Hernani- victor hugo

Hernani- victor hugo

HERNANI. ACTE PREMIER – LE ROI. SARAGOSSE. _Une chambre a coucher. La nuit. Une lampe sur la table_. SCENE PREMIERE. DONA JOSEFA DUARTE (_vieille, en noir, avec le corps de sa jupe cousu de jais, a la mode d’Isabelle la Catholique_[1]); DON CARLOS. DONA JOSEFA (_seule_). _Elle ferme les rideaux cramoisis de la fenetre et met en ordre quelques fauteuils. On frappe a une petite porte derobee a droite. Elle ecoute. On frappe un second coup_. Serait-ce deja lui? _Un nouveau coup_. C’est bien a l’escalier Derobe. _Un quatrieme coup_. Vite, ouvrons. _Elle ouvre la petite porte masquee. Entre don Carlos, le manteau sur e nez et le chapeau sur les yeux_. Bonjour, beau cavalier. _Elle l’introduit. Il ecarte son manteau et laisse voir un riche costume de velours et de soie, a la mode castillane de 1519. Elle le regarde sous le nez[2] et recule etonnee_. Quoi, seigneur Hernani, ce n’est pas vous! –Main-forte[3]! Au feu! DON CARLOS (_lui saisissant le bras_). Deux mots de plus, duegne, vous etes morte! _Il la regarde fixement. Elle se tait, effrayee_. Suis-je chez dona Sol? fiancee au vieux duc[4] De Pastrana, son oncle, un bon seigneur, caduc, Venerable et jaloux? dites? La belle

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adore Un cavalier sans barbe et sans moustache encore,

Et recoit tous les soirs, malgre les envieux, Le jeune amant sans barbe a la barbe du vieux. Suis-je bien informe? _Elle se tait. Il la secoue par le bras_. Vous repondrez peut-etre? DONA JOSEFA. Vous m’avez defendu de dire deux mots, maitre. DON CARLOS. Aussi n’en veux-je qu’un. –Oui,–non. –Ta dame est bien Dona Sol de Silva? parle. DONA JOSEFA. Oui. –Pourquoi? DON CARLOS. Pour rien. Le duc, son vieux futur[5], est absent a cette heure? DONA JOSEFA. Oui. DON CARLOS. Sans doute elle attend son jeune? DONA JOSEFA. Oui. DON CARLOS. Que je meure! DONA JOSEFA. Oui. DON CARLOS. Duegne, c’est ici qu’aura lieu l’entretien?

DONA JOSEFA. Oui. DON CARLOS. Cache-moi ceans. DONA JOSEFA. Vous! DON CARLOS. Moi. DONA JOSEFA. Pourquoi? DON CARLOS. Pour rien. DONA JOSEFA. Moi! vous cacher! DON CARLOS. Ici. DONA JOSEFA. Jamais! DON CARLOS (_tirant de sa ceinture un poignard et une bourse_). Daignez, madame, Choisir de cette bourse ou bien de cette lame. DONA JOSEFA (_prenant la bourse_). Vous etes donc le diable? DON CARLOS. Oui, duegne. DONA JOSEFA (_ouvrant une armoire etroite dans le mur_). Entrez ici. DON CARLOS (_examinant l’armoire_). Cette boite? DONA JOSEFA (_la refermant_). Va-t’en, si tu n’en veux pas. DON CARLOS (_rouvrant l’armoire_).

Si! [6] _L’examinant encore_. Serait-ce l’ecurie ou tu mets d’aventure Le manche du balai[7] qui te sert de monture? _Il s’y blottit avec peine_. Ouf! DONA JOSEFA (_joignant les mains et scandalisee_). Un homme ici! DON CARLOS (_dans l’armoire restee ouverte_). C’est une femme, est-ce pas[8], Qu’attendait ta maitresse? DONA JOSEFA. O ciel! j’entends le pas De dona Sol. –Seigneur, fermez vite la porte. _Elle pousse la porte de l’armoire, qui se referme_. DON CARLOS (_de l’interieure de l’armoire_). Si vous dites un mot, duegne, vous etes morte. DONA JOSEFA (_seule_). Qu’est cet homme? Jesus mon Dieu! Si j’appelais? Qui?

Hors madame et moi, tout dort dans le palais. Bah! l’autre va venir. La chose le regarde. Il a sa bonne epee, et que le ciel nous garde De l’enfer! _Pesant la bourse_. Apres tout, ce n’est pas un voleur[9]. _Entre dona Sol, en blanc. Dona Josefa cache la bourse_. SCENE II. DONA JOSEFA, DON CARLOS (_cache_); DONA SOL. _Puis_ HERNANI. DONA SOL. Josefa! DONA JOSEFA. Madame? DONA SOL. Ah! je crains quelque malheur. Hernani devrait etre ici. _Bruit de pas a la petite porte_. Voici qu’il monte. Ouvre avant qu’il ne frappe, et fais vite, et sois prompte. _Josefa ouvre la petite porte. Entre Hernani. Grand manteau, grand chapeau.

Dessous, un costume de montagnard d’Aragon, gris, avec une cuirasse de cuir, une epee, un poignard, et un cor a la ceinture_. DONA SOL (_courant a lui_). Hernani! HERNANI. Dona Sol! Ah! c’est vous que je vois Enfin! et cette voix qui parle est votre voix! Pourquoi le sort mit-il mes jours si loin des votres? J’ai tant besoin de vous pour oublier les autres! DONA SOL (_touchant ses vetements_). Jesus! votre manteau ruisselle! il pleut donc bien? HERNANI. Je ne sais. DONA SOL. Vous devez avoir froid! HERNANI. Ce n’est rien. DONA SOL. Otez donc ce manteau. HERNANI. Dona Sol, mon amie, Dites-moi, quand la nuit vous etes endormie,

Calme, innocente et pure, et qu’un sommeil joyeux Entr’ouvre votre bouche et du doigt clot vos yeux, Un ange vous dit-il combien vous etes douce Au malheureux que tout abandonne et repousse? DONA SOL. Vous avez bien tarde, seigneur! Mais dites-moi Si vous avez froid. HERNANI. Moi! je brule pres de toi! Ah! quand l’amour jaloux bouillonne dans nos tetes, Quand notre coeur se gonfle et s’emplit de tempetes, Qu’importe ce que peut un nuage des airs Nous jeter en passant de tempete et d’eclairs[10]! DONA SOL (_lui defaisant son manteau_). Allons! donnez la cape,–et l’epee avec elle. HERNANI (_la main sur son epee_).

Non. C’est mon autre amie, innocente et fidele. –Dona Sol, le vieux duc, votre futur epoux, Votre oncle, est donc absent? DONA SOL. Oui, cette heure est a nous. HERNANI. Cette heure! Et voila tout. Pour nous, plus rien qu’une heure! Apres, qu’importe? il faut qu’on oublie ou qu’on meure. Ange! une heure avec vous! une heure, en verite, A qui voudrait la vie, et puis l’eternite! DONA SOL. Hernani! HERNANI (_amerement_). Que je suis heureux que le duc sorte! Comme un larron qui tremble et qui force une porte; Vite, j’entre, et vous vois, et derobe au vieillard Une heure de vos chants et de votre regard;

Et je suis bien heureux, et sans doute on m’envie De lui voler une heure, et lui me prend ma vie! DONA SOL. Calmez-vous. _Remettant le manteau a la duegne_. Josefa, fais secher le manteau. _Josefa sort. Elle s’assied et fait signe a Hernani de venir pres d’elle_. Venez la. HERNANI (_sans l’entendre_). Donc le duc est absent du chateau? DONA SOL (_souriant_). Comme vous etes grand! HERNANI. Il est absent. DONA SOL. Chere ame, Ne pensons plus au duc. HERNANI. Ah! pensons-y, madame! Ce vieillard! il vous aime, il va vous epouser! Quoi donc! vous prit-il pas l’autre jour un baiser? N’y plus penser! DONA SOL (_riant_).

C’est la ce qui vous desespere! Un baiser d’oncle! au front! presque un baiser de pere! HERNANI. Non. Un baiser d’amant, de mari, de jaloux. Ah! vous serez a lui, madame! Y pensez-vous? O l’insense vieillard, qui, la tete inclinee, Pour achever sa route et finir sa journee, A besoin d’une femme, et va, spectre glace, Prendre une jeune fille! o vieillard insense! Pendant que d’une main il s’attache a la votre, Ne voit-il pas la mort qui l’epouse de l’autre? Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur! Vieillard, va-t’en donner mesure au fossoyeur! –Qui fait ce mariage? On vous force, j’espere! DONA SOL. Le roi, dit-on, le veut.

HERNANI. Le roi! le roi! Mon pere Est mort sur l’echafaud[11], condamne par le sien. Or, quoiqu’on ait vieilli depuis ce fait ancien, Pour l’ombre du feu roi, pour son fils, pour sa veuve, Pour tous les siens, ma haine est encor toute neuve! Lui, mort, ne compte plus. Et, tout enfant, je fis Le serment de venger mon pere sur son fils. Je te cherchais partout, Carlos, roi des Castilles! Car la haine est vivace entre nos deux familles. Les peres ont lutte sans pitie, sans remords, Trente ans! Or, c’est en vain que les peres sont morts. Leur haine vit. Pour eux la paix n’est point venue, Car les fils sont debout, et le duel continue.

Ah! c’est donc toi qui veux cet execrable hymen! Tant mieux. Je te cherchais, tu viens dans mon chemin! DONA SOL. Vous m’effrayez. HERNANI. Charge d’un mandat d’anatheme, Il faut que j’en arrive a m’effrayer moi-meme[12]! Ecoutez. L’homme auquel, jeune, on vous destina, Ruy de Silva, votre oncle, est duc de Pastrafia, Riche-homme[13] d’Aragon, comte et grand de Castille[14]. A defaut de jeunesse, il peut, o jeune fille, Vous apporter tant d’or, de bijoux, de joyaux, Que votre front reluise entre des fronts royaux, Et pour le rang, l’orgueil, la gloire et la richesse, Mainte reine peut-etre envira[15] sa duchesse.

