Histoire des juifs

Histoire des juifs

Il n’etait pas donne au peuple de Juda de gouter le bonheur, ne fut-ce que pendant quelques generations, comme si sa force eut du s’eprouver par de rapides alternatives de fortune et d’adversite. A la robuste et ferme unite de la seconde moitie du regne d’Ezechias ne tarderent pas a succeder les dissensions et la faiblesse ; de nouvelles tourmentes eclaterent, la riche floraison de la fecondite spirituelle rit place a l’epuisement et a l’aridite. Il ne survint point, il est vrai, de calamites politiques sous les successeurs de ce prince ; ce danger ne menacait le pays que de loin et passa promptement.

Mais, a l’interieur, on vit se produire sous Manasse, fils d’Ezechias, qui regna, pour le malheur du royaume, plus d’un demi-siecle (695-641), un etat de choses fait pour exciter la repulsion et qui etait du en partie au jeune age de ce prince. Quand c’est un enfant qui occupe le trone et ses serviteurs qui gouvernent, l’ambition, la cupidite et d’autres passions plus haissables encore trouvent toutes portes ouvertes devant elles, si les maitres du pouvoir n’ont pas le c? ur assez haut pour placer la patrie au-dessus de leur egoisme. Or, tels n’etaient pas les grands qui

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entouraient le nouveau roi.

Irrites, au contraire, d’avoir ete tenus a l’ecart sous le precedent regne, ils n’avaient qu’une pensee, reconquerir leur ancienne position et se venger des intrus qui les avaient supplantes. Le gouvernail de l’Etat passa aux mains d’officiers et de dignitaires qui n’eurent rien de plus presse que de detruire l’? uvre d’Ezechias. Le regime institue par ce roi — etait-ce le retablissement de l’ancienne constitution, etait-ce une organisation nouvelle ? — avait ses racines dans l’antique doctrine israelite de l’unite et de l’immaterialite de Dieu, de l’horreur de toute idolatrie et de l’unite du culte.

Renverser cet ordre de choses devint le but des fanatiques qui, par eux-memes ou leurs amis, detenaient le pouvoir. Il se forma un parti de l’idolatrie, que non seulement l’habitude, l’esprit d’imitation et la perversion des idees religieuses, mais encore une haine passionnee pousserent a persecuter le principe national au profit du principe etranger. Les grands qui agissaient au nom de Manasse ne furent pas longtemps sans passer de l’intention aux actes. Peu apres son avenement, ils firent publier que les hauts lieus, si rigoureusement proscrits par Ezechias, pouvaient etre retablis. C’etait gagner la masse du peuple a leurs projets.

Bientot ils multiplierent a Jerusalem et jusque dans le temple les desordres d’une immonde idolatrie. Ce ne fut pas seulement l’ancien culte cananeen, mais encore la religion assyro-babylonienne qu’ils y introniserent, comme pour defier le Dieu d’Israel, a qui le temple etait consacre. Des autels furent eleves a Baal et a Astarte dans les deux vestibules de l’edifice, et des autels moindres eriges sur les toits, en l’honneur des cinq planetes. Dans le parvis se dressa une grande statue (Ssemel), probablement celle de la deesse assyrienne Mylitta. Plus pernicieuse encore que ces signes materiels fut l’action de l’idolatrie sur les m? rs. Des amants et des courtisanes sacres (Kedeschot) furent entretenus dans le temple pour le culte d’Astarte ou de Mylitta, et des cellules dis-posees pour l’accomplissement de rites qui outrageaient la pudeur. Dans la belle vallee de Ghe-Hinnom se releverent les buchers. Toutes ces abominations a peine croyables recommencerent sous le regne de Manasse. On voulait faire entierement oublier le Dieu d’Israel. Les idolatres se persuaderent et voulurent persuader aux autres que justement ce Dieu-la etait impuissant et ne pouvait pas plus porter bonheur que malheur.

Grace a l’habitude, grace aussi a la contrainte apparemment exercee sur les opposants. ces desordres se propagerent par tout le pays. Les Aaronides s’etant, de prime abord, refuses a cette apostasie, on fit venir de l’etranger, comme au temps de Jezabel et d’Athalie, des pretres paiens (Khemarim), qui furent admis meme au service du temple. Il ne manqua pas non plus de prophetes de mensonge pour parler en faveur de ce scandale ; car il n’est abus qui, protege par les grands, ne trouve des apologistes pour le pallier, le recommander meme comme verite unique et nique moyen de salut. Cet etat de choses n’allait a rien moins qu’a faire oublier toute la tradition ; c’etait la perte du peuple de Dieu, avec celle du tresor spirituel depose entre ses mains et dent le bienfait devait embrasser l’humanite entiere. Heureusement, comme on l’a vu plus haut, il existait deja dans Jerusalem un parti devoue a la doctrine nationale, si outragee par la cour, et qui presentait un absolu contraste avec les apotres de l’idolatrie. C’etait le groupe de ces eleves de Dieu, de ces Humbles instruits et formes par Isaie.

Tres faible par le nombre et la condition de ses membres, il etait fort par l’energie de leur caractere. Ce parti, qu’on peut appeler celui des Prophetes ou des Anavites, s’intitulait lui-meme l’Assemblee des hommes droits. La revolution qui s’opera sous Manasse lui infligea de dures epreuves. Ceux de ses adherents qu’Ezechias avait revetus de judicatures ou de fonctions publiques en furent depouilles par le parti de la cour ; des pretres de la famille de Sadoc se virent chasser du temple et priver de leur part aux sacrifices, pour n’avoir pas voulu servir l’idolatrie. Mais ce n’etaient encore que leurs moindres afflictions.

Des prophetes s’etaient eleves contre cette violation du droit, d’autres anavites manifestaient leur horreur de la conduite des princes : ceux-ci, avec le roi Manasse, ne reculerent devant aucun crime ; ils etoufferent ces voix accusatrices dans le sang. De la vient qu’il ne s’est conserve aucun discours prophetique de cette malheureuse epoque. La persecution ne laissa point au zele des hommes de Dieu le temps de tracer leurs paroles, une mort violente arreta leur main avant qu’elle put saisir le burin, ou bien ils durent envelopper leur pensee du voile de l’equivoque.

