Khadra Yasmina Les agneaux du Seigneur

Khadra Yasmina Les agneaux du Seigneur

YASMINA KHADRA LES AGNEAUX DU SEIGNEUR @ Éditions Julliard, Paris, 1998 ISBN 978-2-266-20491 -O à mon père et à ma mère « Plus d’un s’entend à brouiller et à maltraiter sa propre mémoire de maniere à se venger au moins d’u or 176 NIETZSCHE. Sni* to View Le soleil maintenant se retranche derrière la montagne. Quelques mèches sanguinolentes tentent vainement de s’agripper aux nuages. Elles s’effilochent et s’éteignent dans l’obscurité naissante. Au bas de la colline, le village s’apprête à se terrer.

Dans les ruelles tortueuses, les bruits se sont atténués. Seule une bande de galopins continue ‘écumer les recoins, aussi ardente qu’un essaim de frelons. Kada Hilal contemple sa cigarette d’un air absorbé. De temps ? autre, il essaye de dire quelque chose ; tout de suite son cou ploie dun cran et un soupir lui échappe. pas être en mesure de vivre loin de cette bourgade de malheur. — Tu as raison, approuve Kada avec lassitude. Le vrai bled qu’on a, c’est ce patelin, et la seule patrie, c’est notre famille. Allal est flic. Il a tourné la veste.

Il ne regarde plus les choses avec ses propres yeux, mais avec les leurs. Tu dis n’importe quoi, jette Allal — Tu

Désolé, mais les essais complets ne sont disponibles que pour les utilisateurs enregistrés

Choisissez un plan d'adhésion
es comme les femmes modernes, si tu veux mon avis. Tu rois t’émanciper, et tu ne fais que te dénaturer. Moi aussi, je croyais ce gigantesque pays ? moi. Au bout de deux années d’école buissonnière, je me suis rendu compte que je tournais en rond comme une vis sans fin. Alors, je suis revenu. C’est vrai, il ne se passe jamais rien par ici, seulement on a l’excuse d’être parmi les nôtres… Jafer n’ira nulle part. Il restera ici, et c’est ici qu’il crèvera.

Cette saloperie de pluie finira bien par s’attendrir sur notre sort, nos champs consentiront à se régénérer, nous aurons à boire et à manger, et de quoi bouder ce pays de parjure qui s’acharne à nous ignorer. Kada Hilal chasse hargneusement une mouche. Ses mâchoires se crispent un instant avant de se remettre à rouler sur son visage constamment en rogne. Arrière-petit-fils d’un caïd tyrannique, il a été élevé dans l’austérité et le mépris des nouveaux gouvernants dont la boulimie lui a confisqué une bonne partie de son héritage.

Rabaissé au rang des « roturiers il ne pardonne pas à la promiscuité de l’avilir chaque jour un peu plus, lui qui rêvait, depuis sa plus tendre enfance, de reconquérir sa dignité et ses privilèges dans un bled e 9 7E qui rêvait, depuis dans un bled en perpétuelle régression. De guerre lasse et par dépit il est devenu instituteur, et c’est avec une haine sans cesse grandissante qu’il milite au sein de la mouvance islamiste encore clandestine. Il se retourne vers le policier, le regard incandescent. — Tu estimes avoir réussi, Allal. D’autres, avant toi, ne se sont pas gênés pour le crier sur les toits.

Puis, ils sont revenus trainer leurs guêtres et leur aigreur par ici, et personne n’a compati. — N’importe quoi… Crois-tu ? Au début, on se fabrique une tête de mule, des oeillères, et on fonce. On n’a qu’une seule idée fixe : foutre le camp. Mais on retourne à la case départ. Et là, c’est trop tard pour rectifier le tir. Mon oncle, le député, il a connu ça. Il se prenait pour une sommité. Résultat : il a fini sa vie à causer aux arbres, dans les bois, puisque personne ne daignait l’écouter… Fais gaffe, Jafer. Allal est flic, il n’a plus de crédibilité. — Je ne suce plus mon pouce, grogne Jafer d’un air affecté.