Voila donc ce qu’il est. Moi, je suis pauvre, et n’eus Tout enfant, que les bois ou je fuyais pieds nus. Peut-etre aurais-je aussi[16] quelque blason illustre Qu’une rouille de sang a cette heure delustre; Peut-etre ai-je des droits, dans l’ombre ensevelis, Qu’un drap d’echafaud noir cache encor sous ses plis, Et qui, si mon attente un jour n’est pas trompee, Pourront de ce fourreau sortir avec l’epee. En attendant, je n’ai recu du ciel jaloux Que l’air, le jour et l’eau, la dot qu’il donne a tous. Or du duc ou de moi souffrez qu’on vous delivre. Il faut choisir des deux, l’epouser, ou me suivre. DONA SOL. Je vous suivrai.

HERNANI. Parmi mes rudes compagnons? Proscrits dont le bourreau sait d’avance les noms. Gens dont jamais le fer ni le coeur ne s’emousse, Ayant tous quelque sang a venger qui les pousse? Vous viendrez commander ma bande, comme on dit[17]? Car, vous ne savez pas, moi, je suis un bandit! Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagnes[18], Seule, dans ses forets, dans ses hautes montagnes, Dans ses rocs ou l’on n’est que de l’aigle apercu, La vieille Catalogne[19] en mere m’a recu. Parmi ses montagnards, libres, pauvres, et graves, Je grandis, et demain trois mille de ses braves, Si ma voix dans leurs monts fait resonner ce cor,

Viendront… Vous frissonnez. Reflechissez encor. Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les greves, Chez des hommes pareils aux demons de vos reves, Soupconner tout, les yeux, les voix, les pas, le bruit, Dormir sur l’herbe, boire au torrent, et la nuit Entendre, en allaitant quelque enfant qui s’eveille, Les balles des mousquets siffler a votre oreille. Etre errante avec moi, proscrite, et, s’il le faut, Me suivre ou je suivrai mon pere,–a l’echafaud. DONA SOL. Je vous suivrai. HERNANI. Le duc est riche, grand, prospere. Le duc n’a pas de tache au vieux nom de son pere. Le duc peut tout. Le duc vous offre avec sa main

Tresors, titres, bonheur… DONA SOL. Nous partirons demain. Hernani, n’allez pas sur mon audace etrange Me blamer. Etes-vous mon demon ou mon ange? Je ne sais, mais je suis votre esclave. Ecoutez. Allez ou vous voudrez, j’irai. Restez, partez, Je suis a vous. Pourquoi fais-je ainsi? je l’ignore. J’ai besoin de vous voir et de vous voir encore Et de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pas S’efface, alors je crois que mon coeur ne bat pas, Vous me manquez, je suis absente de moi-meme; Mais des qu’enfin ce pas que j’attends et que j’aime Vient frapper mon oreille, alors il me souvient[20] Que je vis, et je sens mon ame qui revient!

HERNANI (_la serrant dans ses bras_). Ange! DONA SOL. A minuit. Demain. Amenez votre escorte, Sous ma fenetre. Allez, je serai brave et forte. Vous frapperez trois coups. HERNANI. Savez-vous qui je suis, Maintenant? DONA SOL. Monseigneur, qu’importe! Je vous suis. HERNANI. Non, puisque vous voulez me suivre, faible femme, Il faut que vous sachiez quel nom, quel rang, quelle ame Quel destin est cache dans le patre Hernani. Vous vouliez d’un brigand, voulez-vous d’un banni? DON CARLOS (_ouvrant avec fracas la porte de l’armoire_). Quand aurez-vous fini de conter votre histoire? Croyez-vous donc qu’on soit a l’aise en cette armoire? Hernani recule etonne. Dona Sol pousse un cri et se refugie dans ses bras, en fixant sur don Carlos des yeux effares_. HERNANI (_la main sur la garde de son epee_). Quel est cet homme? DONA SOL. O ciel! Au secours! HERNANI. Taisez-vous, Dona Sol! vous donnez l’eveil aux yeux jaloux. Quand je suis pres de vous, veuillez, quoi qu’il advienne[21], Ne reclamer jamais d’autre aide que la mienne. _A don Carlos_. Que faisiez-vous la? DON CARLOS. Moi? mais, a ce qu’il parait[22], je ne chevauchais pas a travers la foret. HERNANI. Qui raille apres l’affront s’expose a faire rire Aussi son heritier. DON CARLOS. Chacun son tour! -Messire, Parlons franc. Vous aimez madame et ses yeux noirs, Vous y venez mirer les votres tous les soirs, C’est fort bien. J’aime aussi madame, et veux connaitre[23] Qui j’ai vu tant de fois entrer par la fenetre, Tandis que je restais a la porte. HERNANI. En honneur, Je vous ferai sortir par ou j’entre, seigneur. DON CARLOS. Nous verrons. J’offre donc mon amour a madame[24]. Partageons. Voulez-vous? J’ai vu dans sa belle ame Tant d’amour, de bonte, de tendres sentiments, Que madame a coup sur en a pour deux amants. Or, ce soir, voulant mettre a fin mon entreprise, Pris, je pense, pour vous, j’entre ici par surprise,

Je me cache, j’ecoute, a ne vous celer rien; Mais j’entendais tres mal et j’etouffais tres bien. Et puis, je chiffonnais ma veste a la francaise[25]. Ma foi, je sors! HERNANI. Ma dague aussi n’est pas a l’aise Et veut sortir. DON CARLOS (_le saluant_). Monsieur, c’est comme il vous plaira. HERNANI (_tirant son epee_). En garde! _Don Carlos tire son epee_. DONA SOL (_se jetant entre eux_). Hernani! ciel! DON CARLOS. Calmez-vous, senora. HERNANI (_a don Carlos_). Dites-moi votre nom. DON CARLOS. He! dites-moi le votre! HERNANI. Je le garde, secret et fatal, pour un autre Qui doit un jour sentir, sous mon genou vainqueur,

Mon nom a son oreille, et ma dague a son coeur! DON CARLOS. Alors, quel est le nom de l’autre? HERNANI. Que t’importe? En garde! defends-toi! _Ils croisent leurs epees. Dona Sol tombe tremblante sur un fauteuil. On entend des coups a la porte_. DONA SOL (_se levant avec effroi_). Ciel! on frappe a la porte! _Les champions s’arretent. Entre Josefa par la petite porte et tout effaree_. HERNANI (_a Josefa_). Qui frappe ainsi? DONA JOSEFA (a dona Sol). Madame! un coup inattendu! C’est le duc qui revient! DONA SOL (_joignant les mains_). Le duc! tout est perdu! Malheureuse! DONA JOSEFA (_jetant les yeux autour d’elle_).

Jesus! l’inconnu! des epees! On se battait! Voila de belles equipees[26]! _Les deux combattants remettent leurs epees dans le fourreau. Don Carlos s’enveloppe dans son manteau et rabat son chapeau sur ses yeux. On frappe_. HERNANI. Que faire? _On frappe_. UNE VOIX (_au dehors_). Dona Sol, ouvrez-moi! _Dona Josefa fait un pas vers la porte. Hernani l’arrete_. HERNANI. N’ouvrez-pas! DONA JOSEFA (_tirant son chapelet_). Saint Jacques monseigneur[27]! tirez-nous de ce pas! _On frappe de nouveau_. HERNANI (_montrant l’armoire a Don Carlos_). Cachons-nous. DON CARLOS. Dans l’armoire? HERNANI (_montrant la porte_).

Entrez-y. Je m’en charge. Nous y tiendrons tous deux. DON CARLOS. Grand merci, c’est trop large! HERNANI (_montrant la petite porte_). Fuyons par la. DON CARLOS. Bonsoir. Pour moi, je reste ici. HERNANI. Ah! tete et sang[28]! monsieur, vous me pairez ceci! _A dona Sol_. Si je barricadais l’entree? DON CARLOS (_a Josefa_). Ouvrez la porte. HERNANI. Que dit-il? DON CARLOS (_a Josefa interdite_). Ouvrez donc, vous dis-je! _On frappe toujours. Dona Josefa va ouvrir en tremblant_. DONA SOL. Je suis morte! SCENE III. LES MEMES. DON RUY GOMEZ DE SILVA, _barbe et cheveux blancs; en noir. _ VALETS _avec des flambeaux_.

DON RUY GOMEZ. Des hommes chez ma niece a cette heure de nuit! Venez tous! cela vaut la lumiere et le bruit. _A dona Sol_. Par saint Jean d’Avila, je crois que, sur mon ame, Nous sommes trois chez vous! C’est trop de deux[29], madame. _Aux deux jeunes gens_. Mes jeunes cavaliers, que faites-vous ceans? Quand nous avions le Cid[30] et Bernard[31], ces geants De l’Espagne et du monde allaient par les Castilles Honorant les vieillards et protegeant les filles. C’etaient des hommes forts et qui trouvaient moins lourds Leur fer et leur acier que vous votre velours. Ces hommes-la portaient respect aux barbes grises,

Faisaient agenouiller leur amour aux eglises[32], Ne trahissaient personne, et donnaient pour raison Qu’ils avaient a garder l’honneur de leur maison. S’ils voulaient une femme, ils la prenaient sans tache, En plein jour, devant tous, et l’epee, ou la hache, Ou la lance a la main. –Et quant a ces felons Qui, le soir, et les yeux tournes vers leurs talons, Ne fiant qu’a la nuit leurs manoeuvres infames, Par derriere aux maris volent l’honneur des femmes, J’affirme que le Cid, cet aieul de nous tous, Les eut tenus pour vils et fait mettre a genoux, Et qu’il eut, degradant leur noblesse usurpee, Soufflete leur blason du plat de son epee!

