Epistemologie

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Thomas KUHN – LA STRUCTURE DES REVOLUTIONS SCIENTIFIQUES I. BIOGRAPHIE DE L’AUTEUR Il n’existe pas dans la litterature de biographie de l’auteur. Cependant il est important de preciser la facon dont l’ouvrage Structures des Revolutions Scientifiques se replace dans l’ensemble de son ? uvre, et comment l’idee d’ecrire un tel ouvrage lui est venue.

Cet ouvrage n’est paru pour la premiere fois (nous avons etudie la seconde et derniere edition) qu’a la fin de l’annee 1962, mais l’auteur avait deja, quinze ans auparavant, le conviction qu’un livre de ce type (concernant l’Histoire et le developpement des sciences) devait etre ecrit : il etait alors etudiant en doctorat et redigeait sa these de physique. Peu de temps apres, il quittait les sciences pour leur histoire en recevant une bourse de la Society of Fellows de l’universite de Harvard.

Pendant plusieurs annees, les resultats de ses recherches furent publies sous la forme d’articles historiques, le plus souvent narratifs, concernant l’emergence d’une nouvelle theorie ou decouverte. L’idee lui vint en 1947, quand on lui demanda d’interrompre pour un temps son programme de physique en cours pour preparer un ensemble de conferences sur les origines de la mecanique du XVIIeme siecle.

Pour cela, il dut d’abord se familiariser

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avec ce que savaient sur le sujet les predecesseurs de Galilee et de Newton, et ces etudes preliminaires le menerent rapidement a la Physique d’Aristote, ou est discute le mouvement, et aux travaux anterieurs qui en ont derive. Comme la plupart des historiens des sciences l’avaient fait avant lui, il entrait dans ces textes en connaissant la mecanique et la physique newtonienne. Tout comme eux, il se posait a la lecture de ces textes les questions suivantes : que connaissait de la mecanique la tradition aristotelicienne ?

Que restait-il a en decouvrir pour les savants du XVIIeme siecle ? Posees dans le vocabulaire newtonien, ces questions demandent du coup une reponse dans le meme langage. Et cette reponse est tout a fait claire : meme au niveau apparemment descriptif, les aristoteliciens ne connaissaient rien a la mecanique. Cette tradition ne pouvait donc pas fournir un fondement pour le travail de Galilee et de ses contemporains. Ceux-ci la rejeterent donc par necessite et recommencerent au debut l’etude de la mecanique.

Ce type de generalisation, tres repandu, ne manquait pas de surprendre l’auteur. En effet, Aristote a ete un observateur precis de la nature. Dans les domaines tels que la biologie ou la politique, ses interpretations des phenomenes ont, de plus, souvent ete profondes et penetrantes. Kuhn en vint donc a se demander comment il se faisait que les talents qui le caracterisaient lui aient failli lorsqu’il se penchait sur le mouvement.

Comment a-t-il pu dire tant de choses qui apparaissent aujourd’hui comme des absurdites ? Et plus encore, pourquoi ses vues furent-elles prises au serieux si longtemps par tant et tant de successeurs ? En essayant de repondre a ces questions, l’auteur fit la decouverte d’une nouvelle maniere de lire un ensemble de textes, notamment en se replacant dans le contexte historique et les connaissances scientifiques acquises de l’epoque. Appliquant cette methode, les textes d’Aristote ne lui parurent plus aussi absurdes.

Il ne s’agissait notamment pas de grossieres erreurs de la part d’un etre repute intelligent, mais simplement de la generalisation d’un cas particulier : la theorie aristotelicienne n’etait pas fausse, mais une generalisation trop importante d’un cas particulier. Pourtant la conception aristotelicienne a domine durant une longue periode les recherches scientifiques, avant d’etre remplacee (car il ne s’agissait pas d’une modification), par la theorie newtonienne. Kuhn mit a profit les lecons que lui avait enseignees la lecture d’Aristote pour etudier d’autres auteurs comme Boyle et Newton, Lavoisier et Dalton, ou Boltzmann et Planck.

