cher aux democrates : en effet, l’election aurait reduit le nombre de magistrat en les limitant aux individus populaires, et il existait un conflit potentiel entre principe electif et rotation : le principe electif veut ainsi que les citoyens soient libres d’elire et de reelire. Or reelire, c’est empecher la rotation des charges.. Le tirage au sort permettait de se proteger du professionnalisme : les atheniens estimaient en effet qu’il existait un antagonisme entre la democratie et le professionnalisme, dans la mesure ou pour eux, toute fonction politique pouvait etre exerce par des non-specialistes. – Le tirage au sort etait considere comme une procedure particulierement egalitaire : il assurait le droit egal de prendre la parole, en garantissant a « n’importe qui » l’egale probabilite d’acceder au pouvoir politique. – Dans les Republiques italiennes egalement, le tirage au sort etait associe a l’election : si on resume B.

Manin, le tirage au sort etait utilise du fait d’un autre avantage : son mecanisme neutre et non maitrisable, qui contribuait a pacifier les rapports en creant un sentiment d’impartialite. On le voit ici, le tirage au sort semble presenter de nombreux avantages. Son defaut principal, le risque de voir des incompetents au pouvoir, pouvait etre maitrise, en combinant le sort au volontariat (seuls les individus s’estimant capables de gouverner introduisaient leur nom pour etre tirer au sort) et a l’anticipation des risques (chaque gouvernant etait soumis a un controle strict et devait rendre des comptes devant les gouvernes).

Cette combinaison entrainait une selection spontanee. Les grands theoriciens de l’epoque, Harrington, Rousseau et Montesquieu s’entendaient d’ailleurs tous les trois pour relier le tirage au sort a la democratie, et l’election a l’aristocratie. Dans ces conditions, la question demeure entiere : le tirage au sort n’avait pas disparu de l’horizon theorique lorsque le gouvernement representatif a ete invente, il presentait meme plusieurs avantages. Pourtant il n’a jamais ete question de l’installer pendant les revolutions americaine et francaise. ) …volontairement ecarte par les fondateurs du gouvernement representatif au profit de l’election. Avant de chercher a comprendre pourquoi le tirage au sort a ete ecarte, il convient de montrer en quoi l’election est aristocratique, comme nous venons de montrer en quoi le tirage au sort etait democratique. B. Manin montre avec logique a quel point l’election est inegalitaire et aristocratique, et ce en raison de la nature meme de l’election. Ces effets inegalitaires tiennent a quatre facteurs : Le role des preferences de personnes : meme si l’acces aux charges n’est soumis a aucune condition legale particuliere, la procedure de repartition est profondement inegalitaire, dans la mesure ou les charges ne sont pas distribuees en fonction d’attributs abstraitement definis, mais en fonction de la preference du peuple. Rien n’assure que la procedure elective, dans ces conditions, soit meritocratique (l’electeur peut voter pour la couleur de peau du candidat plutot que pour son talent). La dynamique d’un choix : parce que l’election est un choix, elle comporte une dynamique interne qui fait obstacle a la designation de citoyens semblables aux autres. – les contraintes cognitives – le cout de la diffusion de l’information : si les candidats doivent financer leur campagne avec leur propre argent, l’avantage des categories sociales fortunees est evident. A travers ces 4 facteurs, l’election apparait veritablement sous son cote « aristocratique » : cela signifie que les representants sont differents de leurs electeurs, et percus comme superieurs (meme si cela peut se reveler errone dans la realite).

Par cette demonstration, B. Manin montre que l’election ne peut, par sa nature meme, aboutir a la selection de representants semblables a leurs electeurs. Et non seulement ce caractere oligarchique etait reconnu, mais il etait defendu par plusieurs auteurs. Ainsi, Guicciardini preferait l’election au vote, dans la mesure ou elle assurait que les magistrats soient « aussi choisis que possible », en selectionnant les meilleurs, et il jugeait le peuple capable discerner les meilleurs. Ce point admis, il convient de voir dans un deuxieme temps pourquoi l’election, malgre ce caractere aristocratique, a ete prefere.

La premiere raison que l’on pourrait donner a cette mise a l’ecart, selon B. Manin, est une raison technique : le sort etait devenu impraticable dans les etats de grande taille, et il aurait fallu une egalite de condition et de culture n’existant pas. Pourtant, toujours selon l’auteur, cette explication est insuffisante : on aurait tout aussi bien pu imaginer un systeme combinant les deux modes de designation. En fait, pour les acteurs du 17e et 18e siecle, la selection des gouvernant par le sort apparaissait comme inadaptee et leur election comme une evidence. En effet, B.