Voila ce que feraient, j’y songe avec ennui, Les hommes d’autrefois aux hommes d’aujourd’hui. –Qu’etes-vous venus faire ici? C’est donc a dire Que je ne suis qu’un vieux dont les jeunes vont rire? On va rire de moi, soldat de Zamora[33]? Et quand je passerai, tete blanche, on rira? Ce n’est pas vous, du moins, qui rirez! HERNANI. Duc… DON RUY GOMEZ. Silence! Quoi! vous avez l’epee, et la dague, et la lance, La chasse, les festins, les meutes, les faucons, Les chansons a chanter le soir sous les balcons, Les plumes au chapeau, les casaques de soie, Les bals, les carrousels[34], la jeunesse, la joie,

Enfants, l’ennui vous gagne! A toux prix, au hasard, Il vous faut un hochet. Vous prenez un vieillard. Ah! vous l’avez brise, le hochet! mais Dieu fasse Qu’il vous puisse en eclats rejaillir a la face! Suivez-moi! HERNANI. Seigneur duc… DON RUY GOMEZ. Suivez-moi! suivez-moi! Messieurs, avons-nous fait cela pour rire? Quoi! Un tresor est chez moi. C’est l’honneur d’une fille, D’une femme, l’honneur de toute une famille, Cette fille, je l’aime, elle est ma niece, et doit Bientot changer sa bague a l’anneau de mon doigt, Je la crois chaste et pure et sacree a tout homme, Or il faut que[35] je sorte une heure, et moi qu’on nomme

Ruy Gomez de Silva, je ne puis l’essayer Sans qu’un larron d’honneur se glisse a mon foyer! Arriere! lavez donc vos mains, hommes sans ames, Car, rien qu’en y touchant, vous nous tachez nos femmes, Non. C’est bien. Poursuivez. Ai-je autre chose encor? _Il arrache son collier_. Tenez, foulez aux pieds, foulez ma toison d’or[36]! _Il jette son chapeau_. Arrachez mes cheveux, faites-en chose vile! Et vous pourrez demain vous vanter par la ville Que jamais debauches, dans leurs jeux insolents, N’ont sur plus noble front souille cheveux plus blancs. DONA SOL. Monseigneur… DON RUY GOMEZ (_a ses valets_). Ecuyers! ecuyers! a mon aide!

Ma hache, mon poignard, ma dague de Tolede! _Aux deux jeunes gens_. Et suivez-moi tous deux! DON CARLOS (_faisant un pas_). Duc, ce n’est pas d’abord De cela qu’il s’agit. Il s’agit de la mort De Maximilien, empereur d’Allemagne. _Il jette son manteau, et decouvre son visage cache par son chapeau_. DON RUY GOMEZ. Raillez-vous?… –Dieu! le roi! DONA SOL. Le roi! HERNANI (_dont les yeux s’allument_). Le roi d’Espagne! DON CARLOS (_gravement_). Oui, Carlos. –Seigneur duc, es-tu donc insense? Mon aieul l’empereur est mort. Je ne le sai Que de ce soir. Je viens, tout en hate, et moi-meme, Dire la chose, a toi, feal[37] sujet que j’aime,

Te demander conseil, incognito, la nuit, Et l’affaire est bien simple, et voila bien du bruit! _Don Ruy Gomez renvoie ses gens d’un signe. Il s’approche de don Carlos que dona Sol examine avec crainte et surprise, et sur lequel Hernani demeure dans un coin fixe des yeux etincelants_. DON RUY GOMEZ. Mais pourquoi tarder tant a m’ouvrir cette porte? DON CARLOS. Belle raison! tu viens avec toute une escorte! Quand un secret d’Etat m’amene en ton palais[38], Duc, est-ce pour l’aller dire[39] a tous tes valets! DON RUY GOMEZ. Altesse, pardonnez! l’apparence… DON CARLOS. Bon pere, Je t’ai fait gouverneur du chateau de Figuere[40],

Mais qui dois-je a present faire ton gouverneur? DON RUY GOMEZ. Pardonnez… DON CARLOS. Il suffit. N’en parlons plus, seigneur. Donc l’empereur est mort[41]. DON RUY GOMEZ. L’aieul de votre altesse Est mort? DON CARLOS. Duc, tu m’en vois penetre de tristesse. DON RUY GOMEZ. Qui lui succede? DON CARLOS. Un duc de Saxe est sur les rangs. Francois premier, de France, est un des concurrents. DON RUY GOMEZ. Ou vont se rassembler les electeurs d’empire? DON CARLOS. Ils ont choisi, je crois, Aix-la-Chapelle[42], ou Spire[43], Ou Francfort[44]. DON RUY GOMEZ. Notre roi, dont Dieu garde les jours, N’a-t-il pense jamais a l’empire?

DON CARLOS. Toujours. DON RUY GOMEZ. C’est a vous qu’il revient. DON CARLOS. Je le sais. DON RUY GOMEZ. Votre pere Fut archiduc d’Autriche, et l’empire, j’espere, Aura ceci present[45], que c’etait votre aieul, Celui qui vient de choir de la pourpre au linceul. DON CARLOS. Et puis, on est bourgeois de Gand[46]. DON RUY GOMEZ. Dans mon jeune age Je le vis, votre aieul. Helas! seul je surnage D’un siecle tout entier. Tout est mort a present. C’etait un empereur magnifique et puissant. DON CARLOS. Rome est pour moi[47]. DON RUY GOMEZ. Vaillant, ferme, point tyrannique, Cette tete allait bien au vieux corps germanique[48]! Il s’incline sur les mains du roi et les baise_. Que je vous plains! Si jeune, en un tel deuil plonge! DON CARLOS. Le pape veut ravoir la Sicile[49], que j’ai, Un empereur ne peut posseder la Sicile, Il me fait empereur, alors, en fils docile, Je lui rends Naple. Ayons l’aigle[50], et puis nous verrons Si je lui laisserai rogner les ailerons! DON RUY GOMEZ. Qu’avec joie il verrait[51], ce veteran du trone, Votre front deja large aller a sa couronne! Ah! seigneur, avec vous nous le pleurerons bien, Cet empereur tres grand, tres bon et tres chretien! DON CARLOS. Le saint-pere est adroit. –Qu’est-ce que la Sicile?

C’est une ile qui pend a mon royaume, une ile, Une piece, un haillon, qui, tout dechiquete, Tient a peine a l’Espagne et qui traine a cote. –Que ferez-vous, mon fils[52], de cette ile bossue Au monde imperial au bout d’un fil cousue? Votre empire est mal fait; vite, venez ici, Des ciseaux! et coupons! –Tres saint-pere, merci! Car de ces pieces-la, si j’ai bonne fortune, Je compte au saint-empire en recoudre plus d’une, Et, si quelques lambeaux m’en etaient arraches, Rapiecer mes etats d’iles et de duches! DON RUY GOMEZ. Consolez-vous[53]! il est un empire des justes Ou l’on revoit les morts plus saints et plus augustes!

DON CARLOS. Ce roi Francois premier, c’est un ambitieux! Le vieil empereur mort, vite il fait les doux yeux A l’empire! A-t-il pas sa France tres chretienne[54]? Ah! la part est pourtant belle, et vaut qu’on s’y tienne[55]! L’empereur mon aieul disait au roi Louis[56]: –Si j’etais Dieu le Pere, et si j’avais deux fils, Je ferais l’aine Dieu, le second roi de France. _Au duc_. Crois-tu que Francois puisse avoir quelque esperance? DON RUY GOMEZ. C’est un victorieux[57]. DON CARLOS. Il faudrait tout changer[58]. La bulle d’or[59] defend d’elire un etranger. DON RUY GOMEZ. A ce compte, seigneur, vous etes roi d’Espagne[60]! DON CARLOS.

Je suis bourgeois de Gand[61]. DON RUY GOMEZ. La derniere campagne A fait monter bien haut le roi Francois premier. DON CARLOS. L’aigle qui va peut-etre eclore a mon cimier Peut aussi deployer ses ailes. DON RUY GOMEZ. Votre altesse Sait-elle le latin? DON CARLOS. Mal. DON RUY GOMEZ. Tant pis. La noblesse D’Allemagne aime fort qu’on lui parle latin. DON CARLOS. Ils se contenteront d’un espagnol hautain; Car il importe peu, croyez-en le roi Charle, Quand la voix parle haut, quelle langue elle parle. –Je vais en Flandre. Il faut que ton roi, cher Silva, Te revienne empereur. Le roi de France va Tout remuer. Je veux le gagner de vitesse.

Je partirai sous peu. DON RUY GOMEZ. Vous nous quittez, altesse, Sans purger l’Aragon de ces nouveaux bandits Qui partout dans nos monts levent leurs fronts hardis? DON CARLOS. J’ordonne au duc d’Arcos d’exterminer la bande. DON RUY GOMEZ. Donnez-vous aussi l’ordre au chef qui la commande De se laisser faire? DON CARLOS. Eh! quel est ce chef? son nom? DON RUY GOMEZ. Je l’ignore. On le dit un rude compagnon[62]. DON CARLOS. Bah! je sais que pour l’heure il se cache en Galice[63], Et j’en aurai raison[64] avec quelque milice. DON RUY GOMEZ. De faux avis alors le disaient pres d’ici. DON CARLOS. Faux avis! –Cette nuit, tu me loges.