Tel le prophete Nahum l’Elkoschite. Comme si cette funeste periode eut ete predestinee a l’oubli, les annalistes ne relatent de leur cote que fort peu de chose de ce qu’ils ont vu. C’est ainsi qu’un evenement qui atteignait profondement la Judee put se produire sous le regne de Manasse, sans que les chroniques en parlent ou fassent plus que de l’indiquer. L’un des fils de Sennacherib, dont la main parricide avait donne la mort a l’orgueilleux conquerant, s’etait assis sur le trone deja chancelant de Ninive.

Il en fut precipite a son tour par le poignard de son frere Assar-Haddou (680-668), qui reprit contre l’Egypte l’expedition abandonnee par son pere. Quelques-uns de ses generaux debarquerent sur les cotes de Juda pour forcer la soumission de Manasse. Celui-ci, s’etant rendu en personne aupres d’eux pour obtenir une paix supportable, se vit charger de fers et conduire a Babylone. C’etait un funeste presage pour la maison de David, devenue infidele a son origine et aveuglement eprise des choses etrangeres.

A la meme epoque, le fils de Sennacherib transplanta de Babylone, Chutha, Separvaim et d’autres villes, sur le territoire de Samarie, les prisonniers qu’il avait faits pendant ses guerres. Fait sans importance actuelle, mais gros de consequences pour l’avenir. Ces exiles, qu’on appelait Chutheens, du nom d’origine de la masse d’entre eux, et Samaritains du lieu de leur nouveau sejour, adopterent peu a peu les m? urs du faible reste d’Israel demeure dans le pays apres la chute du royaume des dix tribus.

Ils firent des pelerinages au sanctuaire de Bethel, dont le culte etait encore desservi par des pretres israelites, mais sans cesser pour cela d’adorer leurs idoles ; quelques-uns continuerent meme la pratique des sacrifices humains, et ils ne devinrent ainsi qu’a demi Israelites. Cette population batarde etait appelee a jouer un role dans l’histoire ulterieure d’Israel. Amon, fils de Manasse (640-639), etait plus age que ne l’avait ete son pere a son avenement mais il ne montra pas plus de sagesse.

Il laissa subsister tous les exces de l’idolatrie ; cependant il ne parait pas avoir, comme Manasse, persecute le parti des prophetes. Il regna d’ailleurs si peu de temps qu’on ne sait presque rien de ses actes ni de ses sentiments : ses officiers, c’est-a-dire le prefet du palais et les autres fonctionnaires attaches a sa personne, se conjurerent contre lui et l’assassinerent (639). Il semble toutefois que ce roi etait aime, car le peuple s’ameuta, se jeta sur les conspirateurs et, apres les avoir mis a mort, acclama son fils Josias, age de huit ans (638-608).

Ce changement de souverain n’amena tout d’abord aucune modification dans le royaume : les princes de Juda continuerent a gouverner sous le nom du roi mineur, maintinrent les desordres introduits sous Manasse et s’efforcerent de les perpetuer. Mais le groupe des Humbles, invinciblement attaches au Dieu d’Israel, prit dans ce temps-la, sous l’impulsion des prophetes, un accroissement qui lui permit de devenir un parti d’action. De ses rangs sortirent des prophetes qui, pretant a la pure loi de Dieu et au droit le secours de leur eloquence et de leur zele, reussirent a provoquer une reaction.

A ce moment surgit aussi une prophetesse, appelee Hulda, dont on rechercha les sentences, comme jadis celles de Debora. Le plus ancien de cette generation d’apotres fut Sophonie (Zephania). Issu d’une famille considerable de Jerusalem qui, depuis quatre generations, comptait des chefs illustres ; il censura avec hardiesse les vices contemporains et la corruption idolatrique, particulierement chez les grands et les princes royaux, qui se faisaient gloire de leur imitation de l’etranger.

Comme autrefois Amos et Joel, il leur predit qu’un grand jour etait proche, jour terrible de Jehovah, jour d’obscurite et de tenebres en plein midi. Mais ce fut surtout a la fiere Ninive qu’il prophetisa une chute ignominieuse. C’est de cette epoque, en effet, que date l’abaissement graduel de la toute-puissance assyrienne. Les peuples qui n’avaient pas anterieurement deja secoue son joug le firent sous l’avant-dernier roi d’Assyrie, ou bien y furent contraints par les Medes, dont le deuxieme roi, Phraorte, soumit coup sur coup diverses nations et les reunit ensuite contre Ninive.

Tout affaiblis que les laissait la defection de leurs allies, les Assyriens purent encore infliger une defaite aux Medes (635), qui perdirent leur roi dans la bataille ; mais Cyaxare, fils de Phraorte, plus entreprenant et plus hardi encore que son pere, et impatient de venger sa mort, rassembla de nouvelles forces, qu’il disposa par armes, envahit l’Assyrie, et, apres avoir balaye ses adversaires, marcha sur Ninive (634).

Pendant qu’il assiegeait cette capitale, un message apporte en toute hate lui apprit que ses propres Etats etaient envahis : des multitudes innombrables venues des steppes du Don, du Volga, du Caucase et des bords de la mer Caspienne, les Scythes[1] ou Sakes, rude, laide et sauvage population de race slave, etaient entrees en Medie, suivies d’un cortege de peuplades subjuguees, lancant au loin, dans toutes les directions, les essaims de leur cavalerie, pillant et saccageant, mettant tout a feu et n’epargnant personne. Cyaxare fut donc force de lever le siege de Ninive pour voler su ecours de son royaume ; mais, loin de vaincre les Scythes, il dut se soumettre et leur payer tribut. Maitre de la Medie, ce peuple nomade, toujours en quete de butin, porta ses depredations en Assyrie ; de la, se tournant a l’ouest, vers les opulentes villes de Phenicie, ses hordes descendirent le long des cotes jusque dans le pays des Philistins, et se proposaient d’inonder egalement l’Egypte, dont les richesses les attiraient, lorsque le roi Psammetique les prevint en leur apportant des tresors et, a force de prieres, leur fit rebrousser chemin.

Une grande partie de ces barbares retournerent alors vers le nord ; d’autres se jeterent sur l’Asie Mineure ; d’autres encore resterent sur le territoire philistin qu’ils devasterent, et brulerent le temple de Mylitta, la deesse assyrienne de l’impudicite. De la Philistee ils se repandirent sur le territoire limitrophe de Judee et le ravagerent pareillement, entrainant a leur suite bergers et troupeaux et brulant villes et villages. L’histoire ne dit pas qu’ils soient entres a Jerusalem ; il est a croire que le jeune roi Josias alla au-devant d’eux avec le prefet de son palais et acheta a prix d’or le salut de sa capitale.

