Etude des parties 1 et 2 des liaisons dangereuses

Etude des parties 1 et 2 des liaisons dangereuses

1. Les types de lettres Cette premiere partie donne surtout cinq exemples de lettres : la confidence : a mi-chemin du journal intime, elle est caracteristique des lettres de Cecile de Volanges (lettres I, IV, XIV) la declaration d’amour : souvent fausse (c’est le cas des lettres de Valmont a Mme de Tourvel : XXIV, XXXV, XXXVI), elle peut etre sincere : c’est le cas des lettres de Cecile et de Danceny (XVII, XXVIII) et « l’editeur » finit d’ailleurs par les supprimer. Ces lettres forment comme un contrepoint de fraicheur et de sincerite.

Mais la marquise de Merteuil en previent Valmont : la lettre ralentit la conquete amoureuse (lettre XXXIII). le recit : la lettre est alors un « bulletin » (lettre XXV) de campagne ou de victoire qui souligne la complicite du redacteur et de son destinataire (lettres IV, VI, XXI, XXIII, XXV). Mais le recit en est plus ou moins sincere (ainsi dans la lettre X, ou la marquise de Merteuil veut rendre Valmont jaloux. ) l’analyse psychologique : elle est caracteristique de l’inspiration de la marquise de Merteuil, comme de ses strategies machiaveliques (ainsi la lettre XXXVIII, ou elle discerne en Cecile une libertine potentielle). ‘injonction : la lettre devient mise en

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garde ou demande de conseils et manifeste l’interdependance progressive de certains personnages. Quel que soit le type de lettre, il n’en est pas d’innocente, car la lettre peut etre utilisee : elle se montre (XXV, XXVII) ou se derobe (XLIV). C’est une arme dangereuse puisqu’elle garde la trace intime des passions (XXVI). C’est d’ailleurs ce que Valmont retorque a la marquise de Merteuil (XXXIV) en montrant comment obliger par ruse a lire une lettre est un pas essentiel dans la conquete amoureuse.

Lecture : lettre XXXIII (extrait) 2. Les jeux de points de vue Le roman epistolaire est un roman du point de vue : en l’absence d’un narrateur, nous sommes en presence d’un vrai kaleidoscope. Mais l’art du romancier est dans l’agencement des lettres, qui finissent par donner au lecteur, qui dispose de l’ensemble, une position privilegiee sur les personnages et, grace aux eclairages multiples dont il dispose, lui font savourer certains episodes.

Ces jeux sont donc vecteurs d’ironie et revelent le mensonge essentiel des rapports humains : le lecteur mesure l’erreur de jugement des personnages : il percoit l’ingenuite de Cecile (lettres VII, XXVII, XXIX)), la naivete de Mme de Tourvel qui se trompe sur Valmont (lettres VIII, XI, XXII) ou celle de Mme de Volanges qui se trompe sur Mme de Merteuil (lettre XXXII). le lecteur decouvre la duplicite des personnages : on pourra comparer les lettres X et XIII qui mettent en valeur celle e Mme de Merteuil a l’egard de Belleroche; apprecier la « charite » dont Valmont veut aveugler Mme de Tourvel en comparant les lettres XXI et XXII; savourer les doubles sens de la lettre XLVIII en la confrontant a la lettre XLVII, ou nous avons appris que « l’autel d’amour » est le dos de la courtisane Emilie. 3. Premiers portraits L’interet du roman par lettres doit etre maintenu par la variete des formes et des tons. Laclos y parvient par l’agencement des recits comme par le style particulier de chaque personnage.

La secrete felure que revelent certains d’entre eux (Valmont, Mme de Tourvel) peut commander, au terme de cette partie, une premiere attente de lecture. Cecile : ses lettres manifestent sa spontaneite (lettres I, XXVII), voire sa puerilite. Elle est l’ingenue, que ses troubles (lettre III) designent par avance comme victime. Mme de Tourvel : elle parle le langage de la vertu (XXVI). Son style est pose, injonctif, toujours moralisateur (lettres XXXVII, XLI), mais on y percoit l’effort, le debat interieur. Mme de Merteuil : elle joue le role d’un « guide » (lettre XXIX), est passee maitre dans l’art du persiflage (lettres V, X).