DON RUY GOMEZ (_s’inclinant jusqu’a terre_). Merci, Altesse! _Il appelle ses valets_. Faites tous honneur au roi mon hote. _Les valets rentrent avec des flambeaux. Le duc les range sur deux haies jusqu’a la porte du fond. Cependant dona Sol s’approche lentement d’Hernani. Le roi les epie tous deux_. DONA SOL (_bas a Hernani_). Demain, sous ma fenetre, a minuit, et sans faute. Vous frapperez des mains trois fois. HERNANI (_bas_). Demain. DON CARLOS (_a part_). Demain! _Haut a dona Sol vers laquelle il fait un pas avec galanterie_. Souffrez que pour rentrer je vous offre la main. _Il la reconduit a la porte. Elle sort_.

HERNANI (_la main dans sa poitrine sur la poignee de sa dague_). Mon bon poignard! DON CARLOS (_revenant, a part_). Notre homme a la mine attrapee. _Il prend a part Hernani_. Je vous ai fait l’honneur de toucher votre epee, Monsieur. Vous me seriez suspect pour cent raisons. Mais le roi don Carlos repugne aux trahisons. Allez. Je daigne encore proteger votre fuite. DON RUY GOMEZ (_revenant et montrant Hernani_). Qu’est ce seigneur? DON CARLOS. Il part. C’est quelqu’un de ma suite. _Ils sortent avec les valets et les flambeaux, le duc precedant le roi, une cire a la main_. SCENE IV. HERNANI (_seul_). Oui, de ta suite, o roi[65]! e ta suite! –J’en suis! Nuit et jour, en effet, pas a pas, je te suis. Un poignard a la main, l’oeil fixe sur ta trace, Je vais. Ma race en moi poursuit en toi ta race. Et puis, te voila donc mon rival! Un instant Entre aimer et hair je suis reste flottant, Mon coeur pour elle et toi n’etait point assez large, J’oubliais en l’aimant ta haine qui me charge[66]: Mais puisque tu le veux, puisque c’est toi qui viens Me faire souvenir, c’est bon, je me souviens! Mon amour fait pencher la balance incertaine Et tombe tout entier du cote de ma haine. Oui, je suis de ta suite, et c’est toi qui l’as dit! Va, jamais courtisan de ton lever maudit, amais seigneur baisant ton ombre, ou majordome Ayant a te servir abjure son coeur d’homme, jamais chiens de palais dresses a suivre un roi Ne seront sur tes pas plus assidus que moi! Ce qu’ils veulent de toi, tous ces grands de Castille, C’est quelque titre creux, quelque hochet qui brille, C’est quelque mouton d’or[67] qu’on se va pendre au cou; Moi, pour vouloir si peu je ne suis pas si fou! Ce que je veux de toi, ce n’est point faveurs vaines, C’est l’ame de ton corps, c’est le sang de tes veines, C’est tout ce qu’un poignard, furieux et vainqueur, En y fouillant longtemps peut prendre[68] au fond d’un coeur. Va devant! e te suis. Ma vengeance qui veille Avec moi toujours marche et me parle a l’oreille. Va! je suis la, j’epie et j’ecoute, et sans bruit Mon pas cherche ton pas et le presse et le suit. Le jour tu ne pourras, o roi, tourner la tete Sans me voir immobile et sombre dans ta fete; La nuit tu ne pourras tourner les yeux, o roi, Sans voir mes yeux ardents luire derriere toi! _Il sort par la petite porte_. ACTE DEUXIEME – LE BANDIT. SARAGOSSE. _Un patio[1] du palais de Silva. A gauche, les grands murs du palais, avec une fenetre a balcon. Au-dessous de la fenetre, une petite porte. A droite et au fond, des maisons et des rues.

Il est nuit. On voit briller ca et la, aux facades des edifices, quelques fenetres encore eclairees. SCENE PREMIERE. DON CARLOS, DON SANCHO SANCHEZ DE ZUNIGA, COMTE DE MONTEREY, DON MATIAS CENTURION, MARQUIS D’ALMUNAN, DON RICARDO DE ROXAS, SEIGNEUR DE CASAPALMA. _Ils arrivent tous quatre, don Carlos en tete, chapeaux rabattus[2], enveloppes de longs manteaux dont leurs epees soulevent le bord inferieur_. DON CARLOS (_examinant le balcon_). Voila bien le balcon, la porte… Mon sang bout. _Montrant la fenetre qui n’est pas eclairee_. Pas de lumiere encor! _Il promene ses yeux sur les autres croisees eclairees_.

Des lumieres partout Ou je n’en voudrais pas, hors a cette fenetre Ou j’en voudrais! DON SANCHO. Seigneur, reparlons de ce traitre. Et vous l’avez laisse partir! DON CARLOS. Comme tu dis. DON MATIAS. Et peut-etre c’etait le major des bandits! DON CARLOS. Qu’il en soit le major ou bien le capitaine, Jamais roi couronne n’eut mine plus hautaine. DON SANCHO. Son nom, seigneur? DON CARLOS (_les yeux fixes sur la fenetre_). Mufioz… Fernan… _Avec le geste d’un homme qui se rappelle tout a coup_. Un nom en i. DON SANCHO. Hernani, peut-etre? DON CARLOS. Oui. DON SANCHO. C’est lui! DON MATIAS. C’est Hernani? Le chef!

DON SANCHO (_au roi_). De ses propos vous reste-t-il memoire? DON CARLOS (_qui ne quitte pas la fenetre des yeux_). He! je n’entendais rien dans leur maudite armoire! DON SANCHO. Mais pourquoi le lacher lorsque vous le tenez? _Don Carlos se tourne gravement et le regarde en face_. DON CARLOS. Comte de Monterey, vous me questionnez. _Les deux seigneurs reculent et se taisent_. Et d’ailleurs ce n’est point le souci qui m’arrete. J’en veux a sa maitresse[3] et non point a sa tete. J’en suis amoureux fou! Les yeux noirs les plus beaux, Mes amis! deux miroirs! deux rayons! deux flambeaux! Je n’ai rien entendu de toute leur histoire

Que ces trois mots: Demain, venez a la nuit noire! Mais c’est l’essentiel. Est-ce pas excellent? Pendant que ce bandit, a mine de galant, S’attarde a quelque meurtre, a creuser quelque tombe, Je viens tout doucement denicher sa colombe. DON RICARDO. Altesse, il eut fallu, pour completer le tour, Denicher la colombe en tuant le vautour. DON CARLOS (_a don Ricardo_). Comte! un digne conseil! vous avez la main prompte! DON RICARDO (_s’inclinant profondement_). Sous quel titre plait-il au roi que je sois comte? DON SANCHO (_vivement_). C’est meprise! DON RICARDO (_a don Sancho_). Le roi m’a nomme comte. DON CARLOS. Assez!

Bien. _A Ricardo_. J’ai laisse tomber ce titre. Ramassez. DON RIARCDO (_s’inclinant de nouveau_). Merci, seigneur! DON SANCHO (_a don Matias_). Beau comte! un comte de surprise. _Le roi se promene au fond, examinant avec impatience les fenetres eclairees. Les deux seigneurs causent sur le devant_. DON MATIAS (_a don Sancho_). Mais que fera le roi, la belle une fois prise? DON SANCHO (_regardant Ricardo de travers_). Il la fera comtesse, et puis dame d’honneur. Puis, qu’il en ait un fils[4], il sera roi. DON MATIAS. Seigneur, Allons donc! un batard! Comte, fut-on altesse[5], On ne saurait tirer un roi d’une comtesse!

DON SANCHO. Il la fera marquise, alors, mon cher marquis. DON MATIAS. On garde les batards pour les pays conquis. On les fait vice-rois. C’est a cela qu’ils servent. _Don Carlos revient_. DON CARLOS (_regardant avec colere toutes les fenetres eclairees_). Dirait-on pas des yeux jaloux qui nous observent? Enfin! en voila deux qui s’eteignent! allons! Messieurs, que les instants de l’attente sont longs! Qui fera marcher l’heure avec plus de vitesse? DON SANCHO. C’est ce que nous disons[6] souvent chez votre altesse. DON CARLOS. Cependant que[7] chez vous mon peuple[8] le redit. _La derniere fenetre eclairee s’eteint_. -La derniere est eteinte! _Tourne vers le balcon de dona Sol toujours noir_. O vitrage maudit! Quand t’eclaireras-tu? –Cette nuit est bien sombre. Dona Sol, viens briller comme un astre dans l’ombre! _A don Ricardo_. Est-il minuit? DON RICARDO. Minuit bientot. DON CARLOS. Il faut finir Pourtant! A tout moment l’autre peut survenir. _La fenetre de dona Sol s’eclaire. On voit son ombre se dessiner sur les vitraux lumineux_. Mes amis! un flambeau! son ombre a la fenetre! Jamais jour ne me fut plus charmant a voir naitre. Hatons-nous! faisons-lui le signal qu’elle attend. Il faut frapper des mains trois fois.

Dans un instant, Mes amis, vous allez la voir! –Mais notre nombre Va l’effrayer peut-etre… Allez tous trois dans l’ombre La-bas, epier l’autre. Amis, partageons-nous Les deux amants. Tenez, a moi la dame, a vous Le brigand. DON RICARDO. Grand merci! DON CARLOS. S’il vient, de l’embuscade Sortez vite, et poussez au drole une estocade[9]. Pendant qu’il reprendra ses esprits sur le gres[10], J’emporterai la belle, et nous rirons apres, N’allez pas cependant le tuer! c’est un brave Apres tout, et la mort d’un homme est chose grave. _Les deux seigneurs s’inclinent et sortent. Don Carlos les laisse ‘eloigner, puis frappe des mains a deux reprises. A la deuxieme fois la fenetre s’ouvre, et dama Sol parait sur le balcon_. SCENE II. DON CARLOS, DONA SOL. DONA SOL (_au balcon_). Est-ce vous, Hernani? DON CARLOS (_a part_). Diable! Ne parlons pas! _Il frappe de nouveau des mains_. DONA SOL. Je descends. _Elle referme la fenetre, dont la lumiere disparait. Un moment apres, la petite porte s’ouvre, et dona Sol en sort, une lampe a la main, sa mante sur les epaules_. DONA SOL. Hernani! _Don Carlos rabat son chapeau sur son visage, et s’avance precipitamment vers elle_. DONA SOL (_laissant tomber sa lampe_).

