Giorgione

Giorgione

Influence de leonard de vinci Giorgione est connu pour la qualite romantique de son travail, et pour le fait que tres peu de peintures (autour de six) soient reconnues comme etant de sa main. Il ne signait pas ses ‘ uvres. A Castelfranco, il peignait toujours dans le style « Castelfranco Madonna », une image assez conventionnelle de Vierge couronnee, avec des saints de chaque cote. Sa peinture marque cependant un depart dans l’art venitien, avec ses saints curieusement introvertis et ses modulations sensibles de couleur comme un voile unifiant la peinture.

Ceci est peint avec de minuscules taches de couleur technique que Giorgione a introduit dans la peinture a l’huile, derivees des techniques d’illumination de manuscrit. Celles-ci ont donne aux ‘ uvres de Giorgione la lueur « magique » de la lumiere pour laquelle elles etaient celebres. Cite deja par ses contemporains comme un des plus grands artistes de son epoque, Giorgione est le meilleur interprete d’une peinture basee sur l’utilisation de la couleur impregnee de lumiere, sans le secours du dessin.

Parmi les artistes qui subirent une influence directe et determinante de Giorgione, il faut au moins mentionner, outre Titien et sans doute le vieux Giovanni Bellini lui-meme, Catena, Sebastiano del Piombo, Palma Vecchio, Cariani,

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Romanino, Savoldo, Pordenone et Dosso Dossi ainsi que le dessinateur et graveur Giulio Campagnola, dont les estampes contribuerent largement a la diffusion du  » giorgionisme « .

Artiste de la Renaissance italienne, Giorgione a exerce une influence decisive sur les developpements de la maniere venitienne au xvie siecle grace a ses talents de coloriste et a son traitement novateur de la lumiere, revele notamment dans ses evocations de paysages. Son traitement de la lumiere, qui lui permet d’unifier chacune de ses compositions, constitue une reelle revolution pour la maniere venitienne. Giorgione produit une peinture petrie de delicatesse, de grace et de poesie reveuse dans laquelle se decele toute l’etendue de son erudition.

Ses sujets, qui s’affirment pour la plupart en marge des themes traditionnellement illustres, semblent toujours porter en eux une part de mystere. Giorgione est celebre pour n’avoir jamais realise le moindre dessin preparatoire et avoir ainsi compose directement sur la toile avec la couleur. Sa liberte, deja manifeste dans son rapport au sujet, s’affirme donc a nouveau avec force dans sa relation a la matiere et propose de fait une nouvelle conception de la technique artistique.  » La sculpture est subordonnee a certaines lumieres d’en haut, alors qu’une peinture porte partout son eclairage avec elle.

Le sculpteur est aide par la nature du relief qui engendre de lui -meme ombre et lumiere mais le peintre les cree artificiellement aux endroits ou la nature les distribuerait. Le sculpteur ne saurait rendre la variete des couleurs des objets. La peinture n’y manque point en leurs moindre details …..  » Il avait vu quelques ‘ uvres de la main de Leonard, tres nuancees dans le clair-obscur et, comme on l’a dit, tres ombrees : et ce style lui plut tellement que, de son vivant, il le suivit toujours, et l’imita beaucoup dans la peinture a l’huile. » Mythe et enigme », ces deux mots, auxquels il faudrait cependant ajouter « couleur », resument la posterite de Giorgione, telle que l’historiographie l’a reconduite au fil des siecles. Le « mythe » fut rapidement fixe. Quelques decennies apres la mort du peintre en 1510, l’historien d’art Giorgio Vasari se rend a Venise et redige la premiere biographie de Giorgio da Castelfranco, dit Il Giorgione, le grand Georges. Les informations qu’il transcrit ont deja une coloration legendaire. L’augmentatif serait du a « sa belle allure jointe a la noblesse de son ame », sa « courtoisie » et ses « bonnes manieres ». Il fut eleve a Venise et se delecta sans cesse des plaisirs de l’amour. » Plaisirs qui le tueront : c’est aupres de sa maitresse qu’il aurait contracte la peste, qui l’emporta effectivement, a l’age de trente-trois ans. « Il aimait jouer du luth ; il le faisait si bien et chantait si divinement que les personnes de qualite faisaient souvent appel a lui pour des concerts et des fetes… » Il n’y a pas de fumee sans feu ; l’amour, la musique, qui colorent cette personnalite, infusent indeniablement dans son ‘ uvre. Celle-ci est esquissee a grands traits par Vasari.

Formation dans l’atelier ou l’entourage de Giovanni Bellini, le glorieux patriarche de Venise. Rencontre avec l’’ uvre de Leonard de Vinci, present a Venise en 1500 : « Giorgione avait vu certaines ‘ uvres de Leonard, tres estompees et terriblement sombres. Ce style lui plut tant que, toute sa vie, il s’y conforma et l’employa largement dans la peinture a l’huile… il fit des choses si vives et d’autres si delicates, si fondues et si nuancees dans les ombres que les meilleurs peintres contemporains le reconnurent. » Cet impact est evident, notamment dans les portraits sur fond sombre.

Giorgione s’approprie le fameux sfumato de Leonard, en le « traduisant » selon la conception fondamentalement coloriste qui est la sienne. Les historiens modernes confirmeront cette accointance, tout en insistant sur un autre pole d’influence, la tradition germanique et plus specialement l’exemple de Durer, present a Venise en 1495 et en 1505-1507. Mais la specificite de l’art de Giorgione, Vasari la definit ainsi : « Ils disaient [ses pairs] qu’il etait ne pour insuffler la vie a ses personnages et pour rendre l’eclat des chairs… » Vocation logique pour celui qui « se delecta sans cesse des plaisirs de l’amour ».

Certes ce n’est pas rien que d’avoir rendu comme il le fit et comme personne avant lui « l’eclat des chairs », mais un autre trait parait encore plus determinant et totalement deconcertant. Vers 1507, l’artiste recoit la commande d’un decor pour la facade du Fondaco dei Tedeschi, sa seule commande publique documentee (toutes les autres ont disparu et de celle-ci il ne reste qu’un debris, ruine somptueuse ou seul persiste le flamboiement d’une carnation). « Devant la reputation croissante de Giorgione, le responsable de ce travail le consulta et lui commanda une decoration a fresque et en couleur au gre de son imagination. Pour une commande officielle, l’absence d’un programme iconographique preetabli est impensable ; on peut en deduire cependant que, sur la base d’une trame generale, une grande liberte fut laissee au peintre. Si grande que le resultat semble incomprehensible a l’historien : « Ses scenes ne sont pas agencees dans une suite logique et ne representent pas l’histoire d’un personnage illustre de l’Antiquite ou des temps modernes. Je n’ai jamais compris cette ‘ uvre ni trouve quelqu’un capable de me l’expliquer. Et voila : peu apres la disparition du peintre, son art semblait deja enigmatique. Une forte reputation d’hermetisme s’y attachera, jusqu’a aujourd’hui. Ce mystere constitutif du « cas » Giorgione se nourrit d’un manque. Manque de documents, de reperes, de certitudes, et manque… d’’ uvres. Les peintures a peu pres sures se comptent sur les doigts ; a ce noyau dur s’ajoute un petit groupe de tableaux que des generations d’historiens s’escriment a lui attribuer ou a lui retirer, sans parvenir a se mettre d’accord.

Plusieurs de ces ‘ uvres incertaines sont regulierement enlevees a Giorgione et donnees a celui de ses disciples qui semble avoir d’emblee « absorbe » la quintessence de son art pour nourrir son propre genie : le jeune Titien, dont le rapide succes va jeter un voile d’amertume sur les dernieres annees du maitre. Ainsi, le fameux Concert champetre du Louvre, que l’on croyait etre le chef-d’’ uvre supreme de Giorgione, est-il desormais attribue a son eleve. Et certains specialistes veulent egalement donner a ce dernier la sublime Venus de Dresde.

On sait que Titien termina certaines ‘ uvres laissees inachevees par son maitre. Mais jusqu’ou va cet « achevement » ? De plus, ce mince et fluctuant corpus souffre d’apparentes incoherences qui vouent les historiens a de nouvelles acrobaties. Comment en effet concilier la tonalite arcadienne qui reste une dominante dans la partie la plus sure de l’’ uvre, avec le realisme si impressionnant de La Vieille (La Vecchia, ill. 5), avec le « manierisme » grincant du Joueur de flute de la galerie Borghese ?

Ces disparites obligent a imaginer un parcours extremement riche et experimental au sein d’une carriere tres courte (une dizaine d’annees). Mais ce qui resiste le mieux aux recherches, c’est le sens meme des ‘ uvres. Quel est le theme de La Tempete (ill. 2), pour laquelle d’innombrables interpretations ont ete proposees ? Des soi-disant Trois Philosophes (ill. 3) qui sont peut-etre les rois mages ou tout autre chose ? Laura (ill. 7) est-elle l’aimee de Petrarque ou le portrait d’une courtisane ?

Cette Vecchia est-elle vraiment, comme on l’a dit, la mere de l’artiste, et que nous dit-elle, au-dela des simples mots inscrits sur son phylactere ? Qui est ce divin Garcon avec une fleche (ill. 1), Eros, Apollon ? Autant d’enigmes. Sans doute definitives et probablement, en partie, volontaires. L’artiste faisait partie du cercle de lettres reunis par le poete Pietro Bembo a la cour de la reine de Chypre Catarina Cornaro, exilee a Asolo. Les themes obscurs de ses peintures relevent de cette culture litteraire, impregnee du neoplatonisme de Marsile Ficin, dont un des fleurons est Le Songe de Poliphile edite a Venise en 1499.

Giorgione destinait ses tableaux a un cercle tres ferme de collectionneurs, grands patriciens ferus d’humanisme, qui etaient capables d’en comprendre les subtilites et d’en debattre avec lui. Si nous ne parvenons plus a « dechiffrer » le sens de ses ‘ uvres, c’est que probablement Giorgione n’a jamais litteralement illustre aucun theme, mais qu’il a plutot imagine des configurations picturales capables de contenir, en les suggerant, des reseaux de significations. C’est bien ce qu’avait ressenti Vasari : l’imagination picturale brouille et finalement supplante l’ordre du discours image.

A tous ces « manques » correspond un « exces » ou tout au moins une plenitude de Giorgione. C’est, tout d’abord, le retentissement d’une gloire precoce. Malgre sa condescendance de toscan, Vasari admet que Giorgione est un des inventeurs de la « maniere moderne », au meme titre que Leonard, Raphael et Michel-Ange. Depuis, on a cesse de voir en lui le grand renovateur de la peinture venitienne et l’auteur d’une veritable revolution picturale. Tel est le paradoxe : une ‘ uvre retentissante reposant sur une poignee d’’ uvres incertaines et problematiques.

Et inversement : ce peu d’’ uvres contient une immense pensee picturale. Car Giorgione est le premier a avoir pense la couleur en termes aussi radicaux. Le premier a oser la pleine resonance de la couleur. L’analogie musicale est ici essentielle, non seulement en tant que theme neoplatonicien (l’harmonie musicale comme reflet et voie d’acces a l’harmonie celeste) present dans l’’ uvre, mais surtout parce que Giorgione semble assigner aux couleurs des effets et des fins comparables a ceux des sons musicaux : creer des resonances harmoniques capables de ravir l’ame du spectateur.

La tradition coloriste venitienne, qui n’etait encore, avec Bellini, qu’un delicieux et limpide murmure chromatique, prend une ampleur symphonique avec Giorgione. Cette amplification lyrique investit prioritairement le paysage, ou elle induit la dissolution du maillage perspectif (encore de rigueur a la fin du XVe siecle) au benefice d’un espace ouvert, et ou l’artiste module les accords veritablement paradisiaques qui sont une de ses marques. Et elle se verifie aussi, bien sur, dans le rendu de « l’eclat des chairs ».

L’association du nu et du paysage est un des grands accomplissements de l’art de Giorgione. Mieux que toute autre ‘ uvre, La Tempete rend compte du debordement, par la couleur, de toutes significations. La couleur y conjugue ses registres paradisiaques et infernaux, creuse d’insondables profondeurs, reinvente le monde en ses polarites (homme-femme, terre-ciel, eau-feu, ville-campagne, passe-present, duree-instant…) qu’elle met en vibration et saisit dans leur magnetisme.

L’’ uvre a la fois pose une enigme a jamais irresolue (de quoi parle-t-elle ? ), et donne une mesure comble, un comble de peinture qui absorbe comme une eponge toutes interpretations et en accroit son rayonnement. Il n’a aucun souci de la composition, aucune force dramatique, mais une intensite et une profondeur admirables dans l’expression des visages; de meme il n’a que peu d’idees et peu de sentiment religieux, mais il est riche en sensations voluptueuses de la beaute feminine, de la grace virile, de la splendeur de la nature.

La signification de ses ‘ uvres reste obscure et Giorgione, qui s’est semble-t-il peu soucie d’en donner les cles, fait figure de peintre aristocratique evoluant dans un cercle restreint d’erudits et d’intellectuels. Giorgione est le grand maitre de la lumiere, dont il restitue a merveille les nuances jusque dans les moindres details, grace a la douceur des tons et des couleurs. L’art de Giorgione aboutit a une vision ideale de la beaute, empreinte de lyrisme et de tendresse, et parfois meme d’une melancolie communicative.

Cette revelation d’une condition humaine en accord avec la respiration de la nature se trouvera splendidement mise en ‘ uvre par son disciple Titien. C’est plutot a Venise que l’utilisation du pinceau se « modernise ». Adeptes d’un style pictural, les artistes comme Carpaccio, Giovanni Bellini et Giorgione creent une atmosphere favorable au developpement d’une technique que le pinceau est plus apte a rendre que la plume. Au cours de cet apprentissage, Titien fait la connaissance de Giorgione, grande figure de la peinture venitienne qui va beaucoup influencer ses premieres ‘ uvres, notamment au niveau thematique

L’esquisse a l’huile, sur toile ou sur papier, monochrome ou coloree, nait au XVIe s. en Italie. Elle apparait d’abord dans les milieux manieristes toscan (Beccafumi) et emilien (Parmigianino), et elle se developpe surtout a Venise, ou, a la suite de Giorgione, Titien utilise une technique essentiellement picturale et libre, donnant au coup de pinceau une valeur expressive privilegiee. Dejeuner sur l’herbe(1863) Manet On retrouve pour finir beaucoup du Titien dans ce Manet, a travers Le concert Pastoral, 1508-1509, attribue pendant longtemps a Giorgione.

En effet, Titien represente deux jeunes femmes nues dans un paysage arcadien, deux muses de la poesie epique et lyrique, entourees de deux jeunes hommes habilles, l’un deux jouant du luth. Et il apparait clairement que la toile de Manet est finalement une version moderne du Titien, car en y transposant des personnages moderne et en en faisant un pic-nic en foret ce n’est rien d’autre qu’un Titien contemporain que nous offre Manet, en marquant ici justement sa volonte de peindre differemment par le detournement et une utilisation propre d’anciens concepts dans son contexte a lui.

Manet dira d’ailleurs : « Quand nous etions a l’atelier, j’ai copie les femmes de Giorgione, les femmes avec les musiciens. Il est noir ce tableau. Les fonds ont repousse. Je veux refaire cela et le faire dans la transparence de l’atmosphere, avec des personnages comme ceux que nous voyons la-bas. » Cette peinture peut etre interpretee comme une version moderne du Concert champetre (1508-1509) par le peintre de la Renaissance Titien (‘ uvre precedemment attribuee a son maitre Giorgione).

Dans cette allegorie de Poesie, on voit deux femmes nues (Calliope et Polymnie, Muses de la poesie epique et lyrique) en compagnie de deux jeunes hommes bien habilles, l’un d’eux jouant du luth. La scene se situe dans un paysage arcadien. Manet a repris ce theme avec des personnages modernes, presentant la scene comme un « pique-nique en foret ». Le Dejeuner est en fait un manifeste d’une nouvelle facon de peindre et, en effet, d’une nouvelle conception de l’art et de la relation entre l’art et son public.

Dans la campagne venitienne, par une fin d’apres-midi d’ete, deux femmes nues et deux jeunes hommes vetus devisent et font de la musique. L’ombre envahit deja les visages. A l’arriere plan, un berger rentre ses moutons. Il n’y a pas d’autre sujet que la beaute des nus feminins et celle de la nature dans l’atmosphere doree ou s’egrenent, plus pures, les notes de la flute et de la viole. Malgre son apparente simplicite, le tableau n’a cesse de susciter des commentaires depuis plusieurs siecles. Des centaines d’interpretations ont vu le jour, des plus banales au plus complexes pour essayer de percer a jour ce tableau enigmatique.

Peu importe, mieux vaut lui laisser son aura de mystere et se laisser penetrer de l’impression de plenitude d’un instant crepusculaire qui va finir. Peut-etre est-ce une resonance de melancolie qui fait le charme unique de ce tableau, peut-etre est-ce son mystere qui a influence les peintres a toutes les epoques (Manet, Cezanne, Picasso), peut-etre est-ce enfin parce qu’il fait naitre chez le spectateur une disposition a la sensibilite qui dispense de l’explication litterale du motif, ce que Delacroix appellera la « musique du tableau « .