Hymne

Hymne

?L’explicit de Bouvard et Pecuchet Ils recapitulerent tout le mal qu’ils s’etaient donne, tant de lecons, de precautions, de tourments. – «Et songer» disaient-ils «que nous voulions autrefois, faire d’elle une sous-maitresse ! et de lui dernierement un piqueur de travaux ! » – «Si elle est vicieuse ce n’est pas la faute de ses lectures. » – «Moi, pour le rendre honnete, je lui avais appris la biographie de Cartouche. » – «Peut-etre ont-ils manque d’une famille, des soins d’une mere. » – «J’en etais une ! » objecta Bouvard. – «Helas» reprit Pecuchet. «Mais il y a des natures denuees de sens moral ; – et l’education n’y peut rien. – «Ah ! oui ! c’est beau, l’education. » Comme les orphelins ne savaient aucun metier, on leur chercherait deux places de domestiques, – et puis a la grace de Dieu ! ils ne s’en meleraient plus ! – Et desormais Mon oncle et Bon ami les firent manger a la cuisine. Mais bientot ils s’ennuyerent, leur esprit ayant besoin d’un travail, leur existence d’un but ! D’ailleurs que prouve un insucces ? Ce qui avait echoue sur des enfants, pouvait etre moins difficile avec des hommes ? Et ils

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imaginerent d’etablir un cours d’adultes. Il aurait fallu une conference pour exposer leurs idees.

La grande salle de l’auberge conviendrait a cela, parfaitement. Beljambe, comme adjoint, eut peur de se compromettre, refusa d’abord, puis changea d’opinion, le fit dire par la servante. Bouvard dans l’exces de sa joie, la baisa sur les deux joues. Le maire etait absent, l’autre adjoint Marescot pris tout entier par son etude, ainsi la conference aurait lieu et le tambour l’annonca, pour le dimanche suivant a trois heures. La veille seulement, ils penserent a leur costume. Pecuchet, grace au ciel, avait conserve un vieil habit de ceremonie a collet de velours, deux cravates blanches, et des gants noirs.

Bouvard mit sa redingote bleue, un gilet de nankin, des souliers de castor, et ils etaient fort emus en traversant le village. Ici s’arrete le manuscrit de Gustave Flaubert. Extrait du plan trouve dans les papiers de Flaubert indiquant la conclusion de l’ouvrage. Ainsi tout leur a craque dans les mains. Ils n’ont plus aucun interet dans la vie. Bonne idee nourrie en secret par chacun d’eux. Ils se la dissimulent — De temps a autre, ils sourient, quand elle leur vient; — puis se la communiquent simultanement : copier. Confection du bureau a double pupitre. (s’adressent pour cela a un menuisier. Gorgu qui a entendu parler de leur invention leur propose de le faire. Rappeler le bahut). Achat de registres — et d’ustensiles, sandaraque, grattoirs, etc. Ils s’y mettent. L’explicit de La condition humaine — N’avez-vous aucun desir d’un enfant? Elle ne repondit pas : ce desir toujours passionne lui semblait maintenant une trahison. Mais elle contemplait avec epouvante ce visage serein. Il lui revenait en verite du fond de la mort, etranger comme l’un des cadavres des fosses communes.

Dans la repression abattue sur la Chine epuisee, dans l’angoisse ou l’espoir de la foule, l’action de Kyo demeurait incrustee comme les inscriptions des empires primitifs dans les gorges des fleuves. Mais meme la vieille Chine que ces quelques hommes avaient jetee sans retour aux tenebres avec un grondement d’avalanche n’etait pas plus effacee du monde que le sens de la vie de Kyo du visage de son pere. Il reprit : — La seule chose que j’aimais m’a ete arrachee, n’est-ce pas, et vous voulez que je reste le meme. Croyez-vous que mon amour n’ait pas valu le votre, a vous dont la vie n’a meme pas change? Comme ne change pas le corps d’un vivant qui devient un mort… Il lui prit la main : — Vous connaissez la phrase : « Il faut neuf mois pour faire un homme, et un seul jour pour le tuer ». Nous l’avons su autant qu’on peut le savoir l’un et l’autre… May, ecoutez : il ne faut pas neuf mois, il faut soixante ans pour faire un homme, soixante ans de sacrifices, de volonte, de… de tant de choses! Et quand cet homme est fait, quand il n’y a plus en lui rien de l’enfance, ni de l’adolescence, quand, vraiment, il est un homme, il n’est plus bon qu’a mourir.