Dieu! ce n’est point son pas! _Elle veut rentrer. Don Carlos court a elle et la retient par le bras_. DON CARLOS. Dona Sol! DONA SOL. Ce n’est point sa voix! Ah! malheureuse! DON CARLOS. Eh! quelle voix veux-tu qui soit plus amoureuse? C’est toujours un amant, et c’est un amant roi! DONA SOL. Le roi! DON CARLOS. Souhaite, ordonne, un royaume est a toi! Car celui dont tu veux briser la douce entrave, C’est le roi ton seigneur, c’est Carlos ton esclave! DONA SOL (_cherchant a se degager de ses bras_). Au secours, Hernani! DON CARLOS. Le juste et digne effroi! Ce n’est pas ton bandit qui te tient, c’est le roi.

DONA SOL. Non. Le bandit, c’est vous! N’avez-vous pas de honte? Ah! pour vous a la face une rougeur me monte. Sont-ce la les exploits dont le roi fera bruit[11]? Venir ravir de force une femme la nuit! Que mon bandit vaut mieux cent fois! Roi, je proclame Que, si l’homme naissait ou le place son ame, Si Dieu faisait le rang a la hauteur du coeur, Certe, il serait le roi, prince, et vous le voleur! DON CARLOS (_essayant de l’attirer_). Madame… DONA SOL. Oubliez-vous que mon pere etait comte? DON CARLOS. Je vous ferai duchesse. DONA SOL (_le repoussant_). Allez! c’est une honte! _Elle recule de quelques pas_.

Il ne peut etre rien entre nous, don Carlos. Mon vieux pere a pour vous verse son sang a flots. Moi je suis fille noble, et de ce sang jalouse. Trop pour la concubine, et trop peu pour l’epouse! DON CARLOS. Princesse? DONA SOL. Roi Carlos, a des filles de rien Portez votre amourette, ou je pourrais fort bien, Si vous m’osez traiter d’une facon infame, Vous montrer que je suis dame, et que je suis femme. DON CARLOS. Eh bien, partagez donc et mon trone et mon nom. Venez. Vous serez reine, imperatrice!… DONA SOL. Non. C’est un leurre. Et d’ailleurs, altesse, avec franchise, S’agit-il pas de vous, s’il faut que je le dise,

J’aime mieux avec lui, mon Hernani, mon roi, Vivre errante, en dehors du monde et de la loi, Ayant faim, avant soif, fuyant toute l’annee, Partageant jour a jour sa pauvre destinee, Abandon, guerre, exil, deuil, misere et terreur, Que d’etre imperatrice avec un empereur! DON CARLOS. Que cet homme est heureux! DONA SOL. Quoi! pauvre, proscrit meme! DON CARLOS. Qu’il fait bien d’etre pauvre et proscrit, puis qu’on l’aime! Moi, je suis seul! Un ange accompagne ses pas! –Donc vous me haissez? DONA SOL. Je ne vous aime pas. DON CARLOS (_la saisissant avec violence_). Eh bien, que vous m’aimiez ou non, cela n’importe!

Vous viendrez, et ma main plus que la votre est forte. Vous viendrez! je vous veux! Pardieu, nous verrons bien Si je suis roi d’Espagne et des Indes pour rien! DONA SOL (_se debattant_). Seigneur! oh! par pitie! –Quoi! vous etes altesse, Vous etes roi. Duchesse, ou marquise, ou comtesse, Vous n’avez qu’a choisir. Les femmes de la cour Ont toujours un amour tout pret pour votre amour. Mais mon proscrit, qu’a-t-il recu du ciel avare? Ah! vous avez Castille, Aragon et Navarre[12], Et Murcie[13], et Leon, dix royaumes encor, Et les Flamands[14], et l’Inde[15] avec les mines d’or! Vous avez un empire auquel nul roi ne touche,

Si vaste que jamais le soleil ne s’y couche! Et, quand vous avez tout, voudrez-vous, vous le roi, Me prendre, pauvre fille, a lui qui n’a que moi? _Elle se jette a ses genoux. Il cherche a l’entrainer_. DON CARLOS. Viens! Je n’ecoute rien. Viens! Si tu m’accompagnes, Je te donne, choisis, quatre de mes Espagnes. Dis, lesquelles veux-tu? Choisis! _Elle se debat dans ses bras_. DONA SOL. Pour mon honneur, Je ne veux rien de vous que ce poignard, seigneur! _Elle lui arrache le poignard de sa ceinture. Il la lache et recule_. Avancez maintenant! faites un pas! DON CARLOS. La belle! Je ne m’etonne plus si l’on aime un rebelle! Il veut faire un pas. Elle leve le poignard_. DONA SOL. Pour un pas, je vous tue, et me tue. _Il recule encore. Elle se detourne et crie avec force_ Hernani! Hernani! DON CARLOS. Taisez-vous! DONA SOL (_le poignard leve_). Un pas! tout est fini. DON CARLOS. Madame! a cet exces ma douceur est reduite. J’ai la pour vous forcer trois hommes de ma suite… HERNANI (_surgissant tout a coup derriere lui_). Vous en oubliez un[16]! _Le roi se retourne, et voit Hernani immobile derriere lui dans l’ombre, les bras croises sous le long manteau qui l’enveloppe, et le large bord de son chapeau releve. Dona Sol pousse un cri, court Hernani et l’entoure de ses bras_. SCENE III. DON CARLOS, DONA SOL, HERNANI. HERNANI (_immobile, les bras toujours croises, et ses yeux etincelants fixes sur le roi_). Ah! le ciel m’est temoin Que volontiers je l’eusse ete chercher plus loin! DONA SOL. Hernani, sauvez-moi de lui! HERNANI. Soyez tranquille, Mon amour! DON CARLOS. Que font donc mes amis par la ville? Avoir laisse passer ce chef de bohemiens! _Appelant_. Monterey! HERNANI. Vos amis sont au pouvoir des miens. Et ne reclamez pas leur epee impuissante, Pour trois qui vous viendraient, il m’en viendrait soixante. Soixante dont un seul vous vaut tous quatre.

Ainsi Vidons entre nous deux notre querelle ici. Quoi! vous portiez la main sur cette jeune fille! C’etait d’un imprudent, seigneur roi de Castille, Et d’un lache! DON CARLOS (_souriant avec dedain_). Seigneur bandit, de vous a moi Pas de reproche! HERNANI. Il raille! Oh! je ne suis pas roi; Mais quand un roi m’insulte et pour surcroit me raille; Ma colere va haut et me monte a sa taille[17], Et, prenez garde, on craint, quand on me fait affront, Plus qu’un cimier de roi la rougeur de mon front! Vous etes insense si quelque espoir vous leurre. _Il lui saisit le bras_. Savez-vous quelle main vous etreint a cette heure?

Ecoutez. Votre pere a fait mourir le mien, Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien, Je vous hais. Nous aimons tous deux la meme femme, Je vous hais, je vous hais,–oui, je te hais dans l’ame! [18] DON CARLOS. C’est bien. HERNANI. Ce soir pourtant ma haine etait bien loin. Je n’avais qu’un desir, qu’une ardeur, qu’un besoin, Dona Sol! –Plein d’amour, j’accourais… Sur mon ame! Je vous trouve essayant contre elle un rapt infame! Quoi! vous que j’oubliais, sur ma route place! Seigneur, je vous le dis, vous etes insense! Don Carlos, te voila pris dans ton propre piege. Ni fuite, ni secours! je te tiens et t’assiege!

Seul, entoure partout d’ennemis acharnes, Que vas-tu faire? DON CARLOS (_fierement_). Allons! vous me questionnez! HERNANI. Va, va, je ne veux pas qu’un bras obscur te frappe. Il ne sied pas qu’ainsi ma vengeance m’echappe. Tu ne seras touche par un autre que moi. Defends-toi donc. _Il tire son epee_. DON CARLOS. Je suis votre seigneur le roi. Frappez. Mais pas de duel. HERNANI. Seigneur, qu’il te souvienne Qu’hier encor ta dague a rencontre la mienne. DON CARLOS. Je le pouvais hier. J’ignorais votre nom, Vous ignoriez mon titre. Aujourd’hui, compagnon[19], Vous savez qui je suis et je sais qui vous etes. HERNANI.

Peut-etre. DON CARLOS. Pas de duel. Assassinez-moi. Faites. HERNANI. Crois-tu donc que les rois a moi[20] me sont sacres? Ca[21], te defendras-tu? DON CARLOS. Vous m’assassinerez! _Hernani recule. Don Carlos fixe des yeux d’aigle sur lui_. Ah! vous croyez, bandits, que vos brigades viles Pourront impunement s’epandre dans les villes? Que teints de sang, charges de meurtres, malheureux! Vous pourrez apres tout faire les genereux, Et que nous daignerons, nous, victimes trompees, Ennoblir vos poignards du choc de nos epees? Non, le crime vous tient. Partout vous le trainez. Nous, des duels avec vous! arriere! assassinez. Hernani, sombre et pensif, tourmente quelques instants de la main la poignee de son epee, puis se retourne brusquement vers le roi, et brise la lame sur le pave_. HERNANI. Va-t’en donc! _Le roi se tourne a demi vers lui et le regarde avec hauteur_. Nous aurons des rencontres meilleures. Va-t’en. DON CARLOS. C’est bien, monsieur. Je vais dans quelques heures Rentrer, moi votre roi, dans le palais ducal. Mon premier soin sera de mander le fiscal[22]. A-t-on fait mettre a prix votre tete? HERNANI. Oui. DON CARLOS. Mon maitre, Je vous tiens de ce jour sujet rebelle et traitre. Je vous en avertis, partout je vous poursuis.

