Hugo – les orientales, l’enfant

Hugo – les orientales, l’enfant

Le poeme « l’enfant » est tire du recueil « Les Orientales ». Victor Hugo a ecrit ce recueil dans un contexte bien particulier. En effet, en 1829, l’Orient repond au gout de l’epoque. « Les Orientales » vont seduire tous les amateurs d’exotisme, et refletent la volonte de Victor Hugo de peindre l’Orient, qui l’attire depuis de nombreuses annees. Mais elles vont seduire egalement les partisans de l’independance grecque. C’est un sujet d’actualite car les Grecs se sont revoltes contre les Turcs et l’Europe a pris fait et cause en faveur des insurges.

En outre, le massacre par les Turcs des habitants de l’ile de Chio avait inspire quelques annees auparavant un celebre tableau a Delacroix. Ainsi, dans ce poeme, Victor Hugo, une fois encore, fait etat de ses opinions politiques et meme philosophiques, car pour lui le poete peut se meler de tout. Dans ce poeme colore comme un tableau et a la versification parfois stupefiante, on peut remarquer trois axes de lecture tels que La Guerre, La Nature et La Jeunesse.

La Guerre a beau etre l’axe principal de ce poeme, et notamment parce que V. Hugo veut en denoncer les mefaits, elle est en meme temps evoquee de maniere

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souvent implicite. On peut y reconnaitre un procede du poete pour a la fois faire reflechir son lecteur, mais aussi ce faisant en faire son complice et le rallier a sa noble cause : lutter contre la guerre et ses consequences. En effet la guerre n’est jamais evoquee telle quelle.

Seul le premier hemistiche du premier vers de la premiere strophe nous fait comprendre qu’une terrible bataille a eu lieu. Cette ellipse « les Turcs ont passe la » induit une impression d’acceleration et de densite qui pousse le lecteur a deviner le pire, d’autant que l’autre hemistiche du vers et le vers suivant sont au present, au contraire des quatre autres vers, present qui rend le lecteur une fois encore presque temoin de la scene. L’utilisation de ce temps donne une impression non plus de description a distance mais de presence.

Le lecteur est egalement aide dans cette entreprise par la suite grace aux oppositions plus ou moins suggerees avec une Nature idyllique : « ruine et deuil », s’opposant aux danses, chants, palais, c’est-a-dire aux elements du bonheur qui regnaient dans l’ile, « sombre ecueil » s’opposant au soleil qui rendait necessaire les « charmilles », mais permettait egalement aux habitants de Chio de faire murir leurs vignes et de contempler leur bonheur dans les « flots ».

Cependant, a chaque strophe, un element vient rappeler les combats : la « ruine et [le] deuil », le « desert », les « pleurs », le « fer », les « chagrins » et pour finir « le poudre et [les] balles ». Seuls subsistent ainsi les mots charges de sens, comme si la guerre, impossible a decrire, relevait de l’indicible. Cette difficulte a dire l’horreur, V. Hugo la retrouve chez Shakespeare, dont il met en exergue au debut de son poeme quelques mots de Macbeth, qui explore les plus vils trefonds de l’ame humaine.

Or la guerre reflete aussi les sinistres profondeurs de l’etre humain. Il semble falloir etre un monstre pour decider ou faire la guerre. Ainsi, l’ellipse initiale frappe aussi par le sentiment d’implacabilite et d’impitoyabilite qu’elle degage, comme si le guerrier n’etait plus un homme mais une machine denuee de raison et de sentiment. D’ailleurs, l’alliteration en K dans la premiere strophe (turcs, chio, qu’ qui, coteaux, quelquefois, ch? ur) renforce cette impression de durete. En outre, la guerre ici a ravage une ile grecque.