Manin montre que les trois revolutions s’appuient sur un principe essentiel : seul le consentement et la volonte constituent la source legitime et fondent l’obligation des membres de la societe a l’egard du pouvoir. En d’autres termes, les individus ne sont obliges que par ce a quoi ils ont consenti. Le tirage au sort et l’election apparaissent alors sous un jour nouveau. En effet, le sort ne fait pas intervenir la volonte humaine, il n’est pas une expression de consentement, ni une procedure de legitimation du pouvoir, mais seulement une procedure de selection pour repartir les charges.

L’election au contraire selectionne les titulaires des charges, et en meme temps legitime leur pouvoir, et s’est imposee avec la force de l’evidence, en depit de son caractere non democratique. Il importait plus que les fonctions publiques soient designees par le consentement des citoyens, quitte a releguer au second plan le probleme de la justice distributive et la repartition des charges. Cela explique selon B. Manin, le triomphe paradoxal de l’election face au tirage au sort. B. La justification du principe de distinction : rupture nette avec la democratie

Les fondateurs des gouvernements representatifs etaient donc disposes a accepter que la repartition des fonctions publiques ne soit pas la plus egalitaire possible en raison des autres proprietes de l’election, et surtout le role du consentement libre et egal des citoyens. Mais ils ont aussi de facon consciente fait en sorte que les elus soient d’un rang social plus eleve que leurs electeurs (sur l’echelle de la fortune, du talent ou bien de la vertu). Cette idee ne faisait pas l’unanimite, et un long debat aux USA a eu lieu, opposant deux conceptions differentes de la representation.

La conception gagnante fait du gouvernement representatif, non pas un regime antidemocratique, mais neanmoins non democratique. 1) Un debat anime aux Etats-Unis en 1787 lors de la ratification… Ce debat est particulierement mis en relief dans l’ouvrage de B. Manin et constitue un point central pour la comprehension du gouvernement representatif. Le debat a eu lieu sur le nombre optimal de representants que devaient avoir le Congres pour permettre une veritable deliberation. Cette question met en fait en cause le lien representants/representes, puisque deux conceptions de la representation s’y affrontent.

Il y a d’abord le point de vue des anti-federalistes. Ceux-ci acceptaient la necessite de la representation, ce n’etait donc pas des democrates au sens du 18e siecle. Portant, ils trouvaient la Chambre des representants trop petite pour permettre une « similitude », une « ressemblance », une « proximite » convenable entre representants et representes. Pour eux, les representants devaient en effet partager leurs conditions de vie et etre proches d’eux, en termes a la fois sociologique et geographique.

Ils fondent ainsi une conception de la representation politique reposant sur l’idee qu’elle doit etre une image du peuple : l’Assemblee, le « peuple miniature » doit faire ce qu’aurait fait le peuple lui-meme, s’il avait ete assemble. Or pour les anti-federalistes, dans une chambre trop petite, plusieurs categories de population ne seraient pas vraiment representees, les couches superieures seraient avantagees, et ils denoncaient en cela la superiorite sociale conferee par la richesse, la position ou meme les talents.

Selon B. Manin, cette position est interessante. En effet, en insistant sans relache sur la similarite, et la proximite qui doivent unir representants et representes dans un gouvernement populaire, les anti-federalistes apportent une conception possible et coherente de la representation. De plus, cet ideal de ressemblance entre la base et le sommet a manifeste par la suite une puissance mobilisatrice, notamment en Occident, ou cette conception de la representation est toujours debattue aujourd’hui.

Pourtant, c’est une autre conception qui l’emporte : les representants doivent etre differents des representes, et se situer plus haut sur l’echelle des talents, de la vertu ou de la richesse. Le but est d’avoir des representants qui ont le plus de sagesse et le plus de vertu pour discerner le bien commun. Ce qui differencie le regime representatif de la democratie, ce n’est pas seulement l’existence d’un corps de representants, mais c’est aussi que les representants forment un « corps choisi », choisi car elus, mais aussi car appartement au cercle des citoyens distingues.