Afin de mieux comprendre la domination d’une conception et l’emergence de nouvelles theories qui viennent la remplacer, Kuhn s’est egalement interesse aux disciplines telles que la psychologie, notamment gestaltiste, le langage, la philosophie, la sociologie et bien evidemment l’histoire des sciences. A partir de ces etudes, il en arrive a la conclusion que le developpement scientifique depend en partie d’un processus de changement qui n’est pas une simple croissance, mais une revolution.

Il y a de grandes revolutions comme celles qui sont associees aux noms de Copernic, de Newton ou de Darwin, mais la plupart sont beaucoup plus petites, comme la decouverte de l’oxygene ou celle de la planete Uranus. Ce qui prelude ordinairement ce changement, d’apres l’auteur, c’est la prise de conscience d’une anomalie, d’un evenement ou d’un ensemble d’evenements qui n’entrent pas dans les cadres existants pour l’ordonnancement des phenomenes. Le changement qui en resulte est donc de se coiffer d’un type different de chapeau pensant », un chapeau qui fait entrer l’anomalie dans la loi, mais qui, du meme coup, transforme aussi l’ordre que presentent d’autres phenomenes, ordre autrefois sans problemes. C’est donc ainsi que la conception de la nature du changement revolutionnaire de l’auteur a emerge. L’ouvrage Structure des Revolutions Scientifiques a ainsi vu le jour pour la premiere fois aux Etats-Unis en 1962, la seconde edition est parue en 1970 outre-Atlantique et en 1972 en France.

Deux autres ouvrages principaux lui ont succede : La Revolution Copernicienne (1973) qui a pour but de mieux expliquer la conception de l’auteur a partir de l’exemple de la revolution issue des decouvertes de Copernic, et La Tension Essentielle : Tradition et changement dans les sciences (1990) qui est un recueil de textes de l’auteur. II. POSTULATS ET HYPOTHESES Nous avons choisi de traiter ces deux points ensemble car, dans l’ouvrage de T. Kuhn, ils sont difficilement dissociables. Cela lui sera d’ailleurs souvent reproche dans des critiques de ses confreres scientifiques ou historiens.

L’auteur part d’un constat : les theories depassees ne sont pas par principe contraires a la science parce qu’elles ont ete abandonnees. Il entend par la que quasiment aucune de ces theories ne peut etre qualifiees de fausses puisqu’elles respectaient les principes elementaires de la science. Il convient ainsi d’accorder une attention toute particuliere au role de l’histoire dans le processus de developpement de la science. L’auteur souligne ainsi qu’une conception toute differente de celle des manuels classiques se degage du compte-rendu historique de l’activite de recherche.

Il note egalement une difficulte croissante de certains historiens des sciences a remplir les fonctions assignees par le concept de developpement par accumulation. Cela decoule d’un constat : les theories depassees ne sont pas par principe contraires a la science parce qu’elles ont ete abandonnees. Le premier postulat de Kuhn est qu’il est ainsi difficile de considerer le developpement scientifique comme un processus d’accumulation, car il est difficile d’isoler les decouvertes et les inventions individuelles.

Son hypothese est qu’il s’agit ainsi plus d’un developpement que d’une accumulation. Plutot que de rechercher dans les sciences d’autrefois des contributions (durables) au progres d’aujourd’hui, il faut s’efforcer de mettre en lumiere l’ensemble historique que constituait cette science a son epoque. Au debut du developpement de la science, diverses conceptions de la nature, partiellement dictees par des methodes, coexistaient et ont donne naissance a diverses ecoles concurrentes qui avaient des manieres incompatibles de voir le monde et de pratiquer la science.

Un autre postulat est qu’un element arbitraire apparemment, resultant de hasards personnels et historiques, est toujours l’un des elements formatifs des croyances adoptees par un groupe scientifique a un moment donne. Mais cet element n’indique pas que n’importe quel groupe scientifique puisse se livrer a ses activites sans un ensemble de croyances revues et integrees et des reponses fermement ancrees. L’education et la formation professionnelle fournit ces « boites conceptuelles » dans lesquelles la recherche normale cherchera a faire entrer la nature.

