Heureux qui comme ulysse du bellay

Heureux qui comme ulysse du bellay

Joachim du Bellay – Heureux qui comme Ulysse… Pour mener une lecture methodique de ce sonnet en alexandrins (comme le sont tous les sonnets du recueil) l’on peut adopter les axes de lecture suivants : _ Lyrisme et expression de la nostalgie _ La « preference nationale » _ Un sonnet eminemment humaniste Lyrisme et expression de la nostalgie

Si le lyrisme se caracterise par l’expression de sentiments personnels, il n’est pleinement manifeste qu’a partir du second quatrain. Les occurrences du pronom de la premiere personne, « je », du determinant « mon, ma » (qui indique ici une relation plutot que la possession), l’interjection « helas », en incise sous l’accent d’hemistiche du vers 5, voila autant de moyens langagiers qui concourent a transcrire l’expression personnelle du sentiment.

La modalite interrogative et la repetition de la meme question : « reverrai-je », a l’initiale des vers 5 et 7, traduit un sentiment de nostalgie d’autant plus fort (et discret en son expression), que la premiere question : « Quand reverrai-je », est une interrogation partielle, alors que la seconde : « Reverrai-je » est une interrogation totale. La question ne porte plus sur la date mais sur le fait. Les adjectifs epithetes anteposes, « petit (village) » et « pauvre (maison) » ont de ce fait une valeur affective. L’expression

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du sentiment semble meme desequilibrer le vers : l’on constate en effet deux enjambements : Quand everrai-je, helas, de mon petit village Fumer la cheminee, et en quelle saison Reverrai-je le clos de ma pauvre maison, Ajoutons enfin le lexique, qui associe « pauvre maison » et « petit village » a « une province » (c’est-a-dire un domaine qui peut etre un royaume) par la tournure definitive et de subjectivite affirmee : « qui m’est ». Le double adverbe « beaucoup davantage » clot le quatrain avec une lourdeur qui revele l’insistance, voire le poids de la nostalgie. Poids que confirme l’emploi du present, oppose aux deux futurs : present d’enonciation ou « present etendu », il marque ici une certitude : celle du sentiment.

Enfin, la cheminee qui fume et le clos (jardin mure) evoquent une intimite modeste mais chaleureuse : le sejour aupres du feu et celui sous quelques arbres familiers : le passage des saisons, leur retour… Le lyrisme prend une tournure differente dans les deux tercets, ou l’on retrouve l’emploi de la premiere personne du singulier, l’expression de la subjectivite personnelles avec le verbe « plaire » et l’adjectif « petit », … Ces deux tercets seront toutefois examines dans le developpement suivant. La « preference nationale »

Les deux tercets forment en fait un sizain, strophe de six vers, ce que confirme la syntaxe (une seule phrase pour les six vers). L’expression de la preference tient d’abord a l’emploi du comparatif de superiorite, en deux vers d’abord, en deux hemistiches pour la suite (avec une inversion entre comparant et compare au vers 14, qui constitue ainsi une « pointe »). La syntaxe est modifiee de facon a ce que l’adverbe comparatif se trouve antepose. Il en resulte deux « effets » : l’anaphore de « plus », lequel prend de l’autonomie et acquiert de ce fait un plus grand « impact ».

La subjectivite qu’il transcrit n’est plus nostalgique uniquement, mais presque rageuse du fait de l’anaphore. Le second effet est le rapprochement du compare et du comparant ce qui renforce leur contraste. Notons que le compare refere au pays natal de Du Bellay (dont il n’a que le souvenir) et le comparant a Rome (ou il se trouve). La syntaxe se fait egalement elliptique : la premiere comparaison « occupe » deux vers : Plus me plait le sejour qu’ont bati mes aieux, Que des palais romains le front audacieux, La comparaison suivante ne necessite qu’un vers, mais la proposition comporte un verbe encore :

Plus que le marbre dur me plait l’ardoise fine Dans le second tercet (ou le second « mouvement » du sizain), l’ellipse affecte le verbe, et chaque vers comporte une comparaison : Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin, Plus mon petit Lire, que le mont Palatin, Et plus que l’air marin la douceur angevine. Les comparaisons sont en elles-memes « inegales » et fortement subjectives. Ainsi la premiere oppose-t-elle » le sejour qu’ont bati mes aieux » au « front audaci-eux (des palais romains) ». Le terme de « sejour » ne refere pas a un lieu designe comme tel, mais selon son usage : un lieu ou l’on sejourne, ou l’on vit.