Cette epoque de terreur, ou d’effrayants recits de villes incendiees, d’hommes livres a une mort cruelle, ne cessaient de jeter l’epouvante chez les peuples, fit une impression tres vive en Judee. Les faits memes, si ce ne furent les predictions des prophetes, montraient jusqu’a l’evidence que l’idolatrie n’etait que vanite. Est-ce que les dieux des Assyriens, des Babyloniens, des Pheniciens, des Philistins, avaient pu les sauver du choc sauvage des Scythes ? Un revirement se produisit donc dans les esprits, tout au moins chez les habitants de Jerusalem, et c’est dans le c? ur du roi Josias qu’il fut le plus profond.

Ce prince etait naturellement pieux et porte au bien ; ce n’etait que par habitude qu’il avait laisse subsister le desordre idolatrique. Ces evenements torrentueux lui firent apercevoir qu’il suivait avec son peuple une voie funeste. Pourtant il n’osait pas encore chasser du royaume le culte introduit, il y avait plus d’un demi-siecle, sous le regne de son aieul. Les princes de Juda, qui avaient le pouvoir en main, y etaient attaches de tout leur etre, et il craignait de les irriter. Il s’agissait donc, avant tout, de le pousser a l’action, de le determiner a faire prevaloir son autorite sur un entourage qui l’enveloppait comme dans un filet.

C’est a quoi travailla le parti des prophetes, en s’efforcant d’amener Josias a imposer la suprematie de la religion nationale et a proscrire les rites etrangers. Le roi ne fit toutefois qu’un pas dans cette direction : il s’appliqua a tirer de son etat de delabrement le temple consacre a Jehovah et dont les murs lezardes menacaient ruine, au milieu de l’indifference generale. Il rappela les pretres et les Levites bannis, et, en les reintegrant dans le service du culte, les chargea de faire recueillir des offrandes pour la restauration de l’edifice.

A leur tete il mit le grand pretre Chilkia, fils de Meschoullam, dont la maison etait restee pure de l’idolatrie. Mais comment reunir assez d’argent pour les travaux ? L’amour des riches pour le sanctuaire etait si refroidi ou la population avait ete si appauvrie par les Scythes, qu’on ne pouvait, comme deux siecles auparavant, sous le roi Joas, compter sur une munificence spontanee. Il fallut donc, a la lettre, mendier les dons. Des portiers levites allerent de maison en maison, dans les villes et dans les campagnes, et implorerent la liberalite des fideles.

Si fervente cependant que fut la sollicitude de Josias pour le temple, elle n’allait pas jusqu’a lui inspirer l’energie necessaire pour attaquer l’idolatrie, bien qu’on put discerner deja, chez une partie des grands, des indices d’un retour au vrai culte (ils commencaient a jurer par Jehovah, tout en servant les idoles). Il fallait la pression d’autres evenements pour donner cette hardiesse au roi. L’impulsion decisive lui vint en premier lieu d’un prophete qui, tout adolescent encore, n’en avait pas moins une grande puissance de parole, et ensuite d’un livre dont la lecture lui donna conscience de toute sa faiblesse.

Ces deux causes agirent l’une et l’autre avec une force victorieuse : elles propagerent de meilleurs sentiments chez une plus grande partie du peuple et rajeunirent l’antique religion en la parant des couleurs de la poesie. Le jeune homme, c’etait Jeremie ; le livre, le Deuteronome. Jeremie (Yeremiyahou), fils de Chilkia, de la race d’Aaron (ne vers 645, mort vers 570), etait originaire d’Anatoth, petite ville de la tribu de Benjamin. Sans etre riche, il n’etait pas ce qui s’appelle pauvre.

La richesse veritable, il la possedait en son ame, pure comme un cristal limpide ou comme la source vierge dans les profondeurs du sol. D’un c? ur tendre et enclin a la tristesse, il eprouva des son jeune age un sentiment de douleur au spectacle de la decadence religieuse et morale qui regnait autour de lui. La faussete, la bassesse, la depravation lui repugnaient et, lorsqu’elles frappaient ses regards, le remplissaient d’affliction. L’acharnement que les pretres d’Anatoth, ses compatriotes, mirent a le poursuivre des ses premiers actes, ne permet pas de supposer qu’ils aient ete ses maitres.

C’est donc, selon toute apparence, a la lecture des prophetes anciens que se formerent son caractere et son jugement, et de fait, il s’absorba dans leurs ecrits au point de s’approprier leurs pensees, leurs tours de phrase et jusqu’a leurs expressions. Ce commerce intellectuel determina la direction de son esprit, te penetra de vues elevees sur la personne de Dieu et le regime de l’univers, sur la grandeur du passe d’Israel et l’importance de sa mission dans l’avenir ; il lui enseigna surtout la haine de l’immoralite et le mepris de l’idolatrie.

Avec cette hauteur d’idees, il se sentit bientot comme etranger dans son milieu natal d’Anatoth. Neanmoins, jeune et timide comme il etait, il ne lui venait pas a la pensee d’entrer en lutte avec son entourage, lorsque tout a coup l’esprit prophetique descendit sur lui. Comme jadis Samuel dans la tente du sanctuaire de Silo, il ouit distinctement une voix qui lui parlait : Avant que je t’eusse forme dans le sein de ta mere, je t’avais reconnu, que tu eusses quitte le giron de ta mere, je t’avais consacre ; je t’ai choisi comme prophete pour les peuples. Lui, saisi de crainte : Helas !

Seigneur Jehovah, je ne sais point parler, car je suis jeune. — Ne dis pas : Je suis jeune, mais va ou je t’enverrai, et dis ce que je te chargerai de dire. La voix lui recommanda d’etre fort, de n’avoir pas peur, de parler contre rois, princes, pretres et peuple. Certes, ils lui en voudraient, mais ils n’auraient pas plus de prise sur lui que sur une cotonne de fer ou sur un mur d’airain. Telle fut la consecration prophetique de Jeremie ; c’est ainsi qu’il la raconta, soit a Anatoth, soit a Jerusalem. Les details n’en supportent assurement aucun parallele avec la sublime et profonde simplicite qui marque es debuts d’Isaie ; mais l’epoque voulait une autre eloquence, le mal avait profondement penetre dans le peuple et il y avait danger a ne pas y chercher un prompt remede. Puis Jeremie ne s’adressait plus, comme ses predecesseurs, a une minorite instruite, mais bien a la masse de la nation tout entiere. Devant un tel auditoire, les finesses de langage n’eussent pas ete de mise ; ce qu’il fallait, pour impressionner, c’etait une parole claire et intelligible, voila pourquoi Jeremie s’exprima le plus souvent en simple prose, entremelee ca et la seulement de fleurs oratoires.