Mais la recherche peut-elle avancer sans de telles boites ? Une autre hypothese est que lorsque les scientifiques ne peuvent plus ignorer plus longtemps des anomalies qui renversent la situation etablie dans la pratique scientifique, alors commencent les investigations extraordinaires qui les conduisent finalement a un nouvel ensemble de convictions, sur une nouvelle base pour la pratique de la science. Les episodes extraordinaires au cours desquels se modifient les convictions des specialistes sont qualifiees, dans l’essai de Thomas S.

Kuhn, de revolutions scientifiques. Newton, Copernic, Lavoisier, Einstein : chacune de ses revolutions scientifiques a exige que le groupe rejette une theorie scientifique consacree par le temps en faveur d’une autre qui etait incompatible. Cela a amene un deplacement des problemes et des criteres selon lesquels un probleme est admissible ou une solution legitime. C’est une transformation de l’imagination scientifique, une transformation du monde dans lequel evoluait ce travail scientifique.

L’auteur pose l’hypothese qu’une nouvelle theorie n’est jamais un accroissement de ce que l’on connait deja car : elle implique un changement dans les regles qui gouvernaient jusque-la la pratique de la science normale ; c’est une remise en cause de la competence de certains specialistes qui s’etaient fait une reputation sur les bases de la theorie anterieure. Ainsi son assimilation exige la reconstruction d’une theorie anterieure et la reevaluation de faits anterieurs, processus intrinsequement revolutionnaire, rarement effectue par un seul homme en un seul jour.

Cela peut expliquer les difficultes pour dater les decouvertes. Le monde du savant se trouve donc qualitativement transforme en meme temps qu’il est quantitativement enrichi par les nouveautes fondamentales des faits tout autant que des theories. D’autres postulats concernant principalement des definitions de termes apparaissent tout au long de l’ouvrage. Mais il nous semble plus pertinent de les laisser dans le resume pour eviter des repetitions, et surtout pour ameliorer la comprehension. III.

MODE DE DEMONSTRATION En premier lieu, Kuhn souligne principalement le role de l’Histoire et l’importance du contexte historique qu’il ne faut pas omettre lorsque l’on veut etudier le processus de developpement de la science. En effet, c’est le contexte historique qui a amene Kuhn a rejeter en premier lieu une theorie d’accumulation de la science qui en fait ce qu’elle est. L’auteur y developpe plus avant la notion de paradigme qui permet la constitution de la science normale, notamment en fournissant un loi, une theorie et une application et un dispositif experimental.

L’auteur met d’abord en avant le fait que les stades primitifs du developpement de la plupart des sciences ont ete caracterises par une concurrence continuelle entre un certain nombre de conceptions opposees de la nature, dont chacune etait partiellement dictee par la methode l’observation scientifique et en gros compatible avec elle. Ce qui differenciait ces diverses ecoles, ce n’est pas telle ou telle erreur de methode (elles etaient toutes scientifiques) mais ce que l’auteur appelle leurs manieres incompatibles de voir le monde et d’y pratiquer la science.

L’observation et l’experience peuvent et doivent reduire impitoyablement l’eventail des croyances scientifiquement admissibles, autrement il n’y aurait pas de science. Mais a elles seules elles ne peuvent pas determiner un ensemble particulier de ces croyances. Ainsi, un element apparemment arbitraire, resultant de hasards personnels et historiques, est toujours l’un des elements formatifs des croyances adoptees par un groupe scientifique a un moment donne. Apres l’acheminement vers la science normale, l’auteur etudie la nature de cette science.

Il en arrive finalement a decrire cette recherche comme une tentative opiniatre et menee avec devouement pour forcer la nature a se ranger dans les boites conceptuelles fournies par la formation professionnelle. Il se demande alors si la recherche pourrait avancer sans de telles boites, quel que soit l’element arbitraire intervenant dans leurs origines historiques. Ensuite, Kuhn aborde plus precisement les crises et leurs consequences qui sont les revolutions scientifiques. Les crises concernent les periodes ou les scientifiques sont confrontes a l’incapacite de leur modele (ou paradigme) a resoudre une enigme.