Mais ce regime garderait neanmoins un trait populaire, dans la mesure ou ; comme l’indique Madison, les elections repetees contraindraient les representants a repondre de leurs actions devant le peuple. 2) … qui aboutit a la conception d’un regime avec des elements non democratiques legalisant et legitimant le principe de distinction. Le regime mis en place a ses origines a donc plusieurs caracteres non democratiques, et justifies par les fondateurs du regime democratique. Le premier trait non democratique vient des conditions du droit de vote. Le suffrage universel est inexistant, il y a une distinction entre les citoyens actifs et passifs.

B. Manin n’insiste pas longtemps sur ce point, estimant que les limites du suffrage universel sont bien connues des historiens. Il insiste davantage sur le deuxieme trait non democratique : le fait que l’installation du gouvernement representatif ait ete entouree d’un certain nombre de dispositions, garantissant le principe de distinction evoque plus haut, c’est-a-dire garantissant que les elus soient d’un statut social plus eleve que les electeurs. Il montre ainsi que ce principe de distinction etait assure en Angleterre par un melange de dispositions legales et de normes culturelles, et en

France par des dispositions legales. Ainsi en Angleterre par exemple, le statut social et le prestige exercent une influence enorme : les electeurs consideraient comme allant de soi que seules les personnalites les plus en vue soient elues, du fait d’un trait specifique de la culture politique britannique, la deference ». De plus en 1711, on introduit une disposition legislative legitimant le principe de distinction : la propriete de celui qui se presente doit etre plus importante que celle des electeurs.

En France, un cens d’eligibilite (le decret du marc d’argent, impot obligatoire pour etre eligible) instaure au 19e s, allait dans le meme sens que l’Angleterre : ce decret montre que pour les constituants, les elus devaient etre socialement superieurs a leurs electeurs. Enfin, le troisieme trait non democratique provient de l’election. Comme nous venons de le voir, elle possede des traits aristocratiques, qui interdisent que les representants ressemblent aux representes. A travers cette premiere partie, B.

Manin nous donne donc la reponse a la premiere question soulevee : le choix du gouvernement representatif face a la democratie s’explique pour plusieurs raisons. Le tirage au sort apparaissait inadapte pour ces societes en mutation, et l’election, en accord avec le principe de consentement a ainsi ete preferee. Le principe de distinction quant a lui a ete instaure du fait de la croyance que les representants devaient etre differents des representes, et se situer plus haut sur l’echelle des talents, de la vertus et de la richesse, pour assurer une meilleure gouvernance.

Le gouvernement representatif se definit ainsi par un ecart legitime par les fondateurs entre representants et representes, ce qui est bien l’inverse de la democratie directe. Toutefois, il convient de ne pas trop noircir le tableau : le regime serait neanmoins republicain ou populaire, dans la mesure ou si certaines institutions sont non democratiques, comme nous venons de le voir, d’autres sont bien democratiques. De plus, B. Manin montre egalement dans son ouvrage que le gouvernement representatif a evolue, se democratisant indubitablement.

II Des contrepoids democratiques et une avancee democratique certaine qui permettent, progressivement, l’association des termes de democratie et de gouvernement representatif, sous l’intitule de « democratie representative », et ce malgre la persistance de caracteres non democratiques, et le maintien des quatre principes du regime representatif d’origine. Il s’agit ici de nuancer la premiere partie : si le gouvernement representatif, a son origine, etait different de la democratie, ces deux formes ne sont pas incompatibles.

La nature des institutions representatives, ainsi que la metamorphose du gouvernement representatif semble donner des pistes de reponses pour repondre a la deuxieme question relevee dans l’introduction : comment comprendre que le regime representatif, au depart radicalement different de la democratie, passe aujourd’hui pour l’une de ses formes, donnant naissance a un nouvel intitule « democratie representative » ? Ces pistes de reponses restent neanmoins incompletes, dans la mesure ou B.

Manin demontre dans sa derniere partie, que si le gouvernement representatif evolue, il garde constant ces quatre principes de bases, ce qui rend difficile de reellement resoudre le paradoxe. A. La nature des institutions representatives, cle partielle du paradoxe : une ambivalence entre principes democratiques et non democratiques pas incompatible. 1) L’election : principe illustrant parfaitement l’ambivalence du gouvernement representatif Pour B.

Manin, la cle du paradoxe, qui explique pourquoi un gouvernement representatif originellement non democratique a pu etre associe au terme de democratie, reside dans la nature des institutions, qui sont a la fois non democratiques, comme nous venons de le voir, mais aussi democratiques, ce que nous allons maintenant montrer a travers l’exemple de l’election. Selon B. Manin, d’abord, l’election a « deux visages » : autant elle comporte des aspects inegalitaires et aristocratiques (nous venons de le montrer), autant sa dimension egalitaire et democratique est indeniable.