Or la Grece etait consideree comme le berceau de la civilisation et de la democratie, et detruire ce berceau, c’est egalement detruire ce qui est humain en l’homme, c’est-a-dire les arts et les sciences qui differencient l’homme de l’animal. Il ne reste alors que « le roc anguleux », evocateurs des premieres cavernes. Mais la Guerre ne detruit pas seulement les hommes, mais aussi la terre qui les porte, autrement dit la Nature. La Nature est un des themes de predilection des Romantiques, romantisme qui dans ce poeme est exprime par son caractere lyrique et epique.

La Nature est ici vue sous deux angles : elle est synonyme de paix et de bonheur, mais elle est blessee. On peut tout d’abord voir la Nature comme un havre de paix et d’opulence : sur l’ile de Chio poussent des vignes, les « charmilles » protegent du soleil, tandis que des jeunes filles chantent et dansent a l’abri des « palais ». On sent, notamment par l’anaphore « Chio » au debut des deuxieme, troisieme et quatrieme vers, que le poete est fascine, voire obsede, par l’atmosphere de calme et de richesse qui regnait sur cette ile.

Cette ile releve presque du paradis perdu. Elle est paradisiaque et presque aphrodisiaque par le vin qu’on y boit, les arbres symboliques comme le tuba, arbre du paradis mahometan, qui peuvent y pousser, ou les fleurs qu’elle abrite, ainsi le « lys » qui designe ici une fleur rare, exotique, et donc fort precieuse et sans doute imaginaire. Elle est egalement decrite par des vers au rythme lancinant, dont se degage un certain exotisme. En effet, on distingue de nombreuses references a des pays arabes ou du Moyen-Orient, comme la Turquie ou l’ « Iran ».

On trouve aussi des allusions a des plantes de ces pays orientaux, le tuba ou le lys, par exemple. D’ailleurs de nombreux ecrivains de cette epoque utilisaient la transposition de leurs Histoires dans des pays lointains afin de critiquer et de denoncer les regimes politiques d’Europe et leurs actions sans craindre la censure, ou pire encore. Mais cette Nature a beaucoup souffert de la guerre : tant la flore, la faune que les habitants de l’ile ont ete massacres.

L’ile n’est plus qu’un « sombre ecueil » sur lequel « tout est ruine et deuil », ce monde « n’est plus qu’un desert ». L’emploi du passe montre ici l’abattement de Hugo devant la guerre, mais denonce aussi par la la cruaute des ravages perpetres par les hommes et leurs guerres. La beaute de la Nature est detruite sans raison et cette derniere devient une victime impuissante de tous ces mefaits. Il ne reste des splendides « palais » , « charmilles », « grands bois », qu’une fleur, « une blanche aubepine », ayant echappe par miracle aux carnages : elle a ete « oubliee ».

Le poete, qui semble s’adresser a un enfant pour donner un ton plus poignant a ce poeme, est oblige de promettre a ce dernier des merveilles de la nature que l’on trouve dans les pays voisins de la peninsule arabique, comme le lys ou le tuba, ou encore « un bel oiseau » qui conjuguerait a lui seul la douceur du hautbois et l’energie des cymbales. Cette nostalgie et cette beaute entrainent l’auteur a esperer un renouveau de cette nature blessee.

On ressent cet espoir grace a des hyperboles « Qu’un cheval au galop met, toujours en courant, cent ans a sortir de […l’ ] ombre [du tuba] » et des adjectif elogieux, « merveilleux… » et a des repetitions de l’adjectif « belle » ou de l’adverbe « gaiement ». Cet espoir permet de croire que la guerre n’aura pas le dernier mot et que la renaissance est possible. Cet espoir est surtout present a travers l’enfant lui meme. L’auteur s’attarde a esperer que cet enfant rescape du massacre est innocent et qu’il sera reconnaissant envers la nature pour tous ses soins.