Elle le regardait, atterree; lui regardait de nouveau les nuages : — J’ai aime Kyo comme peu d’hommes aiment leurs enfants, vous savez… Il tenait toujours sa main : il l’amena a lui, la prit entre les siennes : — Ecoutez-moi : il faut aimer les vivants et non les morts. — Je ne vais pas la-bas pour aimer. — Il contemplait la baie magnifique, saturee de soleil Elle avait retire sa main, Sur le chemin de la vengeance, ma petite May, on rencontre la vie… — Ce n’est pas une raison pour l’appeler. Elle se leva, lui rendit sa main en signe d’adieu. Mais il lui prit le visage entre les paumes et l’embrassa.

Kyo l’avait embrassee ainsi, le dernier jour, exactement ainsi, et jamais depuis des mains n’avaient pris sa tete. — Je ne pleure plus guere, maintenant, dit-elle, avec un orgueil amer. L’explicit de Germinal Mais Etienne, quittant le chemin de Vandame, debouchait sur le pave. A droite, il apercevait Montsou qui devalait et se perdait. En face, il avait les decombres du Voreux, le trou maudit que trois pompes epuisaient sans relache. Puis, c’etaient les autres fosses a l’horizon, la Victoire, Saint-Thomas, Feutry-Cantel ; tandis que, vers le nord, les tours elevees des hauts fourneaux et les batteries es fours a coke fumaient dans l’air transparent du matin. S’il voulait ne pas manquer le train de huit heures, il devait se hater, car il avait encore six kilometres a faire. Et sous ses pieds, les coups profonds, les coups obstines des rivelaines continuaient. Les camarades etaient tous la, il les entendait le suivre a chaque enjambee. N’etait-ce pas la Maheude, sous cette piece de betteraves, l’echine cassee, dont le souffle montait si rauque, accompagne par le ronflement du ventilateur ? A gauche, a droite, plus loin, il croyait en reconnaitre d’autres, sous les bles, les haies vives, les jeunes arbres.

Maintenant, en plein ciel, le soleil d’avril rayonnait dans sa gloire, echauffant la terre qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons crevaient en feuilles vertes, les champs tressaillaient de la poussee des herbes. De toutes parts, des graines se gonflaient, s’allongeaient, gercaient la plaine, travaillees d’un besoin de chaleur et de lumiere. Un debordement de seve coulait avec des voix chuchotantes, le bruit des germes s’epandait en un grand baiser. Encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s’ils se fussent rapproches du sol, les camarades tapaient.

Aux rayons enflammes de l’astre, par cette matinee de jeunesse, c’etait de cette rumeur que la campagne etait grosse. Des hommes poussaient, une armee noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les recoltes du siecle futur, et dont la germination allait faire bientot eclater la terre. Les dernieres pages de Jacques le fataliste Et moi, je m’arrete, parce que je vous ai dit de ces deux personnages tout ce que j’en sais. — Et les amours de Jacques ? Jacques a dit cent fois qu’il etait ecrit la-haut qu’il n’en finirait pas l’histoire, et je vois que Jacques avait raison.

Je vois, lecteur, que cela vous fache ; eh bien, reprenez son recit ou il l’a laisse, et continuez-le a votre fantaisie ou bien faites une visite a Mlle Agathe, sachez le nom du village ou Jacques est emprisonne ; voyez Jacques, questionnez-le : il ne se fera pas tirer l’oreille pour vous satisfaire ; cela le desennuiera. D’apres des memoires que j’ai de bonnes raisons de tenir pour suspects, je pourrais peut-etre suppleer ce qui manque ici ; mais a quoi bon ? on ne peut s’interesser qu’a ce qu’on croit vrai.