En effet, avec l’avenement du suffrage universel, au 19e siecle, l’election donne a chaque citoyen une voix egale dans le choix des representants, et chaque citoyen a un pouvoir egal de demettre les gouvernants a l’issue de leur mandat. Meme si les representants ne sont pas lies par des mandats imperatifs (cette absence de mandats est non democratique) l’election est democratique dans la mesure ou elle accorde a chaque citoyen une voix egale dans le processus de choix et de rejet.

Inversement, meme si les representants etaient lies pas un mandat imperatif, l’election est aristocratique dans la mesure ou les representants ne peuvent pas ressembler a leurs electeurs, car ils sont juges superieurs. Ce qui explique, selon l’auteur, qu’aujourd’hui on puisse parler de « democratie representative », c’est que le passage au suffrage universel, principe eminemment democratique, a ete largement ete mis en avant, au detriment de sa dimension aristocratique, qu’on a eu tendance a eclipser.

Quoi qu’il en soit, selon B. Manin, grace a ses deux visages, l’election permet d’etablir un consensus : elle satisfait a la fois une pluralite d’elites, qui peuvent esperer que leur trait distinctif sera un jour favorablement juge par les electeurs ; mais elle satisfait aussi le « citoyen ordinaire », qui joue un role d’arbitre entre les differentes elites, et qui doit finalement definir lui meme ce qu’il entend par « elite », ce qui lui laisse une liberte considerable.

Sur ce point, l’auteur montre en effet que l’election, malgre son versant non democratique, ne remet pas en cause la liberte des electeurs. Certes, la liberte des electeurs est limitee, dans la mesure ou ils ne peuvent choisir, en raison des contraintes de distinctions et des contraintes cognitives, que des individus possedant un trait distinctif, juge positif et qui fournit un critere de selection politique. Pour autant, la liberte est limitee mais non pas abolie. Le caractere aristocratique de l’election peut donc etre compatible avec les principes du droit naturel, et avec a democratie. B. Manin evoque alors une idee principale de son ouvrage : L’election peut ainsi etre qualifiee d’institution mixte, et ses deux dimensions ne peuvent etre dissociees : l’ambiguite de l’ election est peut-etre une des clefs de son exceptionnelle stabilite. 2) Le gouvernement representatif : une democratie ou le peuple ne s’autogouverne pas. Pour montrer que les institutions du gouvernement representatif ont permis une assimilation a la democratie, B. Manin prend un autre exemple que l’election.

Ainsi, il interroge la nature du lien entre representants et representes, en se demandant si dans ou gouvernement representatif, il y a un lien quelconque etabli entre les decisions des gouvernants et la volonte des gouvernes sur la politique menee. Il montre alors que si l’objectif des peres fondateurs de la representation n’etait pas d’etablir un regime dans lequel la volonte populaire gouvernerait, ils ne concevaient pas non plus un systeme ou les decisions des representants n’auraient aucun lien avec les preferences des electeurs.

En confrontant les quatre principes du gouvernement representatif, l’auteur montre que la combinaison de principes democratiques et non democratiques aboutit a une situation ou on peut parler de democratie, mais d’un type different de la democratie directe d’Athenes, et dans ce nouveau type de democratie, les gouvernes ont une influence effective sur la politique menee. Par exemple, l’absence de mandats imperatifs, de revocabilite permanente des elus donnent aux representants une independance relative, ce qui est un des traits non democratiques du regime representatif.

Ce trait non democratique est compense par la liberte des citoyens d’exprimer leur opinion, leur desaccord sur la politique menee et constitue un trait democratique, empechant que les representants, une fois elus, ne deviennent les seuls acteurs du jeu politique. Autre exemple, la reelection des representants est un mecanisme democratique central par lequel les gouvernes influencent les decisions des gouvernants : en effet, les representants soumis a reelection sont incites a anticiper le jugement retrospectif des electeurs sur la politique qu’ils menent, et donc de ne pas trop s’eloigner de la ligne de conduite attendue des representes.

Par son jugement retrospectif, le peuple dispose d’un pouvoir souverain ; son verdict sur la politique menee est sans appel. Mais dans sa dimension prospective, l’election n’est pas democratique, car les gouvernes ne peuvent pas contraindre les gouvernant a mettre en ? uvre la politique par laquelle ils ont ete elus. On retrouve le double versant de l’election. Enfin, l’auteur met l’accent sur l’importance de la discussion dans les gouvernements representatifs.