Ses lettres refletent la froideur, le calcul perfide, voire la cruaute cynique (lettre V). Son despotisme est souligne par Valmont (lettre IV). On pourra dans l’etude de la lettre XXXIII, mettre en valeur sa volonte de puissance, a laquelle l’ordre rigoureux de sa syntaxe et de son argumentation ajoute une froide determination. Valmont : Mme de Volanges en donne sans doute le portrait qui parait le plus fidele a ce stade du recit (lettres IX, XXXII). Cynique et calculateur (lettre XXI), il est toujours a l’unisson avec Mme de Merteuil, qui reconnait dans ses lettres « un ordre qui [le] decele a chaque phrase. Il est le type meme du libertin, pour lequel la conquete amoureuse est une chasse (lettres IV, XXIII). Pourtant il parait plus lyrique et fougueux que Mme de Merteuil (lettres IV, VI, XV), et donc moins inebranlable. DEUXIEME PARTIE Resume : La marquise de Merteuil organise entre Cecile et Danceny un dernier entretien dont elle attend beaucoup. Valmont est charge de faire la lecon a Danceny. Quant a Cecile, elle est vite revenue des bonnes dispositions ou l’avait mise son confesseur.

Desesperant de la mollesse de Danceny, Mme de Merteuil, voulant stimuler son ardeur par l’epreuve, revele toute l’intrigue a Mme de Volanges, qui ferme sa porte a Danceny et emmene Cecile chez Mme de Rosemonde. C’est une occasion pour Valmont de les suivre et de devenir l’intermediaire entre les deux amoureux. Occasion aussi de retrouver Mme de Tourvel, qui ne peut s’empecher de lui ecrire pour se justifier ou s’accrocher desesperement a son devoir. Cependant, irritee des conseils de prudence que lui prodigue Valmont a l’egard du libertin Prevan qui a parie de la seduire, Mme de Merteuil manigance une aventure dont ce dernier sort deshonore.

La marquise triomphe d’autant plus de ces affaires qu’elle tient le sort de tous dans ses mains, tout en jouissant de la confiance de la bonne compagnie. 1. Le libertin : les masques L’etymologie de ce terme (il vient du latin libertinus qui signifie affranchi) est de nature a eclairer le sens qu’il convient de lui donner dans Les Liaisons dangereuses. « Grand seigneur mechant homme » aux dires du valet de Don Juan, son activite n’a en effet de sens que dans une societe fortement sanglee dans des codes moraux : ceux de la representation et de la bonne compagnie; ceux de la reputation et de l’honneur.

A travers les personnages de Valmont et Merteuil, Laclos entend faire le portrait de deux libertins au sens ou l’on entendait ce mot sous le regne de Louis XVI. A vrai dire, nos deux personnages sont plutot des « roues », comme on disait a l’epoque, c’est-a-dire deux hypocrites : aimable, d’une parfaite distinction de manieres et de langage, le roue fait du mensonge un signe aristocratique qui est l’indice des ames fortes. Il n’a donc pas grand chose a voir avec le petit maitre » de la Regence, jeune debauche courant de conquete en conquete, ni surtout avec le libertin au sens philosophique qui prone l’impiete et se fait l’adepte d’une morale epicurienne. Le vrai triomphe du libertin depeint par Laclos est de s’assurer l’estime d’une societe eprise de respectabilite tout en etant un parfait scelerat, delectation supreme d’un etre rebelle a toute obedience – et d’abord celle des passions – , anime aussi d’un orgueil intransigeant qui, derriere le cynisme ou le machiavelisme, fait de lui un heros de la volonte. tre proteiforme, le libertin peut endosser toutes les apparences que reclame une situation : ainsi Valmont qui, comme il s’est laisse aller a gouter sa charite simulee (lettre XXI), se prend a etre « amoureux et timide » (lettre LVII) ou deguise dans ses lettres a Mme de Tourvel « le deraisonnement de l’amour » (lettre LXX); ainsi Mme de Merteuil, dont la duplicite sait jouer tous les roles avec une jouissance cynique : elle trahit Cecile (lettre LXIII), jouit de voir qu’on la prend pour un guide consolateur (ibid. . comedien consomme, le libertin excelle dans la representation, et l’agencement des lettres permet d’en savourer toutes les facettes. Ainsi les lettres d’amour de Valmont a Mme de Tourvel ( lettre LXVIII) sont confrontees au commentaire que le meme en fait pour Mme de Merteuil (lettre LXX); les poses etudiees de celle-ci pour Prevan (lettre LXXXV) sont demasquees par le recit , faussement indigne et vertueux, de l’aventure (LXXXVII). etteur en scene, le libertin agit sur les evenements et tire les ficelles (on aura pu noter les compliments qu’a ce propos la marquise de Merteuil s’adresse a elle-meme dans la lettre LXXXI : Je commencais a deployer sur le grand theatre les talents que je m’etais donnes). Les lettres LXXI, LXXIX et LXXXV sont de vrais recits enchasses, dans le gout boccacien, de ses machinations perfides. Valmont n’est pas en reste : il ruse pour se faire de Cecile une complice (lettre LXXIII) ou se preparer une entree dans sa chambre ( lettre LXXXIV).