C’est dans la treizieme annee du regne de Josias, en 626, — il y avait alors un an que le roi s’etait un peu arrache a ses habitudes de nonchalance, — qu’il entendit son premier appel interieur. A partir de ce moment et durant pris d’un demi-siecle, sa lumineuse ame de prophete eut la tache penible de montrer la bonne voie au peuple egare. Sitot qu’il eut recu l’ordre de parler sans apprehension des hommes, sa timidite, sa mollesse de c? ur s’evanouirent, et il porta l’assurance jusqu’a peindre les sensations provoquees chez lui par l’esprit prophetique.

Une sorte de feu s’etait allume en lui et il avait ressenti comme les coups d’un marteau de fer broyant la roche. Son premier discours a pour sujet l’abandon de la tradition nationale par le peuple meme, les desordres de l’idolatrie et les horreurs de l’immoralite ; il est d’une force entrainante. Il ne se contente pas de foudroyer les exces pervers du culte etranger, il tonne egalement contre la frequence du meurtre des hommes de Dieu : C’est en vain que j’ai chatie vos enfants, ils n’ont pas pris de correction.

Votre glaive a devore vos prophetes, comme un lion destructeur… La vierge oublie-telle ses atours, la fiancee sa ceinture ? Mais mon peuple m’a oublie depuis des jours sans nombre. Comme tu embellis tes manieres pour chercher de l’amour ! Tu les accoutumes meme au vice ! Jusque sur les pans de ta robe se trouve le sang de personnes innocentes ; pourtant tu ne les avais pas surprises volant avec effraction. Et malgre tout cela, tu dis : Oui, je suis innocent, puisse ta colere se detourner de moi ! Voici, j’irai donc en justice avec toi, puisque tu dis : Je n’ai point peche.

Combien tu te rends meprisable en changeant de conduite ! Tu seras couvert de honte par l’Egypte, comme tu l’as ete par Assur. Devant elle aussi tu sortiras les mains jointes au-dessus de la tete, car Dieu rejette tes appuis. De telles paroles, sortant d’une si jeune bouche, ne pouvaient manquer de frapper les esprits, et, de fait, plusieurs familles nobles abjurerent l’erreur pour se convertir au Dieu de Jeremie. La famille Schaphan, entre autres, qui occupait un rang eleve dans l’Etat, se rallia au parti des prophetes et le defendit des lors avec energie. Sur ces ntrefaites, le roi Josias, qui poursuivait avec activite la restauration du temple, envoya trois de ses officiers, Schaphan, Maasseiah et Joach, aupres du grand pretre Chilkia, pour le decider a faire employer enfin, selon leur objet, la totalite des sommes recueillies et a verser l’argent monnaye entre leurs mains pour servir a l’achat de materiaux et au payement de la main-d’? uvre. Chilkia y consentit. En leur delivrant les fonds dont il avait le depot, il y joignit un grand rouleau portant cette inscription : Recueil de lois que j’ai trouve dans le temple[2].

Ce rouleau, Schaphan le lut, et le contenu l’en frappa tellement, qu’il en parla au roi, lorsqu’il lui rendit compte de sa mission. Ce livre, qui allait exercer une influence extraordinaire, s’annonce comme le testament supreme du legislateur hebreu Moise, testament que celui-ci, avant de mourir, aurait recommande au c? ur de son peuple. Precede d’une introduction et complete par un appendice historiques, il raconte la suite de l’histoire d’Israel jusqu’a la mort de ce prophete et au dela, et s’intitule lui-meme la Seconde Loi (Mischneh-Thora ou Deuteronome).

Un code ou respirent la cordialite et la tendresse est certainement un phenomene rare : d’ordinaire les lois sont froides, severes, leur injonction, est rude et la menace l’accompagne : Tu feras ou tu ne feras pas, sinon tu seras puni. Ce n’est point ainsi que s’exprime le recueil decouvert par Chilkia : il exhorte, il conseille, il supplie meme, de faire ou de ne pas faire telle ou telle chose ; il ne menace point, il se borne a montrer les suites fatales de la transgression.

Son langage est celui d’un pere rempli d’amour, qui propose de grands objets a l’ambition de son enfant et le presse de ne pas perdre son avenir par une legerete qui le ferait mepriser. L’on sent dans le Deuteronome comme un souffle caressant. Commandements, preceptes et ordonnances s’y presentent entoures de souvenirs et d’affectueuses exhortations, semblables, dans leur poesie, a une guirlande de fleurs. On y trouve aussi un cantique que Moise aurait ordonne a son peuple d’apprendre par c? r et dont la substance est qu’Israel, apres des jours prosperes, enfreindra la loi pour se tourner vers les faux dieux, et en sera chatie par une nation vile et reprouvee : Alors il reconnaitra que les dieux qu’il s’est choisis ne lui sont d’aucun secours ; que Jehovah seul, qui l’a si miraculeusement guide, seul blesse et guerit, seul tue et vivifie, et le vengera, en purifiant le sol souille de son pays. Rien d’emouvant comme les peines dont le Deuteronome menace l’inobservation des lois. Il arrache en quelque sorte le voile de l’avenir et montre. es calamites terribles qui attendent le peuple et son roi, s’ils s’obstinent dans la voie qu’ils ont suivie jusqu’alors. Tous les fleaux qui peuvent reduire l’homme au desespoir y apparaissent en un sombre tableau : d’un cote, la sterilite, la famine, la secheresse et la peste ; de l’autre, l’humiliation, l’abaissement, l’esclavage et l’opprobre ; enfin, consequence de ces afflictions physiques et morales, la mort du c? ur, la demence et l’hebetude. Le matin tu t’ecrieras dans ton angoisse : Que n’est-il soir ! Et le soir : Que n’est-il matin !

Le roi que tu te seras donne sera emmene captif avec toi chez un peuple que tu ne connaitras pas. Josias, a qui Schaphan avait apporte le rouleau, s’en fit lire par celui-ci quelques passages. Il en fut bouleverse. Toutes les transgressions specifiees dans ce code, il se sentait coupable de les avoir jusqu’alors tolerees ; la conscience de sa faute le penetra d’une si vive douleur qu’il dechira ses vetements ; la frayeur s’empara de lui et il redouta de voir s’accomplir les menaces prononcees contre les violateurs de l’alliance.