Cependant comme il y aurait de la temerite a prononcer sans un mur examen sur les entretiens de Jacques le Fataliste et de son maitre, ouvrage le plus important qui ait paru depuis le Pantagruel de maitre Francois Rabelais, et la vie et les aventures du Compere Mathieu, je relirai ces memoires avec toute la contention d’esprit et toute l’impartialite dont je suis capable ; et sous huitaine je vous en dirai mon jugement definitif, sauf a me retracter lorsqu’un plus intelligent que moi me demontrera que je me suis trompe. [L’editeur ajoute : La huitaine est passee. J’ai lu les memoires en question ; des trois paragraphes que j’y trouve de plus que dans le manuscrit dont je suis le possesseur, le premier et le dernier me paraissent originaux, et celui du milieu evidemment interpole. Voici le premier, qui suppose une seconde lacune dans l’entretien de Jacques et de son maitre. Un jour de fete que le seigneur du chateau etait a la chasse et que le reste de ses commensaux etaient alles a la messe de la paroisse, qui en etait eloignee d’un bon quart de lieue, Jacques etait leve, Denise etait assise a cote de lui. Ils gardaient le silence, ils avaient l’air de se bouder, et ils boudaient en effet.

Jacques avait tout mis en ? uvre pour resoudre Denise a le rendre heureux, et Denise avait tenu ferme. Apres ce long silence, Jacques, pleurant a chaudes larmes, lui dit d’un ton dur et amer : « C’est que vous ne m’aimez pas… » Denise, depitee, se leve, le prend par le bras, le conduit brusquement vers le bord du lit, s’y assied, et lui dit : « Eh bien! monsieur Jacques, je ne vous aime donc pas ? Eh bien! monsieur Jacques, faites de la malheureuse Denise tout ce qu’il vous plaira… » Et en disant ces mots, la voila fondant en pleurs et suffoquee par ses sanglots.

Dites-moi, lecteur, ce que vous eussiez fait a la place de Jacques ? Rien. Eh bien! c’est ce qu’il fit. Il reconduisit Denise sur sa chaise, se jeta a ses pieds, essuya les pleurs qui coulaient de ses yeux, lui baisa les mains, la consola, la rassura, crut qu’il en etait tendrement aime, et s’en remit a sa tendresse sur le moment qu’il lui plairait de recompenser la sienne. Ce procede toucha sensiblement Denise. On objectera peut-etre que Jacques, aux pieds de Denise, ne pouvait guere lui essuyer les yeux… a moins que la chaise ne fut fort basse. Le manuscrit ne le dit pas ; mais cela est a supposer.

Voici le second paragraphe, copie de la vie de Tristram Shandy, a moins que l’entretien de Jacques le Fataliste et de son maitre ne soit anterieur a cet ouvrage, et que le ministre Sterne ne soit le plagiaire, ce que je ne crois pas, mais par une estime toute particuliere de M. Sterne, que je distingue de la plupart des litterateurs de sa nation, dont l’usage assez frequent est de nous voler et de nous dire des injures 1. Une autre fois, c’etait le matin, Denise etait venue panser Jacques. Tout dormait encore dans le chateau, Denise s’approcha en tremblant. Arrivee a la porte de Jacques, elle s’arreta, incertaine si elle entrerait ou non.

Elle entra en tremblant ; elle demeura assez longtemps a cote du lit de Jacques sans oser ouvrir les rideaux. Elle les entrouvrit doucement ; elle dit bonjour a Jacques en tremblant ; elle s’informa de sa nuit et de sa sante en tremblant ; Jacques lui dit qu’il n’avait pas ferme l’? il, qu’il avait souffert, et qu’il souffrait encore d’une demangeaison cruelle a son genou. Denise s’offrit a le soulager ; elle prit une petite piece de flanelle ; Jacques mit sa jambe hors du lit, et Denise se mit a frotter avec sa flanelle au-dessous de la blessure, d’abord avec un doigt, puis avec deux, avec trois, avec quatre, avec toute la main.

Jacques la regardait faire, et s’enivrait d’amour. Puis Denise se mit a frotter avec sa flanelle sur la blessure meme, dont la cicatrice etait encore rouge, d’abord avec un doigt, ensuite avec deux, avec trois, avec quatre, avec toute la main. Mais ce n’etait pas assez d’avoir eteint la demangeaison au-dessous du genou, sur le genou, il fallait encore l’eteindre au-dessus, ou elle ne se faisait sentir que plus vivement. Denise posa sa flanelle au-dessus du genou, et se mit a frotter la assez fermement, d’abord avec un doigt, avec deux, avec trois, avec quatre, avec toute la main.