Si la crise gagne de l’importance et surtout perdure, la validite du modele est remise en cause par l’emergence d’un nouveau paradigme qui represente une reponse possible a la crise. La revolution scientifique represente l’assimilation du nouveau paradigme et la disparition de l’ancien. L’auteur etudie ensuite l’impact des revolutions sur le groupe scientifique qui la subit, notamment en termes de vision du monde. Il souligne dans cette partie l’incompatibilite des paradigmes concurrents, leur incommensurabilite, en raison principalement de differences de langage et de schemas de pensee.

Le processus de resorption et d’invisibilite des revolutions est egalement analyse : l’assimilation d’un nouveau paradigme en fait la norme, et les media de la science (notamment les manuels) passent sous silence ce processus d’evolution en offrant une presentation synthetique des connaissances. Enfin, Kuhn s’interroge sur la notion de progres et montre que ces revolutions, loin de faire de la science une discipline inorganisee et aleatoire, sont vecteurs de progres. Le schema de demonstration de l’auteur est ainsi principalement chronologique, tout en analysant en profondeur la nature des phenomenes.

Ainsi, avant de traiter des revolutions scientifiques, il presente sa conception de la nature de la science normale, comme il la percoit a travers les ecrits historiques. Il jette des lors les bases pour la demonstration de la naissance d’une crise, de sa maturation jusqu’a une revolution, et enfin de la resorption de cette derniere lorsque son paradigme est devenu dominant. Son analyse est avant tout descriptive, avec exemples historiques a l’appui, mais egalement, par moments prescriptive, ce qui peut poser certains problemes comme nous le verront dans la partie critique. IV. RESUME 1.

L’acheminement vers la science normale. La science normale est une recherche fermement accreditee par une plusieurs decouvertes scientifiques passees, decouvertes que tel ou tel groupe scientifique considere comme suffisantes pour devenir le point de depart d’autres travaux. Les decouvertes (par exemple de Franklin, Newton) etaient d’une part suffisamment remarquables pour soustraire un groupe coherent d’adeptes a d’autres activites scientifiques concurrentes, et d’autre part ouvraient des perspectives suffisamment vastes pour fournir aux nouveaux groupes de chercheurs toute sorte de problemes a resoudre.

Les decouvertes qui ont en commun ces deux caracteristiques sont appelees paradigmes par l’auteur. Les paradigmes fournissent une loi, une theorie, une application et un dispositif experimental, bref un modele qui donne naissance a des traditions particulieres et coherentes de recherche scientifique. Le passage d’un paradigme a un autre par l’intermediaire d’une revolution est le modele normal du developpement d’une science adulte. Cependant, on peut noter que ce processus de developpement n’est pas caracteristique de la periode anterieure a Newton.

En effet, il n’y avait pas, a cette epoque-la, de paradigme universellement reconnu : il y avait differentes ecoles, et tous leurs membres etaient consideres comme des hommes de science. La route a ete longue avant de trouver un solide accord de base, pour deux raisons principales : d’abord, en l’absence de paradigme, tous les faits semblaient egalement importants (aucune theorie preetablie ne permettait de « faire parler » les faits) ; ensuite, la technologie etait peu developpee (or elle joue souvent un role vital dans l’emergence de nouvelles sciences).

Pour etre acceptee comme paradigme, une theorie doit sembler meilleure que ses concurrentes, mais il n’est pas necessaire qu’elle explique tous les faits auxquels elle peut se trouver confrontee. « La verite emerge plus souvent de l’erreur que de la confusion ». L’emergence d’un nouveau paradigme affecte la structure du groupe qui travaille dans ce domaine : l’importance des ecoles concurrentes diminue car leurs membres sont convertis ou ignores. Cela implique une definition nouvelle et plus stricte du domaine de recherche.

L’etude de la nature devient une specialite, une discipline avec l’arrivee du paradigme : ce dernier definit la science. De plus, pourvu qu’il y ait un manuel, le chercheur peut commencer ses recherches la ou s’arrete le manuel et se consacrer aux aspects les plus subtils et esoteriques de son domaine de recherche. Ainsi, avec la naissance d’un paradigme et la constitution d’une discipline, les livres, les revues specialisees apparaissent, et deviennent souvent illisibles, sauf pour les confreres. 2.