Je vous fais mettre au ban du royaume[23]. HERNANI. J’y suis Deja. DON CARLOS. Bien. HERNANI. Mais la France est aupres de l’Espagne. C’est un port[24]. DON CARLOS. Je vais etre empereur d’Allemagne. Je vous fais mettre au ban de l’empire. HERNANI. A ton gre. J’ai le reste du monde ou je te braverai. Il est plus d’un asile ou ta puissance tombe[25]. DON CARLOS. Et quand j’aurai le monde? HERNANI. Alors j’aurai la tombe. DON CARLOS. Je saurai dejouer vos complots insolents. HERNANI. La vengeance est boiteuse, elle vient a pas lents, Mais elle vient. DON CARLOS (_riant a demi, avec dedain_). Toucher a la dame qu’adore Ce bandit!

HERNANI (_dont les yeux se rallument_). Songes-tu que je te tiens encore? Ne me rappelle pas, futur cesar romain, Que je t’ai la, chetif et petit dans ma main, Et que si je serrais cette main trop loyale J’ecraserais dans l’oeuf ton aigle imperiale! DON CARLOS. Faites. HERNANI. Va-t’en! va-t’en! _Il ote son manteau et le jette sur les epaules du roi_. Fuis, et prends ce manteau. Car dans nos rangs pour toi je crains quelque couteau. _Le roi s’enveloppe du manteau_. Pars tranquille a present. Ma vengeance alteree[26] Pour tout autre que moi fait ta tete sacree. DON CARLOS. Monsieur, vous qui venez de me parler ainsi,

Ne demandez un jour ni grace ni merci! _Il sort_. SCENE IV. HERNANI, DONA SOL. DONA SOL (_saisissant la main d’Hernani_). Maintenant, fuyons vite. HERNANI (_la repoussant avec une douceur grave_). Il vous sied, mon amie, D’etre dans mon malheur toujours plus raffermie, De n’y point renoncer, et de vouloir toujours Jusqu’au fond, jusqu’au bout, accompagner mes jours. C’est un noble dessein, digne d’un coeur fidele! Mais, tu le vois, mon Dieu, pour tant accepter d’elle, Pour emporter joyeux dans mon antre avec moi Ce tresor de beaute qui rend jaloux un roi, Pour que ma dona Sol me suive et m’appartienne,

Pour lui prendre sa vie et la joindre a la mienne, Pour l’entrainer sans honte encore et sans regrets, Il n’est plus temps; je vois l’echafaud de trop pres. DONA SOL. Que dites-vous? HERNANI. Ce roi que je bravais en face Va me punir d’avoir ose lui faire grace. Il fuit; deja peut-etre il est dans son palais. Il appelle ses gens, ses gardes, ses valets, Ses seigneurs, ses bourreaux… DONA SOL. Hernani! Dieu! je tremble. Eh bien! hatons-nous donc alors! fuyons ensemble! HERNANI. Ensemble! non, non. L’heure en est passee. Helas! Dona Sol, a mes yeux quand tu te revelas Bonne, et daignant m’aimer d’un amour secourable,

J’ai bien pu vous offrir, moi, pauvre miserable, Ma montagne, mon bois, mon torrent,–ta pitie M’enhardissait,–mon pain de proscrit, la moitie Du lit vert et touffu que la foret me donne; Mais t’offrir la moitie de l’echafaud! pardonne, Dona Sol! l’echafaud, c’est a moi seul! DONA SOL. Pourtant Vous me l’aviez promis! HERNANI (_tombant a ses genoux_). Ange! ah! dans cet instant Ou la mort vient peut-etre, ou s’approche dans l’ombre Un sombre denoument pour un destin bien sombre, Je le declare[27] ici, proscrit, trainant au flanc[28] Un souci profond, ne dans un berceau sanglant, Si noir que soit le deuil qui s’epand sur ma vie,

Je suis un homme heureux et je veux qu’on m’envie[29]; Car vous m’avez aime! car vous me l’avez dit! Car vous avez tout bas beni mon front maudit! DONA SOL (_penchee sur sa tete_). Hernani! HERNANI. Loue soit le sort doux et propice Qui me mit cette fleur au bord du precipice! _Il se releve_. Et ce n’est pas pour vous que je parle en ce lieu, Je parle pour le ciel qui m’ecoute, et pour Dieu. DONA SOL. Souffre que je te suive. HERNANI. Ah! ce serait un crime Que d’arracher la fleur en tombant dans l’abime. Va, j’en ai respire le parfum, c’est assez! Renoue a d’autres jours[30] tes jours par moi froisses. Epouse ce vieillard.

C’est moi qui te delie. Je rentre dans ma nuit. Toi, soit heureuse, oublie! DONA SOL. Non, je te suis! je veux ma part de ton linceul! Je m’attache a tes pas. HERNANI (_la serrant dans ses bras_). Oh! laisse-moi fuir seul. _Il la quitte avec un mouvement convulsif_. DONA SOL (_douloureusement et joignant les mains_). Hernani! tu me fuis! Ainsi donc, insensee, Avoir donne sa vie, et se voir repoussee, Et n’avoir, apres tant d’amour et tant d’ennui[31], Pas meme le bonheur de mourir pres de lui! HERNANI. Je suis banni! je suis proscrit! je suis funeste! DONA SOL. Ah! vous etes ingrat! HERNANI (_revenant sur ses pas_).

Eh bien, non! non, je reste, Tu le veux, me voici. Viens, oh! viens dans mes bras! Je reste, et resterai tant que tu le voudras. Oublions-les! restons. _Il s’assied sur un banc_. Sieds-toi sur cette pierre. _Il se place a ses pieds_. Des flammes de tes yeux inonde ma paupiere, Chante-moi quelque chant comme parfois le soir Tu m’en chantais, avec des pleurs dans ton oeil noir. Soyons heureux! buvons, car la coupe est remplie, Car cette heure est a nous, et le reste est folie. Parle-moi, ravis-moi. N’est-ce pas qu’il est doux D’aimer et de savoir qu’on vous aime a genoux? D’etre deux? d’etre seuls? et que c’est douce chose

De se parler d’amour la nuit quand tout repose? Oh! laisse-moi dormir et rever sur ton sein, Dona Sol! mon amour! ma beaute! _Bruit de cloches au loin_. DONA SOL (_se levant effaree_). Le tocsin! Entends-tu? le tocsin! HERNANI (_toujours a genoux_). Eh non! c’est notre noce Qu’on sonne. _Le bruit de cloches augmente. Cris confus, flambeaux et lumieres a toutes les fenetres, sur tous les toits, dans toutes les rues_. DONA SOL. Leve-toi! fuis! Grand Dieu! Saragosse S’allume! HERNANI (_se soulevant a demi_). Nous aurons une noce aux flambeaux. DONA SOL. C’est la noce des morts! la noce des tombeaux! _Bruit d’epees. Cris_.

HERNANI (_se recouchant sur le banc de pierre_). Rendormons-nous! UN MONTAGNARD (_L’epee a la main, accourant_). Seigneur, les sbires[32], les alcades[33], Debouchent dans la place en longues cavalcades! Alerte[34], monseigneur! _Hernani se leve_. DONA SOL (_pale_). Ah! tu l’avais bien dit! LE MONTAGNARD. Au secours! HERNANI (_au montagnard_). Me voici. C’est bien. CRIS CONFUS (_au dehors_). Mort au bandit! HERNANI (_au montagnard_). Ton epee. _A dona Sol_. Adieu donc! DONA SOL. C’est moi qui fais ta perte! Ou vas-tu? _Lui montrant la petite porte_. Viens! Fuyons par cette porte ouverte. HERNANI. Dieu! laisser mes amis! ue dis-tu? _Tumulte et cris_. DONA SOL. Ces clameurs Me brisent. _Retenant Hernani_. Souviens-toi que si tu meurs, je meurs! HERNANI (_la tenant embrassee_). Un baiser! DONA SOL. Mon epoux! mon Hernani! mon maitre! HERNANI (_la baisant au front_). Helas! c’est le premier. DONA SOL. C’est le dernier peut-etre. _Il part. Elle tombe sur le banc_. ACTE TROISIEME – LE VIEILLARD. LE CHATEAU DE SILVA DANS LES MONTAGNES D’ARAGON. _La galerie des portraits de la famille de Silva; grande salle, dont ces portraits, entoures de riches bordures, et surmontes de couronnes ducales et d’ecussons dores, font la decoration.

Au fond une haute porte gothique. Entre chaque portrait une panoplie complete; toutes ces armures des siecles differents_. SCENE PREMIERE. DONA SOL, _blanche, et debout pres d’une table;_ DON RUY GOMEZ DE SILVA, _assis dans son grand fauteuil ducal en bois de chene_. DON RUY GOMEZ. Enfin! c’est aujourd’hui! dans une heure on sera Ma duchesse! plus d’oncle[1]! et l’on m’embrassera! Mais m’as-tu pardonne? J’avais tort, je l’avoue. J’ai fait rougir ton front, j’ai fait palir ta joue. J’ai soupconne trop vite, et je n’aurais point du Te condamner ainsi sans avoir entendu. Que l’apparence a tort! Injustes que nous sommes!

Certe[2], ils etaient bien la, les deux beaux jeunes hommes. C’est egal. Je devais n’en pas croire mes yeux. Mais que veux-tu, ma pauvre enfant? quand on est vieux! DONA SOL (_immobile et grave_). Vous reparlez toujours de cela. Qui vous blame? DON RUY GOMEZ. Moi! J’eus tort. Je devais savoir qu’avec ton ame On n’a point de galants lorsqu’on est dona Sol, Et qu’on a dans le coeur de bon sang espagnol. DONA SOL. Certe, il est bon et pur, monseigneur, et peut-etre On le verra bientot[3]. DON RUY GOMEZ (_se levant et allant a elle_). Ecoute, on n’est pas maitre De soi-meme, amoureux comme je suis de toi, Et vieux.