Allal s’aperçoit que sa branche s’est cassée. Il essuie ses mains moites sur ses genoux et se contente d’observer Zane le nain, perché tel un oiseau de proie sur une branche, de Vautre côté de la rivière. L’odeur des arbres et des fourrés s’accentue. En contrebas, le village se ramasse autour de ses pénombres. Les mioches ont disparu. un âne lance sa complainte incongrue à travers la campagne, vite étouffée par le ‘a ement des chiens. Kada s’allume une cigaret à travers la campagne, vite étouffée par le jappement des chiens. Kada s’allume une cigarette avec le bout de la précédente.

Son visage n’est plus qu’une toile inexpressive, aussi insaisissable que sa bouderie. Quand j’essaye de faire l’inventaire de mon existence, dit Jafer, je découvre que ça ne mérite pas le détour. Vingt-sept ans de nullité. Des jours aussi blancs que les nuits. Tu te èves le matin pour t’assoupir le soir, abruti de déjà-vu. Toujours les mêmes réflexes, et les mêmes futilités… Tu ne fais rien pour y remédier, non plus, lui reproche Allal. — Il n’y a rien à faire, rétorque énergiquement Jafer qui a acquis depuis longtemps, au village, la réputation de partisan du moindre effort…

Si j’avais eu le choix, j’aurais aimé être un lion. Non pour être roi – un roi, c’est beaucoup de tracasseries , mais seulement un fauve peinard, proxénète à ses heures, avec un harem, une tripotée de rejetons, l’odeur des proies et un incommensurable sentiment d’impunité… ?? Tu veux que je te dise ? s’insurge le policier. Un homme qui rêve d’être une bête ne mérite pas d’exister. Si tu tiens vraiment à faire quelque chose de ta traînée de vie, apprends ? t’assumer. C’est quoi s’assumer ? — Cest ne pas se fier à un flic, maugrée Kada. — Ouais, s’énerve Allal.

Tu restes là, à te tourner les pouces, et tu attends que le bon Dieu t’envoie Gabriel pour te rafraîchir avec ses ailes. L’appel du muezzin retentit. Kada écrase machinalement sa cigarette contre une pierre, s’époussette et dévale la pente. — On se retrouve après machinalement sa cigarette contre une pierre, ?? On se retrouve après la prière ? lui demande Allal. Ça dépend. — Nous serons chez moi. Kada ébauche un geste vague et disparaît derrière les arbres. La nuit se lève à l’horizon, semblable à un orage. Dans quelques instants, elle engloutira le village, la montagne, le monde en entier.

Au loin, les hameaux se font passer pour des arbres de Noël. Une brise tente d’apaiser les bois éprouvés par la canicule. On l’entend s’écarteler sur les branches, bruire au fond des herbes. Les chiens du douar se remettent à hurler pour se repérer dans le clair-obscur, et la colline, un moment enfrognée, est gagnée par les stridulations de la forêt. — J’ai une bouteille de vin à la maison, propose Allal. Jafer dodeline de la tête. Un rire tintinnabule, bref et nerveux. Après une longue méditation, il frappe subitement dans ses mains. Et si on allait chez Mammy la pute ? — Ma voiture est en panne. — On prendra un taxi.

Et au retour ? D’ailleurs, on a promis à Kada de l’attendre chez moi. — Il ne viendra pas. — Il viendra. Jafer saisit son ami par le poignet, suppliant C’est presque la fin de ta permission. Tu sais que je suis incapable d’affronter une putain si tu n’es pas avec moi. ?? Pas ce soir. Et puis, Mammy ne reçoit que sur rendez-vous. Jafer relâche son étreinte. De nouveau, il sombre dans le dégoût. La maison de Allal Sidhom sortie du village, enfouie enfouie dans du nopal. C’est un gourbi aux façades croulantes, avec une porte en fer massive et un patio en disgrâce qu’éclaire parcimonieusement un réverbère.