La nature de la science normale. Dans une science, un paradigme (un modele ou un schema accepte) est rarement susceptible d’etre reproduit : comme une decision judiciaire admise dans le droit commun, c’est un concept destine a etre structure et precise dans des conditions nouvelles ou plus strictes. Au debut, le paradigme est limite, tant en envergure qu’en precision. Le succes d’un paradigme est en grande partie au depart une promesse de succes, revelee par des exemples choisis et encore incomplets.

La science normale consiste a realiser cette promesse, en etendant la connaissance des faits que le paradigme considere comme revelateurs, en augmentant la correlation entre ces faits et les predictions du paradigme, et en precisant davantage le paradigme lui-meme. La recherche de la science normale est dirigee vers une connaissance plus approfondie des phenomenes et theories que le paradigme fournit deja. Ce sont des tentatives pour forcer la nature a se couler dans les boites preformees du paradigme, il n’y a pas de nouvelles decouvertes ou theories : la echerche de la science normale restreint le champ visuel, mais cela est essentiel pour le developpement scientifique. La science normale retient trois points de vue pour l’investigation des faits, points de vue qui lui permettent de definir les problemes qu’elle reconnait : les faits du paradigme, la recherche de la concordance de la theorie avec la nature, les travaux empiriques pour la precision du paradigme : recherche de constantes physiques, etablissement de lois quantitatives, precision de l’ambiguite.

Les deux premiers points representent une partie, minime, qui consiste simplement a utiliser la theorie existante pour fournir sur les faits des predictions de valeur intrinseque. Ce sont des travaux necessaires qui amenent la construction d’appareillages, d’outils techniques et mathematiques, dans le but approfondir le paradigme ou d’en trouver une nouvelle application.

Le dernier represente le probleme de la theorie pour preciser le paradigme : il s’agit d’un developpement scientifique qualitatif, de travaux a la fois sur la theorie et sur les faits car les chercheurs font appel a d’autres theories pour fabriquer l’outillage qui servira a preciser et affiner le paradigme. 3. La science normale. Resolution des enigmes. Ce qui est frappant dans les problemes de recherche en science normale, c’est qu’ils se preoccupent tres peu de trouver des nouveautes d’importance capitale, tant dans le domaine des concepts que dans celui des phenomenes.

Meme le projet de recherche qui vise a preciser le paradigme n’a pas pour but de decouvrir une nouveaute inattendue. Pourquoi s’attacher a cette recherche-la ? Les resultats obtenus par la recherche normale ont de l’importance car ils augmentent la portee et la precision de l’application du paradigme. Mener jusqu’a sa conclusion un probleme de recherche normale, c’est trouver une voir neuve pour parvenir a ce que l’on prevoit, et cela implique la resolution de toutes sortes d’enigmes sur les plan instrumental, conceptuel et mathematique.

Les enigmes representent ces problemes specifiques qui donnent a chacun l’occasion de prouver son ingeniosite ou son habilete. Ce qui fait une bonne enigme n’est pas son importance, mais l’existence d’une solution. Un probleme sera considere comme tel par les scientifiques s’il est reductible aux donnees d’une enigme : une solution existe, il faut la trouver par l’ingeniosite ou l’habilete. C’est ce qui motive le scientifique : s’il est assez habile, il parviendra a resoudre une enigme encore jamais resolue. Mais il ne suffit qu’un probleme ait une solution pour l’etiqueter « enigme ».

Il doit aussi obeir a des regles limitant d’une part la nature des solutions acceptables, et d’autre part les etapes permettant d’y parvenir. Les problemes et enigmes doivent etre resolus selon ces regles (point de vue adopte ou preconception) : il s’agit de demontrer la resolution de l’enigme en termes compatibles avec les fondements de la theorie du paradigme. Ces regles imposent des restrictions qui limitent le nombre de solutions possibles, et seul un changement des regles du jeu (donc un changement de paradigme) pourrait fournir une autre possibilite.