On constate que la nature est reconfortante et omnipresente. Elle est un « asile » pour l’enfant qui y revient toujours pour se rassurer et trouver la paix et le calme qui lui manquent. Mais elle ne peut offrir qu’une fleur epineuse pour tout reconfort. On voit ainsi que cette nature est porteuse de paix, d’espoir et de renaissance. Le poete lie chaque evocation de la nature a un sentiment de bien-etre, de tranquillite et de vie, renvoyant a la jeunesse, l’enfance, et l’innocence qu’elles portent… ou sont supposees porter. L’enfant est ici le seul rescape de l’humanite, une fleur comme l’aubepine miraculee.

Il renvoie aux jeunes filles des temps de paix, jeunes filles disparues. Il est aujourd’hui seul et triste, comme le saule pleureur auquel ses cheveux font penser, porteur de « chagrins nebuleux ». Mais surtout il est d’abord presente comme un ange : cheveux blonds, aux yeux bleus comme « l’azur », et « l’onde», mais aussi comme le lys, cette fleur precieuse. Il apparait egalement asexue, comme les anges. Il est d’ailleurs pur comme les anges, son epaule est « blanche », comme la « blanche » fleur contre laquelle il s’abrite.

La vie et la joie dont il est cense etre le porteur sont dans ce poeme symbolises notamment par un rythme ternaire que le poete utilise quand il veut parler de l’enfant ou s’adresser a lui : ainsi du vers 25 : « pour rattacher gaiement et gaiement rattacher », ou du vers 37 : « qui chante avec un chant ». D’ailleurs ce rythme ternaire ou les vers et les repetitions parfois tres musicaux lorsqu’il s’agit de l’enfant, ainsi que les differentes allusions a la musique « chant, hautbois, cymbales » font intervenir la musique en tant qu’art.

Cela aussi est representatif du romantisme ou non seulement tous les arts etaient meles, et ou la musique etait consideree comme la porte de l’ame, un moyen d’adoucir les m? urs. Il s’agit alors pour l’interlocuteur de l’enfant de rentrer dans son ame afin d’y raviver la flamme de l’innocence et de la vie. L’enfant est en effet gage de douceur, comme le refletent les nombreuses alliterations en CH : « rattacher, blanche, cheveux » ou plus tard « chant, chante » aux harmonies suggestives de douceur et de tendresse.

L’enfant apparait alors non seulement comme une fleur fragile a proteger, mais aussi comme le dernier temoin de l’humanite, le dernier espoir aussi qui doit permettre a celle-ci de revivre. C’est pourquoi il se voit propose monts et merveilles pour qu’il croit de nouveau a la beaute du monde, lui qui a vu tant d’horreur : « Que veux-tu ? » lui est-il demande, mais ce rejet poetique reste sans reponse. L’enfant reste en effet muet, peut-etre traumatise par les massacres et le « fer » qui l’a malgre tout epargne. L’enfant semble d ‘abord plonge dans une douleur insondable.

Son premier mot pourrait d’ailleurs faire croire que la vie et la paix vont reprendre : « Ami » dit-il, ce qui provoque chez le poete un sentiment d’affection voire de desir pour celui-ci, comme le montre la montee emphatique du vers 40 : « dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus ». Helas, cet espoir est rapidement decu. Cette rupture est renforcee par la rupture rythmique du dernier vers : « je veux de la poudre et des balles ». Cette anacoluthe au rythme binaire reduit brutalement les esperances du poete et du lecteur a neant, et prouve une fois encore que les consequences de la guerre sont irremediables.

La guerre entraine la guerre, detruisant la jeunesse et l’humanite, rendant impossible toute volonte de pardon, dans un terrible engrenage de violence. Ainsi, dans ce poeme, mais comme dans le reste de son ? uvre, V. Hugo denonce la guerre et ses ravages. La guerre sort victorieuse de son combat contre les hommes et la nature, et l’enfant, dechire, victime de la guerre et protege de la nature, devient lui aussi un guerrier. Ainsi, c’est peut-etre la plus terrible consequence de la guerre : enlever aux hommes leur humanite, a ceux qui sont victimes d’une guerre avant de devenir des bourreaux, et a ceux qui ne luttent pas contre ce fleau.