Allal y vit avec sa mère, une veuve furtive, et ses deux soeurs depuis longtemps fanées. Les deux amis s’installent dans une pièce, l’un sur un banc matelassé, l’autre sur un tabouret. Des tentures délavées s’ingénient à minimiser la laideur es murs tandis qu’une ampoule nue a du mal à diffuser sa lumière à travers les chiures qui l’enveloppent. Sur une table de chevet rudimentaire, un portrait montre Allal, martial, dans son uniforme de gardien de la paix. Jafer fixe un instant la photo avant de la retourner d’une main énigmatique. Son geste n’échappe pas au policier. ?? Tu as une maison, un salaire, une carrière… Quand vas-tu te décider à prendre femme ? — Disons que l’élue de mon coeur n’a pas encore atteint rage requis, dit Allal. Tu as l’oeil sur quelqu’un ? — Les deux yeux. C’est un secret ? — Peut-être… Jafer quitte le tabouret et rejoint le policier sur le banc — Tu penses à la fille du maire, pas vrai ? On ne peut rien te cacher. — Sarah ne voudra jamais sacrifier son confort pour un taudis comme le tien. Qu’en sais-tu ? Jafer n’a pas l’air emballé. Sarah est un peu la vestale de Ghachimat. Il n’y a pas un seul jeune homme, au village, qui ne rêve d’elle. ?a va faire des jaloux, mau rée-t-il. — J’en vois déià un. 6 DE 176 chance ? Jafer ne répond pas. II regarde le beau visage du policier, ses moustaches finement articulées autour d’un sourire captatif, ses yeux limpides, un tantinet inquiets. ? vingt-six ans, Allal n’arrive pas à se défaire de sa frimousse d’enfant et de cette chose indicible qui rend sa présence réconfortante et son absence insupportable. — Et si on reniflait le bouchon ? Plus tard, Kada l’instituteur les trouve affalés sur le banc, ivres. — Tu connais la dernière ? lui balbutie Jafer. Notre poulet compte nous ravir Sarah.

L’instituteur fronce les sourcils. Il ne dit rien. Il se contente de s’allonger sur une natte et de fixer le plafond, une lueur bizarre dans les yeux. 2 Issa Osmane se gratte l’énorme nez qui lui dévore la figure. Les os de sa nuque saillent avantage sous le regard sévère du maire. Derrière le comptoir, le turban défait, le cafetier suspend ses gestes et attend, avec ses clients, de voir s’abattre la foudre sur ce planton maudit que toute la bourgade déteste. Issa a collaboré avec la SAS pendant la guerre. Il était alors le seul Arabe à fréquenter le réfectoire des soldats français.

Certes, il ne mouchardait pas, ne brutalisait pas les siens, cependant, il péchait à cultiver son embonpoint à l’heure où les autres crevaient de faim et de flel. À la fin de la guerre, les maqulsards lui avaient confisqué ses biens et avaient décidé de le rucifier sur la place. Sans l’intervention de Sidi Saim le vénéré, son cadavre aurait pourri sur la berge de la rivière. À Ghachimat, la rancune e pourv cadavre aurait pourri sur À Ghachimat, la rancune est la principale pourvoyeuse de la mémoire collective. Aujourd’hui, Issa paie. Ses habits sont malodorants. Il mange rarement à sa faim.

Lorsqu’il rase les murs, semblable à une ombre chinoise, il garde la tête basse et se fait tout petit… À Ghachimat, lorsqu’un homme désespère au point de friser l’apostasie, il va voir ramper le traitre et, d’un coup, il reprend goût à la vie. Le maire vibre de rage. D’un doigt effilé, il tapote sur la table pour ponctuer ses menaces. — Si, dans cinq minutes, tu ne me rapportes pas la clef, abruti d’Issa, je t’arracherai la peau du dos avec mes propres mains. Hier, tu as égaré ma sacoche, et aujourd’hui la mairie va chômer à cause de tes étourderies… Issa lisse misérablement le col élimé de sa veste. ?? Qu’est-ce que tu attends ? hurle le maire. Le vieillard sursaute d’abord, puis, terrifié, il se retire à reculons et se met à courir comme un possédé. — Il est trop vieux, dit l’imam Salah de la table voisine. Déjà, dans sa jeunesse, il n’avait pas oute sa tête. Pourquoi ne pas le congédier ? — Et qui fera mes courses ? rétorque le maire excédé. J’ai des charges, moi. Je ne peux pas être au four et au moulin. — Engage quelqu’un d’autre. Le maire retrousse les lèvres en un rictus méprlsant • — Les gens préfèrent se fossiliser au pied d’un arbre plutôt que de se rendre utiles une fois par hasard.