Hors d’etat de se conseiller lui-meme, il fit appeler le grand pretre pour deliberer avec lui et, sur son avis, le deputa, avec plusieurs de ses officiers, vers la prophetesse Hulda, femme d’un dignitaire royal. Celle-ci le fit rassurer : les calamites predites, dit-elle, n’arriveraient pas de son vivant, puisque le repentir avait touche son c? ur. Tranquillise sur le sort de son peuple durant son regne, Josias mit un zele extraordinaire a reformer le royaume. Il fit du nouveau code sa regle de conduite et poursuivit avec beaucoup plus de rigueur encore que n’avait fait Ezechias l’entiere destruction de l’idolatrie.

Son premier acte fut de convoquer au temple les anciens de la capitale et de la province, avec toute la population de Jerusalem, y compris les pretres et les prophetes et jusqu’aux plus humbles serviteurs du sanctuaire, et de leur faire donner lecture du livre trouve par Chilkia. Lui-meme, pendant cette ceremonie, se tint debout dans la chaire en forme de colonne reservee aux rois dans le parvis. C’etait la premiere fois que le peuple de Juda tout entier s’entendait instruire de ses obligations et du sort qui l’attendait, suivant qu’il obeirait ou non a la loi.

Le roi voulut que toute l’assistance s’engageat par un serment solennel a remplir de tout son c? ur et de toute son ame les commandements et les preceptes qu’elle venait d’ouir ; le pontife dit a haute voix : Maudit soit qui transgressera les paroles de cette alliance et tous repondirent : Amen ! Josias chargea ensuite Chilkia, avec le pretre de second rang, prepose au maintien de l’ordre dans le temple, et les Levites investis de la garde des portes, de purger l’edifice des differentes idoles qui le souillaient.

L’image obscene d’Astarte, ses autels, les vases consacres a son culte et a celui de Baal, les cellules affectees a la prostitution des pretresses, les chevaux du soleil places a l’entree du temple, les autels en l’honneur des astres, tout fut enleve, detruit, brule dans la vallee du Cedron et les cendres repandues sur les tombes. L’emplacement des sacrifices d’enfants dans la vallee de Hinnom fut souille par ordre de Josias (on y jeta des ossements humains et des immondices) ; enfin on supprima tous les hauts lieux dans les campagnes.

Cette purification s’etendit jusqu’a Bethel, ou etait le sanctuaire des Chutheens et du reste des Israelites, ainsi qu’aux villes de l’ancien royaume de Samarie : les pretres des idoles et des hauts lieux furent deposes, ceux de race levite astreints a demeurer dans Jerusalem, pour y etre surveilles (on leur interdit la sacrificature, tout en leur donnant leur part des offrandes). Les pretres d’origine etrangere furent probablement chasses du pays.

Quant a ceux de Bethel, Israelites, qui avaient continue le culte du taureau etabli par Jeroboam et par consequent egare leur peuple, Josias, par une sanglante exception, les fit mettre a mort sur leurs propres autels, qui subirent ensuite le meme outrage que celui de la vallee de Hinnom. De Bethel etait sortie la meconnaissance de la primitive notion de Dieu ; c’est a Bethel que, pour ce motif, le roi fit un exemple de terreur. Ainsi qu’il arrive si souvent, les peu coupables petits-fils expierent le crime de leurs ancetres. Telle fut la fin du culte du taureau. Le roi presida lui-meme a la rofanation des sanctuaires de Bethel. Toutes les autres idolatries successivement importees sur le sol d’Israel et qui s’y etaient propagees, il les fit pareillement disparaitre, exactement comme le prescrivait la loi du Deuteronome. Au printemps de la meme annee (621), Josias convoqua tout le peuple a venir faire la Paque a Jerusalem[3], et celui-ci obeit. N’avait-il pas jure de se conduire desormais selon la loi ? Des psaumes recites par les Levites avec accompagnement de chant et de harpes rehausserent la solennite de cette fete, pour la premiere fois celebree en commun par une foule nombreuse et empressee.

On possede encore un des cantiques chantes en cette occasion. Le ch? ur des chantres y invite les fils d’Aaron a glorifier le Dieu d’Israel ; il rappelle ensuite la servitude et la delivrance d’Egypte, la revelation du Sinai, exhorte le peuple a abjurer pour toujours les dieux etrangers, et, apres une allusion a l’exil d’une partie du peuple, se termine par la promesse de jours heureux, qui recompenseront l’observation de la loi sinaique. Telle fut, aux yeux de la partie fidele de la nation, l’importance des actes de Josias contre l’idolatrie, que le parti des prophetes en fit le point de depart d’une ere nouvelle.

Le culte hideux qui, depuis soixante-dix ans, pervertissait les m? urs, s’etait tout d’un coup evanoui, grace a l’energique intervention du roi. L’histoire rend ce temoignage au fils d’Amon, qu’aucun de ses predecesseurs n’apporta plus de sincerite dans son retour a Dieu, ni autant de zele dans l’execution de la loi de Moise. Il reprit, ce semble, egalement en politique une attitude virile et eut le courage de montrer de l’independance vis-a-vis de l’Egypte. Jeremie, des son entree sur la scene prophetique, avait predit une epoque de ruine et de devastation universelles, apres laquelle viendrait une ere de reconstruction.

Le changement annonce commenca dans les dernieres annees du regne de Josias. Le vaste empire d’Assyrie, qui avait subjugue tant de peuples, allait perir a son tour pour faire place a des Etats nouveaux : deja la Medie et la Babylonie, ses plus proches vassales, s’etaient rendues independantes. Sa croissante faiblesse tenta egalement l’Egypte, dont le roi Necho (Nekos, Nekau), fils de Psammetique, nourrissait la pensee de restaurer l’ancienne puissance de son pays. On vit s’elever ainsi, au meme moment, plusieurs monarques ambitieux, qui se mirent resolument en devoir de succeder a la suprematie assyrienne.