Ce principe democratique fait apparaitre ce qui caracterise positivement le regime representatif : le role central du jugement de la collectivite. L’instance discutante, (l’assemblee) joue un role de juge, dans le sens ou toutes les dispositions doivent etre soumises a son approbation meme si elles n’emanent pas toutes d’elle. Surtout, le peuple est fait juge des politiques menees par les gouvernements, puisque c’est son appreciation retrospective des initiatives relativement autonomes des dirigeants qui controle la conduite des affaires publiques.

Le peuple a donc bien une influence sur la politique menee, mais selon une conception differente de la democratie directe : la democratie representative n’est pas un regime ou la collectivite s’autogouverne, mais un systeme ou tout ce qui tient au gouvernement est soumis au jugement public. Cette etape du raisonnement est primordiale, car c’est ce qui explique en partie que l’on ait pu assimiler la democratie a la representation.

Cette assimilation progressive a ete facilitee au 20e siecle, avec la metamorphose du gouvernement representatif, semblant se democratiser. Cette evolution semble cependant s’etre arretee aujourd’hui. B. Une evolution democratique apparente avec le passage du parlementarisme a la democratie de partis, remise en cause par le passage de la democratie de partis a la democratie du public. B. Manin distingue trois ideal-types du regime representatif, qu’il annonce « deliberement schematique » pour permettre leur comparaison.

A travers ces differentes formes, il montre que la premiere metamorphose du « parlementarisme » (vu comme le gouvernement representatif  a sa conception) a evolue en « democratie des partis », et que cette evolution a ete percue comme une avancee democratique. Puis il montre que la seconde metamorphose du gouvernement representatif, le passage de la « democratie des partis » a la « democratie du public » semble remettre en cause cette avancee, d’ou l’impression de « crise » de la representation actuelle. ) Les esperances de la democratie de partis : plus de democratie ? L’apparition des partis modernes est l’une des transformations majeures du gouvernement representatif en deux siecles. A l’origine, ce dernier avait pourtant ete instaure en l’absence des partis de masses, vus parfois comme une menace par les peres fondateurs. Ce changement, au debut du 20e siecle a ete interprete comme la « crise du parlementarisme ». B. Manin montre qu’a l’epoque deja, ce n’etait pas une crise, mais juste une nouvelle forme de gouvernement representatif.

Pour cela, il analyse et compare sous l’angle des quatre principes du gouvernement representatif, le parlementarisme et la democratie de partis, en arrivant a la conclusion que si les partis de masse ont effectivement entraine la fin du parlementarisme dans sa forme originelle, le gouvernement representatif ne s’est pas disloque pour autant, conservant ses principes originels. Surtout, cette metamorphose a finalement ete percue comme une avancee democratique. En effet, l’extension du suffrage universel a donne une base democratique indeniable.

Mais aussi ; la nouvelle modalite du lien representatif a permis cette perception : d’abord, le rapport qualitatif entre representants et representes semblait s’en trouver ameliorer : au contraire du parlementarisme, le personnel politique semblait compose de citoyens ordinaires parvenus au sommet a force d’actions militantes, le principe de distinction semblait donc s’affaiblir. Les partis rapprochaient le personnel representatif de la base, en permettant la designation de candidats proches des militants par leurs positions sociales, leurs conditions de vie et leurs preoccupations.

Ces changements ont ete interpretes comme un progres de l’identite et de la similarite democratique entre gouvernants et gouvernes. Ensuite, le rapport entre les volontes des gouvernes et les decisions des gouvernants semblait aussi s’etre ameliore : comme les representants demeuraient, une fois elus, sous le controle de l’appareil d’etat, l’independance des representants (principe nous l’avons dit non democratique) paraissait s’affaiblir. De plus, la presence de programmes electoraux permettait aux citoyens de choisir l’orientation generale des mesures.

B. Manin nuance neanmoins cette avancee democratique, en parlant de l’etude de Michels sur le parti social-democrate allemand. Cette etude apporte un dementi des esperances de democratisation du regime de partis. Michels montre en effet que la distance separant les dirigeants et la base existe toujours. Meme si les dirigeants ont une origine ouvriere, ils menent une vie de petits-bourgeois et non de proletaires : meme lorsque le gouvernement representatif est domine par des partis de masse, son caractere elitiste ne disparait pas.