Tiens, regarde-les, ajoute-t-il en montrant dédaigneusement les paysans attablés autour de lui. Ils n’ambitio 8 7E montrant dédaigneusement les paysans attablés autour de lui. Ils n’ambitionnent rien d’autre que de se substituer ux chaises sur lesquelles ils sont assis. Les paysans se réfugient derrière leurs tasses. Le maire les toise avant de se dresser, jette les basques de son burnous par-dessus ses épaules et rugit : Un jour, il va falloir les déloger d’ici à coups de bulldozer. Les enfants, pour les faire, ils sont champions.

Quant à les nourrir (il montre le ciel), ils délèguent le bon Dieu. Sais-tu, cher imam révéré, pourquoi les ronces et les pierres envahissent nos champs chaque année un peu plus ?.. L’imam hoche la tête, compréhensif. Le maire lève les bras dans une imprécation et s’en va urieusement. Le cafetier se met ? astiquer son comptoir. Rapidement, les tables recommencent ? geindre sous la hargne des joueurs de dominos. Tej Osmane essuie ses mains dans un torchon accroché à la poche arrière de son pantalon et rabat le capot de la Peugeot. ? cet instant, son père, Issa, passe en courant devant le garage, les coins de la bouche effervescents d’écume. — Qu’est-ce qu’il y a encore ? s’écrie le fils. Issa n’a pas le temps de darrêter. Il agite une main embarrassée et se précipite vers son taudis au bout de la ruelle. Tej gonfle les joues et lâche un soupir. De l’autre côté de la chaussée, en face du garage, Haj Maurice est effondré dans sa chaise en osier, le visage écarlate, un large éventail à la main. À quatre- vingts ans, Haj Maurice n’attend plus rien de la vi e-t-il aux épreuves du 17E Haj Maurice n’attend plus rien de la vie.

Aussi s’exerce-t-il aux épreuves du farniente. Lorsqu’on lui reproche sa paresse excessive, il rétorque : « Je m’arablse et cela suffit pour calmer les esprits. Autrefois, Maurice travaillait comme régisseur chez les Xavier. II était entreprenant, sans histoires, honnête avec ses employeurs et correct avec les aisonniers. Après la guerre, suite aux intimidations et aux lettres de menace et devant le massacre des harkis, il a ramassé en catastrophe quelques gilets de corps et est parti en France, un pays qu’il n’avait jamais connu auparavant.

La grisaille persistante de Lyon le rendait malheureux. C’était une ville horrible, bruyante, où l’on croisait rarement son propre voisin de palier. Le soleil de sa terre natale, la spontanéité des fellahs ne tardèrent pas à lui manquer. N’en pouvant plus de languir de son bled, il prit son courage à deux mains, sauta dans le premier paquebot et revint ? Chachimat où les bergers savaient flûter mieux que les merles, où la chaleur humaine n’avait d’égale nulle part ailleurs.

La réinsertion exigeait d’énormes concessions. Maurice fut tour à tour maçon, veilleur de nuit, sous-fifre puis maître d’école. Il épousa une musulmane qui ne lui donna pas d’enfants, mais qui excella à le lui faire oublier. Lorsque ses réflexes se sont émoussés, il a bénéficié d’une retraite et entrepris de se laisser aller au gré de ses somnolences. Avec l’âge, il est devenu gros et sage, et c’est avec infiniment de délectation qu’il s’est initié aux douceurs indicibles de PAGF ID OF