Necho, en particulier, visait a s’emparer de la region du Liban jusqu’a l’Euphrate. Il avait dans ce but equipe une nombreuse armee et, apres avoir pris d’assaut la ville de Gaza, montait le long de la mer, pour gagner la plaine de Jezreel et de la le Jourdain, lorsque Josias, se jetant a sa rencontre a la tete de ses troupes, voulut lui barrer le passage a Magheddo (Meghiddo). Le roi d’Egypte assurait qu’il n’en avait point a Juda, mais a des contrees situees plus loin ; le fils d’Amon n’en persista pas moins a en appeler au sort des armes ; celui-ci tourna contre lui : son armee fut battue et lui-meme blesse mortellement.

Ses officiers n’eurent que le temps de le rapporter a Jerusalem ou, a peine arrive, il expira. La douleur fut grande, dans la capitale, a la vue de son corps inanime ; quand on le descendit dans la sepulture, alors nouvellement batie, des rois de Juda, hommes et femmes eclaterent en pleurs et s’ecrierent: O seigneur, o gloire ! Chaque annee ensuite, au jour ou etait tombe sous une fleche ennemie, le dernier bon roi de la race de David, on repeta un chant de deuil, compose a cette occasion par Jeremie. Jamais roi ne fut plus sincerement pleure.

Le desastre essuye dans la plaine de Jezreel dut avoir aneanti les forces judeennes, car on ne songea meme pas de tenter un mouvement sur les derrieres de Necho, qui poursuivit tranquillement sa marche. Tout entiere a son affliction, Jerusalem ne se preoccupa que d’elire un autre roi. Josias avait laisse trois fils, nes de deux lits, Eliakim, Salloum et Mathania, et c’est a l’aine de sa femme favorite qu’il avait paru destiner la couronne. Pour honorer le monarque dont on pleurait la perte, le peuple proclama Salloum, de deux annees plus jeune qu’Eliakim ; ce prince onta sur le trone, et, suivant l’usage, quitta son nom pour prendre celui de Joachas (Yehoachas). Mais, dans la situation creee par la defaite de Magheddo, il n’etait plus au pouvoir de la nation d’elire elle-meme son souverain ; c’est au roi d’Egypte, de par sa victoire maitre du pays, qu’appartenait cette prerogative ; or celui-ci avait deja prononce contre le choix populaire. Sans paraitre d’ailleurs se soucier de Juda, il avait simule des marches forcees sur l’Euphrate et venait d’etablir son quartier general a Ribla.

Salloum-Joachas etant alle l’y trouver pour faire ratifier son election, Necho le fit charger de fers et conduire en Egypte et a sa place nomma Eliakim. Le regne de Joachas n’avait dure que trois mois. Eliakim ou, comme il s’appela de son nom de roi, Joachim (Yoyakim, 607-596) eut, des son avenement, a remplir une tache epineuse. Necho, pour punir Josias d’avoir voulu lui fermer le passage, avait frappe sur le royaume un tres lourd impot de guerre en or et en argent ; ni le palais ni le temple n’ayant de tresor a cette epoque, Joachim imposa ses sujets selon leur fortune et fit proceder par contrainte a la rentree de ces contributions.

Ce qui rendait cette amende encore plus sensible a l’orgueil de Juda, c’est qu’elle etait le signe de sa dependance. A l’humiliation et au decouragement publics s’ajouta bientot un autre mal. Le peuple avait espere que la reforme introduite par Josias lui donnerait les jours heureux promis par le Deuteronome, or, il etait precisement arrive le contraire : le roi devoue a Dieu etait tombe sur le champ de bataille, la fleur de l’armee israelite avait ete fauchee, l’un des fils du roi etait dans les fers et le pays se voyait dans une servitude ignominieuse. Quelle deception !

Ce denouement provoqua une reaction, dont la consequence fut une rechute dans l’idolatrie ; gens du peuple et hommes instruits se mirent a douter d’un Dieu qui n’avait pas rempli ses promesses ou etait impuissant a les remplir, et eurent la folie de croire que les divinites etrangeres, qui s’etaient si longtemps maintenues sous Manasse, seraient plutot capables d’assurer leur bonheur. Ils revinrent donc a leurs vieux peches, retablirent des hauts lieux sur chaque colline et sous chaque arbre des autels : une fois encore la Judee eut autant de dieux que de villes.

Un culte tout special fut rendu a Neith, la reine du ciel, divinite qui avait ses plus fervents adorateurs a Sais, capitale du roi Necho. N’avait-elle pas concouru, cette deesse, a procurer la victoire au roi d’Egypte ? On reintegra dans les maisons les statues d’or et d’argent, les images de bois ou de pierre, meme celles qui, par leur attitude, offensaient la decence ; le temple aussi fut de nouveau profane, comme au temps de Manasse, par l’introduction de hideuses idoles. Chose encore lus odieuse, les sacrifices d’enfants reprirent faveur, comme sous les regnes d’Achaz et du fils d’Ezechias ; de nouveau la belle vallee de Hinnom entendit les cris de pauvres petits etres impitoyablement, brules en l’honneur de Moloch. C’etaient surtout les premiers-nes qu’on sacrifiait de la sorte. Cote a cote avec la demence idolatre, avec le culte obscene et infanticide, se propagerent le vice et les mauvaises m? urs, la luxure, l’adultere, l’oppression des etrangers, des veuves et des orphelins, la venalite des juges, l’habitude du mensonge, la faussete, l’usure effrenee, l’inhumanite envers les debiteurs, enfin les homicides.

Sans doute il existait deja une classe d’hommes qu’animait le respect de la loi et qui gemissaient sur les atrocites dont ils etaient temoins, mais devant la foule de ceux qui journellement s’enfoncaient plus avant dans la bourbe idolatre et dans la depravation morale, les gens de bien ne pouvaient que soupirer. De faux prophetes exalterent les faux dieux et pronerent la debauche. — Ce honteux recul fut-il l’? uvre du roi ? Ou l’ignore ; tout ce qu’on sait, c’est que Joachim persecuta avec acharnement les prophetes qui faisaient entendre leurs censures.

Aucune epoque ne compta autant de ces hommes de Dieu que les vingt annees qui precederent la chute du royaume de Juda. On les voyait souvent, presque chaque jour, en toute occasion, s’adresser au peuple, aux princes, au roi, les admonestant, reveillant, menacant, et leur predire une catastrophe, s’ils persistaient dans leur impiete. Les noms de trois seulement d’entre eux sont arrives jusqu’a nous : Jeremie, Habacuc, Urie, encore ne connait-on de ce dernier que sa fin tragique.