La passion de Jacques, qui n’avait cesse de la regarder, s’accrut a un tel point, que, n’y pouvant plus resister, il se precipita sur la main de Denise… et la baisa. Mais ce qui ne laisse aucun doute sur le plagiat, c’est ce qui suit. Le plagiaire, ajoute : « Si vous n’etes pas satisfait de ce que je vous revele des amours de Jacques, lecteur, faites mieux, j’y consens. De quelque maniere que vous vous y preniez, je suis sur que vous finirez comme moi. — [Tu te trompes], [insigne calomniateur], je ne finirai point comme [toi].

Denise fut sage. — Et qui est-ce qui vous dit le contraire ? Jacques se precipita sur sa main, et la baisa, sa main. C’est vous qui avez l’esprit corrompu, [et qui] entendez ce qu’on ne vous dit pas. — Eh bien! il ne baisa donc que sa main ? — Certainement : Jacques avait trop de sens pour abuser de dont il voulait faire sa femme, et se preparer une mefiance qui aurait pu empoisonner le reste de sa vie. — Mais il est dit, dans le paragraphe qui precede, que Jacques avait mis tout en ? uvre pour determiner Denise a le rendre heureux. C’est qu’apparemment il n’en voulait pas encore faire sa femme. Le troisieme paragraphe nous montre Jacques, notre pauvre Fataliste, les fers aux pieds et aux mains, etendu sur la paille au fond d’un cachot obscur, se rappelant tout ce qu’il avait retenu des principes de la philosophie de son capitaine, et n’etant pas eloigne de croire qu’il regretterait peut-etre un jour cette demeure humide, infecte, tenebreuse, ou il etait nourri de pain noir et d’eau, et ou il avait ses pieds et ses mains a defendre contre les attaques des souris et des rats.

On nous apprend qu’au milieu de ses meditations les portes de sa prison et de son cachot sont enfoncees ; qu’il est mis en liberte avec une douzaine de brigands, et qu’il se trouve enrole dans la troupe de Mandrin. Cependant la marechaussee, qui suivait son maitre a la piste, l’avait atteint, saisi et constitue dans une autre prison. Il en etait sorti par les bons offices du commissaire qui l’avait si bien servi dans sa premiere aventure, et il vivait retire depuis deux ou trois mois dans le chateau de Desglands, lorsque le hasard lui rendit un serviteur presque aussi essentiel a son bonheur que sa montre et sa tabatiere.

Il ne prenait pas une prise de tabac, il ne regardait pas une fois l’heure qu’il etait, qu’il ne dit en soupirant : « Qu’es-tu devenu, mon pauvre Jacques!… » Une nuit le chateau de Desglands est attaque par les Mandrins ; Jacques reconnait la demeure de son bienfaiteur et de sa maitresse ; il intercede et garantit le chateau du pillage. On lit ensuite le detail pathetique de l’entrevue inopinee de Jacques, de son maitre, de Desglands, de Denise et de Jeanne. « C’est toi, mon ami! — C’est vous, mon cher maitre! — Comment t’es-tu trouve parmi ces gens-la ? Et vous, comment se fait-il que je vous rencontre ici ? — C’est vous, Denise ? — C’est vous, monsieur Jacques ? Combien vous m’avez fait pleurer!… » Cependant Desglands criait : « Qu’on apporte des verres et du vin ; vite, vite : c’est lui qui nous a sauve la vie a tous… » Quelques jours apres, le vieux concierge du chateau deceda ; Jacques obtient sa place et epouse Denise, avec laquelle il s’occupe a susciter des disciples a Zenon et a Spinoza, aime de Desglands, cheri de son maitre et adore de sa femme ; car c’est ainsi qu’il etait ecrit la-haut. On a voulu me persuader que son maitre et Desglands etaient devenus amoureux de sa femme. Je ne sais ce qui en est, mais je suis sur qu’il se disait le soir a lui-meme : « S’il est ecrit la-haut que tu seras cocu, Jacques, tu auras beau faire, tu le seras ; s’il est ecrit au contraire que tu ne le seras pas, ils auront beau faire, tu ne le seras pas ; dors donc, mon ami… » et qu’il s’endormait. ] L’explicit de L’etranger — Non, mon fils, a-t-il dit en mettant la main sur mon epaule. Je suis avec vous. Mais vous ne pouvez pas savoir parce que vous avez un c? r aveugle. Je prierai pour vous. Alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a creve en moi. Je me suis mis a crier a plein gosier et je l’ai insulte et je lui ai dit de ne pas prier. Je l’avais pris, par le collet de sa soutane. Je deversais sur lui tout le; fond de mon c? ur avec des bondissements meles de joie et de colere. Il avait l’air si certain, n’et-ce pas ? Pourtant, aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme. Il n’etait meme pas sur d’etre en vie puisqu’il vivait comme un mort. Moi, j’avais l’air d’avoir les mains vides.