On est jaloux, on est mechant, pourquoi? Parce que l’on est vieux. Parce que beaute, grace, Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace. Parce qu’on est jaloux des autres, et honteux De soi. Derision! que cet amour boiteux, Qui nous remet au coeur tant d’ivresse et de flamme, Ait oublie[4] le corps en rajeunissant l’ame! –Quand passe un jeune patre–oui, c’en est la[5]! –souvent, Tandis que nous allons, lui chantant, moi revant, Lui dans son pre vert, moi dans mes noires allees, Souvent je dis tout bas:–O mes tours crenelees, Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais, Oh! que je donnerais mes bles et mes forets,

Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines, Mon vieux nom, mon vieux titre, et toutes mes ruines, Et tous mes vieux aieux qui bientot m’attendront, Pour sa chaumiere neuve et pour son jeune front! Car ses cheveux sont noirs, car son oeil reluit comme Le tien[6], tu peux le voir, et dire: Ce jeune homme! Et puis penser a moi qui suis vieux. Je le sais! Pourtant j’ai nom Silva[7], mais ce n’est plus assez! Oui, je me dis cela. Vois a quel point je t’aime! Le tout, pour etre[8] jeune et beau comme toi-meme! Mais a quoi vais-je ici rever? Moi, jeune et beau! Qui te dois de si loin devancer au tombeau! DONA SOL. Qui sait?

DON RUY GOMEZ. Mais va, crois-moi, ces cavaliers frivoles N’ont pas d’amour si grand qu’il ne s’use en paroles[9]. Qu’une fille aime et croie un de ces jouvenceaux, Elle en meurt, il en rit. Tous ces jeunes oiseaux, A l’aile vive et peinte[10], au langoureux ramage, Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage. Les vieux, dont l’age eteint la voix et les couleurs, Ont l’aile plus fidele, et, moins beaux, sont meilleurs. Nous aimons bien. Nos pas sont lourds? nos yeux arides? Nos fronts rides? Au coeur on n’a jamais de rides[11]. Helas! quand un vieillard aime, il faut l’epargner. Le coeur est toujours jeune et peut toujours saigner.

Oh! mon amour n’est point comme un jouet de verre Qui brille et tremble; oh! non, c’est un amour severe, Profond, solide, sur, paternel, amical, De bois de chene, ainsi que mon fauteuil ducal! Voila comme je t’aime, et puis je t’aime encore De cent autres facons, comme on aime l’aurore, Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux! De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux, Ton front pur, le beau feu de ta fiere prunelle[12], je ris, et j’ai dans l’ame une fete eternelle! DONA SOL. Helas! DON RUY GOMEZ. Et puis, vois-tu, le monde trouve beau, Lorsqu’un homme s’eteint, et lambeau par lambeau

S’en va, lorsqu’il trebuche au marbre de la tombe, Qu’une femme, ange pur, innocente colombe, Veille sur lui, l’abrite, et daigne encor[13] souffrir L’inutile vieillard qui n’est bon qu’a mourir. C’est une oeuvre sacree et qu’a bon droit on loue Que[14] ce supreme effort d’un coeur qui se devoue, Qui console un mourant jusqu’a la fin du jour, Et, sans aimer peut-etre, a des semblants d’amour! Ah! tu seras pour moi cet ange au coeur de femme Qui du pauvre vieillard rejouit encor[15] l’ame, Et de ses derniers ans[16] lui porte la moitie, Fille par le respect et soeur par la pitie. DONA SOL. Loin de me preceder, vous pourrez bien me suivre,

Monseigneur. Ce n’est pas une raison pour vivre Que[17] d’etre jeune. Helas! je vous le dis, souvent Les vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant, Et leurs yeux brusquement referment leur paupiere, Comme un sepulcre ouvert dont retombe la pierre. DON RUY GOMEZ. Oh! les sombres discours! Mais je vous gronderai, Enfant! un pareil jour est joyeux et sacre. Comment, a ce propos[18], quand l’heure nous appelle, N’etes-vous pas encor prete pour la chapelle? Mais, vite! habillez-vous. Je compte les instants. La parure de noce! DONA SOL. Il sera toujours temps. DON RUY GOMEZ. Non pas. _Entre un page_. Que veut Iaquez! LE PAGE.

Monseigneur, a la porte Un homme, un pelerin, un mendiant, n’importe, Est la qui vous demande asile. DON RUY GOMEZ. Quel qu’il soit, Le bonheur entre avec l’etranger qu’on recoit. Qu’il vienne. –Du dehors a-t-on quelques nouvelles? Que dit-on de ce chef de bandits infideles Qui remplit nos forets de sa rebellion? LE PAGE. C’en est fait d’Hernani[19], c’en est fait du lion De la montagne. DONA SOL (_a part_). Dieu! DON RUY GOMEZ. Quoi! LE PAGE. La bande est detruite. Le roi, dit-on, s’est mis lui-meme a leur poursuite. La tete d’Hernani vaut mille ecus du roi[20] Pour l’instant[21]; mais on dit qu’il est mort. DONA SOL (_a part_).

Quoi! sans moi, Hernani! DON RUY GOMEZ. Grace au ciel! il est mort, le rebelle! On peut se rejouir maintenant, chere belle. Allez donc vous parer, mon amour, mon orgueil! Aujourd’hui, double fete! DONA SOL (_a part_). Oh! des habits de deuil! _Elle sort_. DON RUY GOMEZ (_au page_). Fais-lui vite porter l’ecrin que je lui donne. _Il se rassied dans son fauteuil_. Je veux la voir paree ainsi qu’une madone, Et, grace a ses doux yeux, et grace a mon ecrin, Belle a faire a genoux tomber un pelerin. A propos, et celui qui nous demande un gite? Dis-lui d’entrer, fais-lui nos excuses, cours vite. _Le page salue et sort_.

Laisser son hote attendre! ah! c’est mal! _La porte du fond s’ouvre. Parait Hernani deguise en pelerin. Le duc se leve et va a sa rencontre_. SCENE II. DON RUY GOMEZ, HERNANI. _Hernani s’arrete sur le seuil de la porte_. HERNANI. Monseigneur, Paix et bonheur a vous[22]! DON RUY GOMEZ (_le saluant de la main_). A toi paix et bonheur, Mon hote! _Hernani entre. Le duc se rassied_. N’es-tu pas pelerin? HERNANI (_s’inclinant_). Oui. DON RUY GOMEZ. Sans doute Tu viens d’Armillas[23]? HERNANI. Non. J’ai pris une autre route; On se battait par la. DON RUY GOMEZ. La troupe du banni, N’est-ce pas? HERNANI. Je ne sais. DON RUY GOMEZ.

Le chef, le Hernani, Que devient-il? sais-tu? HERNANI. Seigneur, quel est cet homme? DON RUY GOMEZ. Tu ne le connais pas? tant pis! la grosse somme Ne sera point pour toi. Vois-tu, ce Hernani. C’est un rebelle au roi, trop longtemps impuni. Si tu vas a Madrid, tu le pourras voir pendre[24]. HERNANI. je n’y vais pas. DON RUY GOMEZ. Sa tete est a qui veut la prendre. HERNANI (_a part_). Qu’on y vienne! DON RUY GOMEZ. Ou vas-tu, bon pelerin? HERNANI. Seigneur, Je vais a Saragosse. DON RUY GOMEZ. Un voeu fait en l’honneur D’un saint? de Notre-Dame? HERNANI. Oui, duc, de Notre-Dame. DON RUY GOMEZ. Del Pilar? HERNANI. Del Pilar[25].

DON RUY GOMEZ. Il faut n’avoir point d’ame Pour ne point acquitter les voeux qu’on fait aux saints. Mais, le tien accompli, n’as-tu d’autres desseins? Voir le Pilier, c’est la tout ce que tu desires? HERNANI. Oui, je veux voir bruler les flambeaux et les cires, Voir Notre-Dame, au fond du sombre corridor[26], Luire en sa chasse ardente[27] avec sa chape[28] d’or, Et puis m’en retourner. DON RUY GOMEZ. Fort bien. –Ton nom, mon frere? Je suis Ruy de Silva. HERNANI (_hesitant_). Mon nom?… DON RUY GOMEZ. Tu peux le taire Si tu veux. Nul n’a droit de le savoir ici. Viens-tu pas demander asile? HERNANI. Oui, duc. DON RUY GOMEZ.

Merci! Sois le bienvenu. Reste, ami, ne te fais faute De rien[29]. Quant a ton nom, tu te nommes mon hote. Qui que tu sois, c’est bien! et, sans etre inquiet, J’accueillerais Satan, si Dieu me l’envoyait. _La porte du fond s’ouvre a deux battants. Entre dona Sol, en parure de mariee. Derriere elle, pages, valets, et deux femmes portant sur un coussin de velours un coffret d’argent cisele, qu’elles vont deposer sur une table, et qui renferme un riche ecrin, couronne de duchesse, bracelets, colliers, perles et brillants pele-mele. –Hernani, haletant et effare, considere dona Sol avec des yeux ardents, sans ecouter le uc_. SCENE III. LES MEMES, DONA SOL, PAGES, VALETS, FEMMES. DON RUY GOMEZ (_continuant_). Voici ma Notre-Dame a moi. L’avoir priee Te portera bonheur[30]. _Il va presenter la main a dona Sol, toujours pale et grave_. Ma belle mariee, Venez. –Quoi! pas d’anneau! pas de couronne encor! HERNANI (_d’une voix tonnante_). Qui veut gagner ici mille carolus d’or[31]? _Tous se retournent etonnes. Il dechire sa robe de pelerin, la foule aux pieds, et en sort dans son costume de montagnard_. Je suis Hernani. DONA SOL (_a part, avec joie_). Ciel! vivant! HERNANI (_aux valets_). Je suis cet homme Qu’on cherche. _Au duc_.