Originaire de la ville forestiere de Kiriat-Yearim, il prophetisait au debut du regne de Joachim et avait annonce d’inevitables calamites a son pays, s’il ne quittait les voies de la perversite. Poursuivi a raison de ce fait, il dut s’enfuir en Egypte ; mais, livre a Joachim, il eut la tete tranchee. Cette execution, loin d’effrayer Jeremie, ne fit qu’ajouter au zele de sa vocation. C’est a l’avenement du frere de Joachas, au retour des anciens desordres, que commenca vraiment son action prophetique, interrompue dans les dernieres annees de Josias.

Maintenant il comprenait le sens des paroles que, jeune encore, il avait entendues aux premieres heures de sa consecration : Je l’etablis comme une ville forte, comme une colonne de fer et un mur d’airain contre les rois de Juda, les princes, les pretres et le peuple. Elles signifiaient qu’il devait rester ferme, inebranlable, affronter sans peur les menaces de la persecution. Jeremie se disposa donc a s’elever contre la corruption et a annoncer la ruine desormais fatale, quoique le c? ur lui saignat et qu’il dut plus d’une fois s’exciter lui-meme, pour ne pas succomber a d’accablantes visions.

Devenu homme, il ne conduisit point d’epouse dans sa demeure, car son ame anxieuse ne pouvait gouter les joies domestiques, lorsqu’elle voyait se projeter devant elle, de plus en plus noire, l’ombre des temps sinistres qui approchaient. Solitaire et sombre, il errait de cote et d’autre, sans prendre part au commerce des hommes, parce que la vue du peuple volontairement coupable le penetrait de douleur et lui otait toute disposition a la serenite. Un de ses premiers discours, sous le regne de Joachim, lui valut la haine des fanatiques de l’idolatrie et particulierement celle des faux prophetes et des pretres.

C’etait a l’occasion d’une fete, la foule remplissait le temple, Jeremie s’avancant : Voici, dit-il, la parole du Dieu d’Israel : Reformez votre conduite et vos ? uvres et je vous laisserai demeurer dans ce lieu. Mais ne vous confiez pas dans les invocations mensongeres en disant : Temple de Jehovah, temple de Jehovah !… Comment ! vous voulez voler, tuer, vivre dans la luxure, encenser les dieux etrangers, puis arriver dans mon temple et dire : Nous sommes sauves ! et continuer ensuite toutes vos abominations. Est-ce que ce temple est une caverne de brigands ?

Allez voir a mon ancien sanctuaire de Silo ce que je lui ai fait a cause de la perversite d’Israel. Je ferai a ce temple ce que j’ai fait a Silo ; je vous rejetterai de devant ma face, comme j’ai rejete vos freres, la posterite d’Ephraim. II n’avait pas acheve que les pretres et les faux prophetes le saisirent : Tu mourras, s’ecrierent-ils, pour avoir prophetise que de sanctuaire deviendra comme celui de Silo. Un attroupement se forma sur la place du temple, quelques personnes vinrent au secours de Jeremie, pendant que du palais quelques princes, attires par le bruit, accouraient.

Achikam, fils de Schaphan, membre du parti des prophetes, se trouvait parmi eux. Tenant aussitot seance a l’une des portes de l’edifice, ils ecouterent l’accusation et la defense : Cet homme, dirent les pretres et les faux prophetes, a predit des malheurs a cette ville et a ce temple, il merite la mort. Quelques-uns des Anciens parlerent en faveur de Jeremie ; puis les princes, s’adressant aux pretres et aux faux prophetes transportes de fureur : Non, repliquerent-ils, cet homme ne merite pas la mort, car il nous a parle au nom de notre Dieu.

Grace aux efforts de ses amis et specialement a ceux d’Achikam, Jeremie fut, pour cette fois, remis en liberte ; mais la haine de ses adversaires n’en devint que plus apre et guetta des lors toute occasion de le perdre. Cependant la sentence portee contre l’Assyrie s’accomplit. Ce puissant empire tomba miserablement sous les efforts combines de Cyaxare, roi des Medes, et de Nabopolassar, roi de Babylone : Ninive, la ville geante, succomba apres un long siege (vers 605) et son dernier monarque, Sardanapale, chercha la mort dans les flammes.

La chute de l’Assyrie fut le signal de grands changements dans les contrees qui etaient alors le theatre principal de l’histoire : la Medie herita de la plupart des anciennes possessions assyriennes ; son roi s’attribua la part du lion, en ne laissant a son allie que la Babylonie et Elymais, avec l’expectative, il est vrai, de la souverainete des pays situes a l’ouest de l’Euphrate. Nabopolassar mourut peu apres et eut pour successeur son fils Nabuchodonosor (Nebucadnezar, Nabokolassar, 604-561).

Grand capitaine et politique habile, le nouveau roi n’etait pas cruel et ne frappait ses ennemis que pour les mettre hors d’etat de nuire. Apres avoir prepare le developpement interieur de son empire et jete les fondements de constructions gigantesques, il entreprit une nouvelle guerre de conquete. L’Assyrie arameenne ou Syrie, morcelee en petits Etats, se soumit apparemment sans resistance, puis ce fut le tour de la Phenicie, dont le prince Ithobat II devint egalement vassal de Nabuchodonosor. Mais l’objectif veritable de son expedition, c’etait l’Egypte.

Joachim avait aussi, sans doute, recu sommation de se soumettre, s’il ne voulait etre broye ; mais, d’un autre cote, l’Egypte l’encourageait a tenir bon, lui faisant esperer du secours et le bercant de promesses. Le royaume de Juda se trouva jete ainsi dans les memes fluctuations que jadis, au temps d’Ezechias, et menace de devenir le champ de bataille des deux puissances. Il fallait, de toute necessite, prendre un parti, mais toujours dans l’attente des renforts d’Egypte ou d’un miracle, Joachim et ses conseillers remettaient d’un jour a l’autre leur decision.

Dans l’universelle inquietude on fit proclamer un jeune pour le neuvieme mois (hiver 600), et le pays tout entier fut appele a Jerusalem, pour y supplier Dieu de sauver Juda. L’agitation du peuple etait extreme ; anxieux au dernier point, il afflua sur la place du temple, comme si elle eut du lui offrir un refuge assure. Jeremie dit a son disciple Baruch de mettre par ecrit le discours prophetique ou, plusieurs annees auparavant, il avait parle de l’empire chaldeen, alors nouveau, et annonce que son irresistible puissance subjuguerait toutes les nations etablies autour de Juda et Juda lui-meme.