C’est juste un type nouveau d’elites qui est selectionne : ce n’est plus la notoriete locale et le statut social, qui est prefere par les electeurs (comme dans le parlementarisme), mais le militantisme et le talent. Cela n’empeche pas de dire que le remplacement des notables par les hommes d’appareil marquait un progres de l’identite, reelle ou ressentie entre gouvernants et gouvernes. Ainsi la democratie n’etait peut-etre pas a l’origine du gouvernement representatif, mais apparaissait desormais comme son horizon.

Cette metamorphose du regime representatif explique donc egalement, au meme titre que la nature de ses institutions, que l’on ait peu a peu associe la democratie au regime representatif. 2) Un retour vers le parlementarisme d’origine : moins de democratie ? Aujourd’hui, on affirme a nouveau que la representation connait une crise : des changements de comportements des electeurs, une scene publique dominee par les experts, et plus que la substitution d’une elite a une autre, le maintien, voire l’accroissement de l’ecart entre gouvernes et gouvernants nourrissent cette affirmation.

La « democratie des partis » est en pleine mutation, au benefice de ce B. Manin appelle la « democratie du public ». L’electorat apparait ici comme un public qui reagit aux offres politiques qui lui sont exposees et proposees sur la scene publique. Et cette metaphore traduit une nouvelle forme de la representation : le representant est un acteur, qui prend l’initiative de proposer un principe de partage. Il veut decouvrir les clivages de l’electorat dont il pourra se servir pour elaborer son programme.

Il met alors en scene tel ou tel clivage social : il represente dans la mesure ou il donne presence a un clivage non evident de la societe. Paradoxalement, cette personnalisation accrue du choix electoral renoue, par dela l’innovation qu’ont constitue les partis de masse, avec l’un des traits constitutif du parlementarisme originel : le caractere personnel de la relation representative. Elle est favorisee par le developpement des techniques de communication, ce qui fait dire a l’auteur que « l’age des militants et des hommes d’appareil est passe », au benefice des « figures mediatiques ».

Ainsi, selon l’auteur, l’impression de crise de representation doit s’interpreter a l’aune de ces mutations : elle doit beaucoup a l’intuition diffuse qu’on s’est mepris sur la direction de l’histoire. Le gouvernement representatif s’est indeniablement democratise (avec le suffrage universel). En revanche, la democratisation du lien representatif, c’est-a-dire le rapprochement entre representants et representes, le poids plus grand des souhaits des gouvernes sur les decisions des gouvernants, enterines par la democratie de partis, se sont averes moins durables.

Le regime semble ici avoir cesse de progresser vers le gouvernement du peuple par lui-meme, et l’association entre democratie et gouvernement representatif peut paraitre menace. Il faut pourtant rappeler que dans le dispositif originel de la representation, la dimension democratique du lien gouvernants/gouvernes n’etait ni la similarite, ni l’execution par ceux-ci des instructions de ceux-la. C’est le jugement des gouvernes qui depuis l’origine, constitue l’element democratique du regime representatif : le peuple rend son verdict sur les actions passees des gouvernants. Pour l’auteur, cette crise ’en est pas une, c’est simplement une nouvelle forme de gouvernement representatif, qui repond encore et toujours aux quatre principes toujours verifies. Conclusion Le gouvernement representatif a emerge par opposition a la democratie antique, en preferant l’election au tirage au sort, en legitimant le principe de distinction face a une conception du lien representatif incluant une « similarite », une « proximite » entre representants et representes. Il se caracterise donc des l’origine par un elitisme marque, mais s’est democratise au cours de l’histoire, pour apparaitre comme un regime mixte.

Cette democratisation explique pour une part le paradoxe releve par Manin des son introduction : pourquoi la democratie a peu a peu ete associee au gouvernement representatif. Pourtant, l’auteur montre egalement que cette democratie n’est pas suffisante pour comprendre le paradoxe : en effet, en comparant les trois types de metamorphose du regime representatif (le parlementarisme, la democratie de partis, la democratie du public) il montre que les quatre principes constitutifs du gouvernement representatif ont ete maintenus.

Le paradoxe reste donc a moitie inexplique, mais la nature des institutions du regime representatif, est pour l’auteur la cle principale du probleme : en melant des traits democratiques et non democratiques, le gouvernement a maintenu son ambiguite, permettant de satisfaire les uns et les autres, et expliquant sa remarquable stabilite et duree, ambiguite que l’on retrouve dans l’expression « democratie representative ».