Vous vouliez savoir si je me nomme Perez ou Diego[32]? –Non, je me nomme Hernani. C’est un bien plus beau nom, c’est un nom de banni, C’est un nom de proscrit! Vous voyez cette tete? Elle vaut assez d’or pour payer votre fete. _Aux valets_. Je vous la donne a tous. Vous serez bien payes! Prenez! liez mes mains, liez mes pieds, liez! Mais non, c’est inutile, une chaine me lie Que je ne romprai point? DONA SOL (_a part_). Malheureuse! DON RUY GOMEZ. Folie! Ca, mon hote est un fou! HERNANI. Votre hote est un bandit. DONA SOL. Oh! ne l’ecoutez pas. HERNANI. J’ai dit ce que j’ai dit. DON RUY GOMEZ. Mille carolus d’or! onsieur, la somme est forte, Et je ne suis pas sur de tous mes gens. HERNANI. Qu’importe! Tant mieux si dans le nombre il s’en trouve un qui veut. _Aux valets_. Livrez-moi! vendez-moi! DON RUY GOMEZ (_s’efforcant de le faire taire_). Taisez-vous donc! on peut Vous prendre au mot. HERNANI. Amis, l’occasion est belle! Je vous dis que je suis le proscrit, le rebelle, Hernani! DON RUY GOMEZ. Taisez-vous! HERNANI. Hernani! DONA SOL (_d’une voix eteinte, a son oreille_). Ho! tais-toi! HERNANI (_se detournant a demi vers dona Sol_). On se marie ici! Je veux en etre, moi! Mon epousee aussi m’attend. _Au duc_. Elle est moins belle

Que la votre, seigneur, mais n’est pas moins fidele. C’est la mort! _Aux valets_. Nul de vous ne fait un pas encor? DONA SOL (_bas_). Par pitie! HERNANI (_aux valets_). Hernani! mille carolus d’or! DON RUY GOMEZ. C’est le demon! HERNANI (_a un jeune valet_). Viens, toi; tu gagneras la somme. Riche alors, de valet tu redeviendras homme. _Aux valets gui restent immobiles_. Vous aussi, vous tremblez! Ai-je assez de malheur! DON RUY GOMEZ. Frere, a toucher ta tete, ils risqueraient la leur. Fusses-tu Hernani, fusses-tu cent fois pire, Pour ta vie au lieu d’or offrit-on un empire, Mon hote, je te dois proteger en ce lieu,

Meme contre le roi, car je te tiens de Dieu. S’il tombe un seul cheveu de ton front, que je meure! _A dona Sol_. Ma niece, vous serez ma femme dans une heure; Rentrez chez vous. Je vais faire armer le chateau[33], J’en vais fermer la porte. _Il sort. Les valets le suivent_. HERNANI (_regardant avec desespoir sa ceinture degarnie et desarmee_). Oh! pas meme un couteau! _Dona Sol, apres que le duc a disparu, fait quelques pas comme pour suivre ses femmes, puis s’arrete, et, des qu’elles sont sorties, revient vers Hernani avec anxiete_. SCENE IV. HERNANI, DONA SOL. _Hernani considere avec un regard froid et comme inattentif l’ecrin uptial place sur la table; puis il hoche la tete, et ses yeux s’allument_. HERNANI. Je vous fais compliment! Plus que je ne puis dire La parure me charme et m’enchante, et j’admire! _Il s’approche de l’ecrin_. La bague est de bon gout,–la couronne me plait, Le collier est d’un beau travail,–le bracelet Est rare,–mais cent fois, cent fois moins[34] que la femme Qui sous un front si pur cache ce coeur infame! _Examinant de nouveau le coffret_. Et qu’avez-vous donne pour tout cela? –Fort bien! Un peu de votre amour? mais, vraiment, c’est pour rien! Grand Dieu! trahir ainsi! n’avoir pas honte, et vivre! _Examinant l’ecrin_.

Mais peut-etre apres tout c’est perle fausse et cuivre Au lieu d’or, verre et plomb, diamants deloyaux, Faux saphirs, faux bijoux, faux brillants, faux joyaux! Ah! s’il en est ainsi, comme cette parure, Ton coeur est faux, duchesse, et tu n’es que dorure! _Il revient au coffret_. –Mais non, non. Tout est vrai, tout est bon, tout est beau! Il n’oserait tromper, lui qui touche au tombeau. Rien n’y manque. _Il prend l’une apres l’autre toutes les pieces de l’ecrin_. Colliers, brillants, pendants d’oreille Couronne de duchesse, anneau d’or… –A merveille! Grand merci de l’amour sur, fidele et profond[35]!

Le precieux ecrin! DONA SOL (_Elle va au coffret, y fouille, et en tire un poignard_). Vous n’allez pas au fond! –C’est le poignard qu’avec l’aide de ma patronne[36] Je pris au roi Carlos, lorsqu’il m’offrit un trone, Et que je refusai, pour vous qui m’outragez[37]! HERNANI (_tombant a ses pieds_). Oh! laisse qu’a genoux dans tes yeux affliges J’efface tous ces pleurs amers et pleins de charmes, Et tu prendras apres tout mon sang pour tes larmes! DONA SOL (_attendrie_). Hernani! je vous aime et vous pardonne, et n’ai Que de l’amour pour vous. HERNANI. Elle m’a pardonne, Et m’aime! Qui pourra faire aussi que moi-meme,

Apres ce que j’ai dit, je me pardonne et m’aime? Oh! je voudrais savoir, ange au ciel reserve, Ou vous avez marche, pour baiser le pave! DONA SOL. Ami! HERNANI. Non, je dois t’etre odieux! Mais, ecoute, Dis-moi: Je t’aime! Helas! rassure un coeur qui doute, Dis-le-moi! car souvent avec ce peu de mots La bouche d’une femme a gueri bien des maux. DONA SOL (_absorbee et sans l’entendre_). Croire que mon amour[38] eut si peu de memoire! Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire Jusqu’a d’autres amours, plus nobles a leur gre, Rapetisser un coeur ou son nom est entre! HERNANI. Helas! j’ai blaspheme! Si j’etais a ta place,

Dona Sol, j’en aurais assez, je serais lasse De ce fou furieux, de ce sombre insense[39] Qui ne sait caresser qu’apres qu’il a blesse, Je lui dirais: Va-t’en! –Repousse-moi! repousse! Et je te benirai, car tu fus bonne et douce, Car tu m’as supporte trop longtemps, car je suis Mauvais, je noircirais tes jours avec mes nuits, Car c’en est trop enfin, ton ame est belle et haute Et pure, et si je suis mechant, est-ce ta faute? Epouse le vieux duc! il est bon, noble, il a Par sa mere Olmedo[40], par son pere Alcala[41]. Encore un coup[42], sois riche avec lui, sois heureuse! Moi, sais-tu ce que peut cette main genereuse

T’offrir de magnifique? une dot de douleurs. Tu pourras y choisir ou du sang ou des pleurs. L’exil, les fers, la mort, l’effroi qui m’environne, C’est la ton collier d’or, c’est ta belle couronne, Et jamais a l’epouse un epoux plein d’orgueil N’offrit plus riche ecrin de misere et de deuil. Epouse le vieillard, te dis-je; il te merite! Eh! qui jamais croira que ma tete proscrite Aille avec ton front pur? qui, nous voyant tous deux, Toi calme et belle, moi violent, hasardeux, Toi paisible et croissant comme une fleur a l’ombre, Moi heurte dans l’orage a des ecueils sans nombre, Qui dira que nos sorts suivent la meme loi? Non.

Dieu qui fait tout bien ne te fit pas pour moi. Je n’ai nul droit d’en haut sur toi, je me resigne. J’ai ton coeur, c’est un vol! je le rends au plus digne. Jamais a nos amours le ciel n’a consenti. Si j’ai dit que c’etait ton destin, j’ai menti. D’ailleurs, vengeance, amour, adieu! mon jour s’acheve. Je m’en vais, inutile, avec mon double reve, Honteux de n’avoir pu ni punir ni charmer, Qu’on m’ait fait pour hair[43], moi qui n’ai su qu’aimer! Pardonne-moi! fuis-moi! ce sont mes deux prieres; Ne les rejette pas, car ce sont les dernieres. Tu vis et je suis mort. Je ne vois pas pourquoi Tu te ferais murer dans ma tombe avec moi. DONA SOL.

Ingrat! HERNANI. Monts d’Aragon! Galice! Estramadoure[44]! –Oh! je porte malheur a tout ce qui m’entoure! J’ai pris vos meilleurs fils, pour mes droits sans remords Je les ai fait combattre, et voila qu’ils sont morts! C’etaient les plus vaillants de la vaillante Espagne. Ils sont morts! ils sont tous tombes dans la montagne, Tous sur le dos couches, en braves, devant Dieu, Et, si leurs yeux s’ouvraient, ils verraient le ciel bleu! Voila ce que je fais de tout ce qui m’epouse! Est-ce une destinee a te rendre jalouse? Dona Sol, prends le duc, prends l’enfer, prends le roi! C’est bien. Tout ce qui n’est pas moi vaut mieux que moi!

Je n’ai plus un ami qui de moi se souvienne, Tout me quitte, il est temps qu’a la fin ton tour vienne, Car je dois etre seul. Fuis ma contagion. Ne te fais pas d’aimer une religion[45]! Ah! par pitie pour toi, fuis! –Tu me crois peut-etre Un homme c