Baruch obeit, traca la prediction dans un rouleau. Jeremie lui commanda ensuite d’aller en faire lecture devant le temple, a tout le peuple assemble de la capitale et de la province : il ne pouvait, ajouta-t-il, le faire lui-meme, Baruch devait le remplacer. Ce message, sous le coup de la catastrophe imminente, — l’armee de Nabuchodonosor n’etait plus qu’a une faible distance de Jerusalem, — fit une impression profonde. La foule en fut bouleversee. Un jeune homme, qui se trouvait egalement sur la place du temple,

Michee, fils de Ghemaria, vola aupres des princes reunis dans une salle du palais et, sous le coup de son emoi, leur fit part de ce qu’il venait d’entendre. Non moins troubles, ils inviterent Baruch a lire une seconde fois, eux presents, le texte qui confirmait la prophetie de son maitre. Chaque mot les atteignit au c? ur, l’angoisse les saisit. Ils resolurent d’avertir le roi, dans la pensee qu’il partagerait leur emotion et renoncerait a toute idee de resistance. De prime abord leur espoir parut se realiser: Joachim envoya chercher le rouleau et s’en fit donner lecture.

Mais, a mesure qu’un feuillet etait lu, il le prenait et le jetait dans un brasier place devant lui, au grand effroi des princes, qui le supplierent de ne pas defier le sort, et il continua ainsi, nonobstant leurs prieres, a livrer les pages l’une apres l’autre aux flammes, jusqu’a ce que tout le rouleau fut consume. Il fit plus : il donna l’ordre de rechercher la prophete de malheur avec son disciple et de leur oter la vie, comme autrefois a Urie. Heureusement les princes avaient deja pris soin de les faire cacher en lieu sur : les deux hommes furent ainsi sauves.

II est probable qu’apres une journee si agitee, la grande assemblee de jeune se separa indecise. La lecture du rouleau produisit neanmoins un effet : elle divisa les princes. Ceux qui croyaient dans Jeremie et l’avaient soustrait aux poursuites se montrerent sans doute resolus partisans de la soumission. Parmi eux se trouvait le scribe Elischama, prepose aux affaires militaires. Du moment ou celui-ci et beaucoup d’autres membres consideres du conseil se prononcaient contre la guerre, il etait interdit a Joachim de l’entreprendre, alors surtout qu’il y allait de l’existence du trone.

Le roi fit donc sa paix avec Nabuchodonosor, lui paya le tribut impose au royaume, promit vraisemblablement aussi le concours de son armee, bref se soumit a toutes les obligations de la vassalite. Ce fut le commencement de la suzerainete chaldeenne sur Juda (600). Jeremie put sans doute alors quitter son asile : le roi, quelque irrite qu’il fut, ne pouvait toucher un cheveu de sa tete, les princes le couvrant de leur protection. Mais Joachim ne supportait qu’avec impatience une domination qui le contraignait a se maitriser.

Le roi d’Egypte, de son cote, ne dut pas epargner les man? uvres pour l’amener a une defection. Le Phenicien ayant, sur ces entrefaites, secoue le joug, Joachim, par une sorte de vertige, l’imita, refusa aussi le tribut. Nabuchodonosor, oblige par suite de concentrer ses forces contre la Phenicie, mit le siege devant Tyr et la tint bloquee sept ans. Comme il ne pouvait, dans l’intervalle, s’occuper du roi de Juda, celui-ci put se faire illusion, se persuader qu’il avait pour toujours recouvre son independance. Il n’avait pas lieu cependant de se rejouir pour ne pas encore lancer une forte armee contre lui, Nabuchodonosor n’en faisait pas moins ravager son territoire par des troupes volantes. C’est dans cette situation precaire que Joachim mourut (597). Il eut pour successeur son fils, age de dix-huit ans, Jechonias (Yoyachin, Yechonia, par abreviation Khonia) ou plutot sa mere Nechreschta, qui avait pris les renes du pouvoir. Jechonias eut egalement la presomption de se croire assez fort pour lutter avec Nabuchodonosor et s’abstint de lui rendre hommage. Il persista, comme son pere, dans tous les dereglements de l’idolatrie.

Mais son aveuglement et celui de sa mere ne furent pas de longue duree. Nabuchodonosor put enfin detacher de Tyr une armee nombreuse, qui soumit sans peine toute la contree jusqu’au fleuve d’Egypte (Rhinocolura) ; le royaume de Juda fut occupe en entier, sauf quelques villes du sud, qui s’etaient mises en etat de defense, et tout ce qui tomba entre les mains de l’ennemi fut emmene captif. Jechonias n’en continua pas moins a resister, se croyant en surete derriere les fortes murailles de sa capitale, il comptait aussi, en cas d’investissement, sur le secours de l’Egypte.

Nabuchodonosor envoya donc quelques-uns de ses generaux mettre le siege devant Jerusalem. Le fils de Joachim n’eut pas meme le temps d’aviser, la rapide detresse des assieges ne le lui permit pas. Il venait d’entrer en pourparlers pour la reddition de la place, lorsque Nabuchodonosor arriva lui-meme au camp. Le roi, la reine mere et leur suite se transporterent aupres de lui pour demander grace. Mais ils le trouverent inflexible : Jechonias dut abandonner le trone et se rendre en exil a Babylone avec sa mere, ses femmes, ses freres et s? rs et ses eunuques. Il n’avait occupe que cent jours le trone de David. Nabuchodonosor fit preuve d’une grande moderation en leur laissant la vie et s’abstenant de faire couler le sang. Il ne bannit que dix mille habitants de Jerusalem, qu’il fit transporter en Babylonie, savoir sept mille guerriers, deux mille personnes de tout sexe, prises en majeure partie dans la population de la capitale, enfin mille artisans habiles dans la fabrication des armes et dans l’art de la fortification.

Il ne fit pendant la meme campagne, dans le reste du royaume, que trois mille vingt-trois prisonniers, qu furent egalement diriges sur Babylone. S’il frappa une contribution sur les tresors du palais et du temple, ce ne fut point violence particuliere, mais pratique usuelle du droit de guerre de l’epoque. Il laissa subsister l’Etat, epargna la ville et ses murailles et ne toucha point au temple. Le premier monarque etranger aux mains duquel tomba Jerusalem, apres environ cinq siecles d’existence, lui montra plus de generosite que ne fit maint conquerant dans les temps qui suivirent.