Il s’oppose au « front », c’est-a-dire au fronton ou plutot a la facade des palais romains. Que la facade seule soit evoquee laisse entendre, au choix, que les palais ne sont qu’apparence (on ne peut y vivre), ou qu’ils sont inaccessibles au commun des mortels. La dierese qui affecte l’adjectif « audaci-eux » (orgueilleux), rend cet adjectif plus ample, voire pompeux, ce qui le fait contraster davantage avec « mes aieux », auquel l’associe la rime : le faste impersonnel de la pompe s’oppose ainsi a la mention de ceux qui ont donne un nom, qui ont constitue l’histoire d’une famille, ceux dont notre corps meme porte la trace.

La deuxieme comparaison parvient a un effet lexical interessant. Certes elle oppose « le marbre dur » a « l’ardoise fine » : le marbre est un materiau prestigieux, resistant, et le marbre blanc etait recherche dans l’Antiquite romaine pour les temples et monuments publics, au point qu’on l’importait si necessaire. Ces caracteristiques l’opposent parfaitement a l’ardoise (un schiste), materiau que l’on extrayait localement, pour des toitures ou des dallages (usages communs et « domestiques »), roche sombre (gris fonce) qui s’effeuille et ne resiste pas au poids d’une charge.

Toutefois l’adjectif « fine », rimant avec « douceur angevine » est mis en valeur par cette position. L’alliteration en /r/ de » marbre dur » confere a ce dernier adjectif, place a l’accent d’hemistiche une valeur pejorative : il ne s’agit pas de la resistance du materiau … mais, en contraste avec « fine », de la durete d’une roche ! Le tercet constitue aussi, par echos dus a la repetition de la structure comparative, un micro systeme lexical opposant [front audacieux des palais romains – marbre dur] et [sejour … mes aieux – ardoise fine].

Que l’on se rappelle l’evocation du village, de la cheminee et du clos : Du Bellay oppose un lieu modeste ou l’homme a sa place a un lieu prestigieux mais ou l’on ne saurait vivre. Les comparaisons du second tercet poursuivent ce jeu d’oppositions, mais lui conferent la dimension « nationale ». Sont associes en effet le Tybre latin et le mont Palatin, deux lieux de grande notoriete : le fleuve qui traverse la Rome antique et la capitale de l’Occident chretien, l’une des sept collines de Rome. L’on notera cependant le clin d’oeil qui fait rimer « latin » et « Palatin » (pas latin).

Du Bellay leur oppose « son » Loyre gaulois, de peu de notoriete : l’orthographe de ce nom n’est pas encore fixee, et l’adjectif « gaulois » evoque de barbares ancetres, vaincus par Rome. Il oppose aussi « son » petit Lire, d’une notoriete moindre encore – meme de nos jours. Le jeu des determinants donne le sens de cette opposition : a l’article defini « de notoriete » s’oppose l’adjectif possessif qui a ici une valeur relationnelle et affective : Du Bellay oppose la notoriete prestigieuse du lieu ou naquit l’Histoire occidentale, ou se fait l’Histoire de la chretiente, au lieu de ses racines, au lieu de son histoire.

Un sonnet humaniste L’on pourrait s’etonner de ce qu’un humaniste feru de culture latine compare negativement Rome a son « village » natal. Mais Du Bellay est aussi l’auteur de la Deffense et illustration de la langue francoyse, ouvrage qui proclame la necessite de donner a la langue francaise le prestige de la langue latine. Les clins d’oeil aux humanistes, lecteurs des lettres grecques et latines, sont tres evidents dans le premier quatrain. Au vers 2, l’allusion a Jason : cestuy-la qui conquit la toison, ne peut se comprendre qu’a la condition de connaitre la legende de la toison d’or et des Argonautes.