Mais j’etais sur de moi, sur de tout, plus sur que lui, sur de ma vie et de cette mort qui allait venir. Oui, je n’avais que cela. Mais du moins, je tenais cette verite autant qu’elle me tenait. J’avais eu raison, j’avais encore raison, j’avais toujours raison. J’avais vecu de telle facon et j’aurais pu vivre de telle autre. J’avais fait ceci et je n’avais pas fait cela. Je n’avais pas fait telle chose alors que, j’avais fait cette autre. Et apres ? C’etait comme si j’avais attendu pendant tout le temps cette minute et cette petite aube ou je serais justifie. Rien, rien n’avait d’importance et je savais bien pourquoi.

Lui aussi savait pourquoi. Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j’avais menee, un souffle obscur remontait vers moi a travers des annees qui n’etaient pas encore venues et ce souffle egalisait sur son passage tout ce qu’on me proposait alors dans les annees pas plus reelles que je vivais. Que m’importaient la mort des autres, l’amour d’une mere, que m’importaient son Dieu, les vies qu’on choisit, les destins qu’on elit, puisqu’un seul destin devait m’elire moi-meme et avec moi des milliards de privilegies qui, comme lui, se disaient mes freres. Comprenait-il donc ?

Tout le monde etait privilegie. Il n’y avait que des privilegies. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. Qu’importait si, accuse de meurtre, il etait execute pour n’avoir pas pleure a l’enterrement de sa mere ? Le chien de Salamano valait autant que sa femme. La petite femme automatique etait aussi coupable que la Parisienne que Masson avait epousee ou que Marie qui avait envie que je l’epouse. Qu’importait que Raymond fut mon copain autant que Celeste qui valait mieux que lui ? Qu’importait que Marie donnat aujourd’hui sa bouche a un nouveau Meursault?

Comprenait-il donc, ce condamne, et que du fond de mon avenir… J’etouffais en criant tout ceci. Mais, deja, on m’arrachait l’aumonier des mains et les gardiens me menacaient. Lui, cependant, les a calmes et m’a regarde un moment en silence. Il avait les yeux pleins de larmes. Il s’est detourne et il a disparu. Lui parti, j’ai retrouve le calme. J’etais epuise et je me suis jete sur ma couchette. Je crois que j’ai dormi parce que je me suis reveille avec des etoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu’a moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraichissaient mes tempes.

La merveilleuse paix de cet ete endormi entrait en moi comme une maree. A ce moment, et a la limite de la nuit, des sirenes ont hurle. Elles annoncaient des departs pour un monde qui maintenant m’etait a jamais indifferent. Pour la premiere fois depuis bien longtemps, j’ai pense a maman. Il m’a semble que je comprenais pourquoi a la fin d’une vie elle avait pris un « fiance », pourquoi elle avait joue a recommencer. La-bas, la-bas aussi, autour de cet asile ou des vies s’eteignaient, le soir etait comme une treve melancolique. Si pres de la mort, maman devait s’y sentir liberee et prete a tout revivre.

Personne, personne n’avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti pret a tout revivre. Comme si cette grande colere m’avait purge du mal, vide d’espoir, devant cette nuit chargee de signes et d’etoiles, je m’ouvrais pour la premiere fois a la tendre indifference du monde. De l’eprouver si pareil a moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais ete heureux, et que je l’etais encore. Pour que tout soit consomme, pour que je me sente moins seul, il me restait a souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon execution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine.