Giono

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GIONO ET LA PROVENCE «Je ne connais pas la Provence… » Je ne connais pas la Provence. Quand j’entends parler de ce pays, je me promets bien de ne jamais y mettre les pieds. D’apres ce qu’on m’en dit, il est fabrique en carton blanc, en decors colles a la colle de pate, des tenors et des barytons y roucoulent en promenant leur ventre enroule de ceintures rouges; des poetes officiels armes de tambourins et de flutes « bardent » periodiquement en manifestations lyriques qui tiennent moins de la poesie que d’une sorte de flux choleriforme.

J’aime la noblesse et la grace, et cette gravite muette des pays de grande valeur. Non, je n’irai jamais dans cette Provence qu’on me decrit. Pourtant j’habite les pentes d’une colline couverte d’oliviers et, devant ma terrasse, Manosque et ses trois clochers s’arrondit comme une ville orientale. La Durance qui coule au fond de notre petite vallee sent deja s’approcher les grandes plaines du Comtat. Pendant les crues de cet hiver, les hautes barres d’eau qui traversaient notre vallee mettaient a peine sept heures pour aller a Avignon.

Et la montagne de Lure nous abrite; or elle bouche le mont Ventoux, et ce pays-ci je ne le quitterai jamais;

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il m’a donne, il me donne encore chaque jour, tout ce que j’aime. On est d’abord touche par un silence qui repose sur toute l’etendue du pays. Sur les vastes plateaux recouverts d’amandiers a l’epoque ou les arbres sont en fleur, on entend a peine le bruit des abeilles. On peut marcher des journees entieres seul avec soi-meme, dans une joie, un ordre, un equilibre, une paix incomparables.

Non pas tous a la fois, mais un a un, vous laissant toujours un ami vegetal et fleuri qui vous accompagne un peu plus loin puis vous laisse, vous ayant confie a un autre, et ainsi la terre peu a peu monte et vous fait penetrer dans le ciel a mesure que vous passez des bras de l’amandier aux mains des tilleuls, puis des chataigniers, puis des trembles et alors l’ondulation des terres vierges toutes nues se compose devant vous avec les lentes harmonies d’une ivresse divine. Il faut alors quelques pas – et ils ont l’air de parcourir une distance magique – pour apercevoir la toiture du monde; les immenses montagnes avec leurs pentes glacees.

Il a suffi d’un jour pour que ce pays vous ait fait comprendre l’organisation la plus noble de la terre. Sa simplicite pleine de sagesse vous a oblige a la plus paisible, a la plus durable des joies. Il vous a entoure d’une logique si eblouissante que vous etes desormais habite par un dieu de lumiere et de purete. Mais il prepare votre retour par des chemins noues a des ruisseaux. Rien ne troublera plus votre serenite. Le mariage de votre ame et de ce pays ne se defera plus. Pour retrouver les hommes, vous n’avez plus besoin de descendre.

Vous les trouverez a cette hauteur: silencieux et severes comme la terre, travaillant dans des champs qui entourent des temples, labourant des vergers d’oliviers au milieu de l’ordre des collines, reposant leurs regards par le spectacle de leurs villages agglomeres comme des nids de guepes au milieu de la blanche odyssee des nuages. Manosque-des-Plateaux suivi du Poeme de l’olive de Jean Giono. Editions Gallimard. Extrait : Tu vois cette vallee d’Asse, eh bien ! je vais te dire, c’est le soleil qui l’a faite.? Il me regarde.

Il a vu mes yeux neufs, il est rassure.? – Oui, il continue, c’est le soleil qui l’a faite. On sait jamais le poids d’un rais de soleil. Tous les matins – je parle de dans le temps – tous les matins le soleil sortait. En face de lui il y avait le plateau. Tous les matins, le soleil jetait la-dessus son premier rayon. Ca n’etait pas de mechancete ; c’etait pour jouer. Tu n’as jamais vu ce premier rayon, si ? Eh bien ! alors tu sauras si ce que je dis est vrai. On l’attend, on le prevoit ; il monte. On dit : le voila. Il est parti, il a tape quelque part.

Generalement, apres on regarde le reste du lever du soleil. Mais si on guette ce que j’ai guette, on ferme tout de suite les yeux et on ecoute. Alors, on entend une chose sourde qui roule comme une source de tombereau et c’est le bruit du rayon qui a frappe sur la terre, ou bien une esclapade d’eau, et c’est qu’il est tombe dans quelque mer, ou bien alors un sifflement long, long, long, et qui s’eloigne, et c’est que le rayon a frappe en plein ciel. La, alors d’habitude, ca a fait un trou et on peut s’attendre a du vent dans l’apres-midi.

Donc, c’est pour te dire la force de ce premier rayon.? Ce premier rayon tapait toujours dans le plateau qui tremblait mais restait solide parce que c’etait un bon plateau de main de maitre. Seulement, le soleil, c’est tous les jours, et toujours la meme force, alors, petit a petit, ca a fendu les os au fond de la chair de terre, et, lentement, le val s’est creuse a coups de rayons de soleil. Quand ca a ete perce, l’Asse, la-haut, s’est decidee : elle a lache ses glaces et elle est descendue. Puisqu’il y a un chemin, tant vaut qu’on en profite, elle a dit.