Pour un scientifique, l’acceptation d’un paradigme implique des obligations, c’est-a-dire plusieurs sortes de regles : les affirmations explicites de lois scientifiques, ou les affirmations concernant des concepts et des theories : ces affirmations aident a formuler les enigmes et a limiter les solutions acceptables, les imperatifs instrumentaux : ce sont les manieres legitimes de les employer, les imperatifs metaphysiques, par exemple les ? uvres de Descartes, les imperatifs de l’homme de science qui sont d’augmenter la portee de l’ordre et de la precision dans la comprehension du monde.

L’existence de ce reseau serre d’imperatifs conceptuels, theoriques, instrumentaux et methodologiques est la principale source de la metaphore qui assimile la science normale a la solution d’une enigme. Les regles derivent des paradigmes, mais les paradigmes peuvent guider la recherche, meme en l’absence de regles. 4. Anteriorite des paradigmes. Malgre les ambiguites occasionnelles, il est generalement possible de determiner avec une aisance relative les paradigmes d’un groupe scientifique arrive a maturite. Mais determiner des paradigmes communs n’equivaut pas a determiner des regles communes.

Il suffit pour s’en convaincre d’analyser l’evolution d’une tradition scientifique particuliere. Un paradigme peut guider des recherches, meme s’il ne se laisse pas reduire a une interpretation unique ou a des regles generalement admises : l’existence d’un paradigme n’implique pas celle d’un ensemble complet de regles. Des lors, que peut signifier l’expression « influence directe des paradigmes » ? Puisque les scientifiques ne se demandent generalement pas ce qui legitime telle ou telle solution, on est tente de supposer qu’ils connaissent la solution, au moins intuitivement.

Il se peut aussi que les paradigmes soient plus anciens, plus contraignants et plus complets que n’importe quel ensemble de regles de recherche que l’on pourrait en abstraire sans equivoque. Les paradigmes se rapprochent des lors des connaissances tacites : ils peuvent determiner la science normale par modelage direct sans l’intervention de regles perceptibles car la formation scientifique est un processus d’apprentissage qui passe par l’exercice manuel et l’action et qui se poursuit tout au long de l’initiation professionnelle.

Une autre raison amene a penser que les paradigmes guident la recherche par modelage direct et sont donc anterieurs aux regles. La periode qui precede la formation d’un paradigme, en particulier, est regulierement marquee par des discussions frequentes et profondes sur les methodes legitimes, les problemes, les solutions acceptables, bien que cela serve plus a definir les ecoles qu’a rallier l’unanimite. Ces discussions ne disparaissent pas our toujours avec l’apparition du paradigme : elles reapparaissent juste avant et pendant les revolutions scientifiques, au moment ou les paradigmes sont attaques et sont susceptibles de changer (tant que les paradigmes sont surs, il n’y a pas besoin de s’entendre sur la rationalisation). Il ne faut jamais oublier que la science n’est pas un bloc monolithique. Si l’on considere a la fois toutes les branches, elle apparait au contraire comme une structure delabree dont les differentes parties ne sont liees par aucune coherence.

Les regles scientifiques, quand elles existent, sont habituellement communes a un groupe scientifique tres large, mais ce n’est pas forcement le cas des paradigmes. Par exemple, si la mecanique quantique est un paradigme de nombreux groupes scientifiques, ce n’est pas pour tous le meme paradigme : ils en font differentes applications. Ainsi, plusieurs traditions de science normale coexistent : une revolution dans l’une ne s’etendra pas forcement aux autres. Ce sont les effets de la specialisation. 5. Anomalies et apparition des decouvertes scientifiques.

La science normale, cette activite consistant a resoudre des enigmes, est une forte accumulation de tentatives qui reussit pleinement a atteindre son but, c’est-a-dire etendre regulierement, en portee et en precision, la connaissance scientifique. Les nouveautes fondamentales dans les faits et la theorie se font jour par inadvertance, au cours d’un jeu mene avec un ensemble de regles, mais l’assimilation de ces nouveautes exige l’elaboration d’un autre ensemble de regles. Les decouvertes ne sont pas des evenements isoles, mais des episodes prolonges dont la structure se reproduit regulierement.