L’allusion a l’Odyssee est plus nette aux vers 1 et 4 (concernant le retour a Ithaque), et trouve son echo au vers 14 : « l’air marin » n’est pas celui de Rome, situee a l’interieur des terres, mais plutot celui de l’Odyssee. Les noms de lieux romains s’adressent aussi aux lecteurs des lettres latines : le mont Palatin n’a plus au XVIe siecle le prestige qu’il avait dans l’Antiquite ; le Tibre a une grande notoriete de meme source. La caracterisation du « voyageur », « plein d’usage et raison » (usage equivaut a « sagesse »), est aussi un clin d’oeil : d’une part a ce dicton selon lequel « les voyages forment a jeunesse », d’autre part a quelques heros homeriques : Ulysse etant le plus sage (« le ruse Ulysse »), il parvient a dejouer les pieges de Neptune, alors que « le bouillant Achille » meurt a Troie. Enfin, la structure meme du vers 1 est un calque d’une ode du poete latin Horace, dont Du Bellay a traduit l’oeuvre : Beatus qui …. A ces allusions s’ajoute la familiarite : l’Odyssee est reduite a « un beau voyage », et Jason designe par « cestuy-la », pronom demonstratif plutot familier. La familiarite est celle de l’humaniste qui frequente suffisamment les textes antiques pour ne plus avoir a les reverer, mais elle peut avoir une autre valeur.

En effet, ce sonnet participe de la volonte d’illustrer (rendre illustre) la langue francaise : il respecte l’ensemble des regles fixees par les poetes de La Pleiade. Mais, plus encore, en comparant Rome a sa terre natale, Du Bellay place cette derniere a l’egal de la prestigieuse capitale, et parvient de ce fait a illustrer sa « patrie » (au sens etymologique : terre des ancetres, des « peres »). Le jeu des comparaisons permet d’opposer une terre historique et prestigieuse, mais froide et impersonnelle – voire doublement etrangere : antique et lointaine -, a un terroir modeste mais vivant, a un « foyer » (cf. a mention de la cheminee) ou l’on a ses racines. L’adaptation de la nostalgie plaintive du poete exile Horace n’est pas un simple calque. Du Bellay a fait oeuvre originale en donnant a la litterature francaise son premier sonnet elegiaque en alexandrins, voire son premier poeme elegiaque ; en respectant les contraintes d’un poeme a forme fixe tout en montrant par l’exemple qu’il permettait l’expression personnelle, lyrique ; en donnant a sa nostalgie l’accent vigoureux d’un hymne a son « pays ». Conclusion Ce sonnet est eminemment « moderne ».

Par son sujet, ou « argument » : l’attachement au terroir natal, au point de magnifier ce terroir, est une idee neuve. Non que personne auparavant n’ait temoigne d’un tel attachement, mais personne n’avait ose comparer son terroir a la plus prestigieuse des cites de cette facon. C’est aussi la premiere fois qu’est affirmee de facon si claire la preference pour un lieu ou l’on puisse vivre avec agrement, comme le suggere » la douceur angevine », pour une vie « privee », entre ses parents, plutot qu’a la recherche des vanites du monde (gloire, fortune, etc… , sans pour autant proner la mediocrite ni le renoncement. Modernite encore que de considerer que la poesie permet d’exprimer personnellement ce que l’on vit, tout en le transcendant par un travail sur la forme qui confere a la nostalgie personnelle une dimension elegiaque de plus grande portee : c’est la le travail d’ecriture qui, du sentiment particulier et fugace, tire un objet esthetique par l’effacement du « moi » dans la sublimation du travail (les jeux de symetrie, la metrique, seraient a examiner de ce point de vue).