Les conseils de Mme de Merteuil a Valmont sont d’ailleurs ceux d’un regisseur a un acteur (lettre LXIII) et la « gaiete » (lettre LXXIV) qu’elle ne peut se refuser dans la mystification accentue ce cote ludique. 2. Le libertin : la volonte de puissance culte du moi, orgueil et mepris caracterisent d’abord Mme de Merteuil et Valmont. Ils se placent au-dessus du commun des hommes et celebrent la perfection de leurs machinations.. On pourra mesurer l’orgueil de la marquise dans la lettre LXXXI (je suis moi-meme mon ouvrage) comme dans la lettre LXXXV.

Cette autosatisfaction se double d’un mepris pour les faibles (les sots sont ici bas pour nos menus plaisirs, lettre LXIII) et particulierement pour les femmes, que Mme de Merteuil classe en categories (lettre LXXXI). La vertu craintive de Mme de Tourvel (lettre LVI) ou l’ingenuite assez sotte de Cecile de Volanges (lettre LXXXII) semblent d’ailleurs des illustrations de cette typologie, que la marquise sait esquisser pour mieux s’en excepter.

Cet orgueil veut trouver ses signes manifestes : c’est d’abord l’assujettissement des faibles (ainsi les visees de Mme de Merteuil sur Cecile, lettre LIV) et le jeu intellectuel d’un cynisme affranchi de toute valeur morale (lettre XCIX). Mais les deux libertins eux-memes mettent dans leurs rapports la meme tension de la volonte et de l’orgueil. La marquise, consciente de son statut de femme, veut assurer son emprise sur Valmont, qu’elle ne cesse de rabaisser et de persifler. Chez elle, le libertinage prend donc la forme d’un veritable feminisme, que la lettre LXXXI revele dans toute son ampleur vindicative.

Son humiliation d’avoir ete « pariee » par Prevan vaudra a celui-ci un chatiment impitoyable capable de lui montrer qui peut pretendre posseder l’autre (lettres LXXIV et LXXXI la seduction est une guerre : il s’agit pour le conquerant de dissiper d’abord chez sa victime les scrupules de la raison. Ainsi les lettres de Valmont a Mme de Tourvel verifient le jugement de Mme de Merteuil (a quoi vous servirait d’attendrir par lettres, puisque vous ne seriez pas la pour en profiter ? lettre XXXIII). Cette strategie argumentative est particulierement a l’? uvre dans les lettres LVIII et LXXXIII.

Cette seduction depasse parfois la raison dans la fascination « serpentine » que Valmont exerce sur Mme de Tourvel (lettres LXXVI, LXXVIII) ou dans l’appetit que Mme de Merteuil manifeste devant les charmes de Cecile (lettre LXIII), mais l’erotisme dont il s’agit est toujours un « erotisme de tete ». Mme de Merteuil et Valmont sont complices d’abord – et peut-etre exclusivement – par la nature de leur intelligence : leur machiavelisme, allie au voyeurisme qui explique la jouissance qu’ils peuvent prendre aux recits de leurs exploits respectifs, atteste leur cerebralite.

Roman de l’intelligence qui consacre la suprematie de l’esprit, l’? uvre de Laclos met en scene a travers deux personnages de libertins une aversion intellectuelle a l’egard de l’amour, considere comme un « deraisonnement » (lettre LXX). La nature de ce libertinage est donc inseparable de l’etude de deux caracteres qui ne peuvent qu’etre en conflit par l’identite meme de leur prevention a l’egard des passions et de leur orgueil. Ceci, au terme de la deuxieme partie, peut commander une nouvelle attente de lecture.