La decouverte commence avec la conscience d’un anomalie, c’est-a-dire l’impression que la nature, d’une maniere ou d’une autre, contredit les resultats attendus dans le cadre du paradigme qui gouverne la science normale. Il y a ensuite une exploration, plus ou moins prolongee, du domaine de l’anomalie. Et l’episode n’est clos que lorsque la theorie du paradigme est reajustee afin que le phenomene anormal devienne le phenomene attendu : les nouveautes de faits et de theories sont intimement liees dans la decouverte scientifique.

Les decouvertes ne sont pas des processus simples, avec une date et un auteur identifies, au contraire. La decouverte d’un type nouveau de phenomene est un evenement complexe, qui implique le fait de reconnaitre a la fois qu’il y a quelque chose et ce que c’est. Par exemple, Priestley et Lavoisier ont tous les deux ete mis en presence de l’oxygene par leurs experiences, mais on ne peut decerner la palme de la decouverte a aucun des deux. En effet, Priestley a ete le premier a isoler un gaz qui fut par la suite reconnu comme etant un element distinct.

Mais l’echantillon de Priestley n’etait pas pur, et si l’on peut considerer que tenir dans ses mains de l’oxygene impur equivaut a le decouvrir, l’exploit avait ete accompli par tous ceux qui avaient mis en bouteille de l’air atmospherique. Quant a Lavoisier, ses travaux de 1775 l’ont amene a voir dans ce gaz (en fait, l’oxygene) de « l’air meme entier » : il etait donc face au gaz oxygene, mais sans le reconnaitre. Si les deux aspects du probleme, observation et conceptualisation, fait et assimilation a une theorie, sont inseparablement lies dans la decouverte, il nous faut considerer celle-ci comme un processus qui demande du temps.

La decouverte implique un processus d’assimilation conceptuelle assez etendu dans le temps. Pouvons-nous dire aussi qu’elle implique un changement de paradigme ? Il n’y a pas de reponse generale. La perception de l’anomalie (par exemple l’oxygene ou les rayons X), c’est-a-dire un phenomene auquel le paradigme n’avait pas prepare l’experimentateur, a joue un role important pour preparer la voie a la perception de la nouveaute. Mais ce sentiment que quelque chose n’allait pas n’etait que le prelude de la decouverte.

Contrairement au cas de l’oxygene, la theorie etablie n’interdisait pas absolument l’existence de rayons X, mais ceux-ci s’opposaient a ce que des habitudes profondement ancrees rendaient previsibles. Les rayons X modifiaient des specialites deja existantes, ils refusaient a certains types d’instrumentation jusque-la conformes au paradigme leur droit a ce titre. La decouverte des rayons X exigeait un changement de paradigme, donc un changement a la fois dans les procedes et les resultats previsibles. Les decouvertes predites par la theorie sont des parties de la science normale et ’apportent aucune categorie nouvelle de fait. C’est seulement lorsque l’experience et la theorie possible parviennent a une correlation etroite que la decouverte emerge et que la theorie devient paradigme. On peut citer les caracteristiques communes aux decouvertes qui font apparaitre de nouveaux phenomenes : une conscience anterieure de l’anomalie, une emergence graduelle de sa reconnaissance, sur le plan simultanement de l’observation et des concepts, une changement inevitable, souvent accompagne de resistances dans les domaines et procedes regis par le paradigme.

La science normale est une entreprise qui n’est pas dirigee vers les nouveautes et tend d’abord a les supprimer, mais elle se revele neanmoins tres efficace pour les amener a la lumiere. La nouveaute n’apparait ordinairement qu’a l’homme qui, sachant avec precision ce qu’il doit attendre (grace a un paradigme developpe et rigide), est capable de reconnaitre qu’il s’est produit quelque chose d’autre. L’anomalie n’apparait que sur la toile de fond fournie par le paradigme.

Dans le processus habituel de decouverte, la resistance au changement a une utilite : elle garantit que les scientifiques ne seront pas deranges pour rien. 6. Crise et apparition des theories scientifiques. Le progres (dans le sens ou les scientifiques sont capables de rendre compte d’un nombre accru de phenomenes naturels) ne s’est accompli qu’en eliminant ou en remplacant certaines croyances et certains procedes admis jusque-la comme des elements du paradigme anterieur. Toutefois les decouvertes ne sont pas les uniques sources de ces changements de paradigme, a la fois destructeurs et constructeurs.

Si la conscience de l’anomalie joue un role dans l’emergence de nouveaux phenomenes, on ne trouvera pas surprenant que ce soit la encore, mais en plus profond, la condition prealable de tous les changements acceptables de theories. Parce qu’elle exige sur une grande echelle une negation du paradigme et des changements majeurs dans les problemes et les techniques de la science normale, l’emergence de nouvelles theories est generalement precedee par une periode de grande insecurite pour les scientifiques.

L’echec de regles existantes est le prelude pour la recherche de nouvelles regles. Dans chaque cas, une nouvelle theorie n’est apparue qu’apres des echecs caracterises de l’activite normale de resolution des problemes. Ces echecs et la proliferation de theories qui en est le signe se sont produits au maximum 10 ou 20 avant la formulation de la nouvelle theorie. Celle-ci semble une reponse directe a la crise. De plus, egalement dans chaque cas, les problemes a l’origine de l’echec etaient toujours d’un type connu depuis longtemps.

L’activite anterieure de la science normale avait donne a chacun toute latitude de les considerer comme resolus ou quasi-resolus, ce qui explique pourquoi le sentiment d’echec, quand il apparut, fut si aigu. Enfin, dans tous les cas, on avait, au moins partiellement entrevu la solution de chacun de ces problemes a une epoque ou il n’y avait pas de crise dans la science correspondante, et en l’absence de crise, on avait ignore ces anticipations. Ainsi, il apparait que la crise joue un role important dans l’apparition de nouvelles theories.

Aussi longtemps que les outils fournis par un paradigme se montrent capables de resoudre les problemes qu’il definit, la science se developpe plus vite et penetre plus profondement les faits en employant ces outils avec confiance. La raison en est claire. Il en est des sciences comme de l’industrie : le renouvellement des outils est un luxe qui doit etre reserve aux circonstances qui l’exigent. La crise signifie que l’on se trouve dans l’obligation de renouveler les outils. 7.

Reponse a la crise Admettons que les crises sont une condition prealable et necessaire d’une nouvelle theorie : comment les scientifiques reagissent-ils en leur presence ? Nous pouvons deja dire ce qu’ils ne font pas, meme en face d’anomalies graves et durables : ils ne renoncent pas au paradigme qui les a menes a la crise, ils ne considerent pas les anomalies comme des preuves contraires. La premiere raison est qu’une fois qu’elle a rang de paradigme, une theorie scientifique ne sera declaree sans valeur que si une theorie concurrente est prete a prendre sa place.

Il est fondamental de comprendre que l’acte de jugement qui conduit les savants a rejeter une theorie anterieurement acceptee est toujours fonde sur quelque chose de plus qu’une comparaison de cette theorie avec l’univers ambiant. Decider de rejeter un paradigme est toujours simultanement decider d’en accepter un autre. La deuxieme raison est que les preuves infirmant une theorie epistemologique generalement admise ne peuvent tout au plus que contribuer a creer une crise.

Mais elles ne pourrons pas prouver la faussete de cette theorie philosophique car ses adeptes feront ce que nous avons vu faire aux savants face a une anomalie : ils elaboreront de nouvelles versions et des remaniements adequats de leur theorie afin d’eliminer tout conflit apparent. Sous l’angle d’une nouvelle theorie de la connaissance scientifique, ces anomalies n’apparaitront plus alors comme de simples faits, mais comme des tautologies. Les scientifiques ne peuvent pas rejeter un paradigme et rester des scientifiques.

Certains hommes ont sans doute ete amenes a deserter la science, etant incapable de supporter un etat de crise. La crise est une « tension essentielle » de la recherche scientifique pour creer, mais rejeter un paradigme sans lui en substituer un autre, c’est rejeter la science elle-meme. Mais sans la recherche, il n’y a pas de preuve contraire. Qu’est-ce qui differencie, alors, la science normale de la science en etat de crise ? La premiere se caracterise par l’enigme (definie par la theorie existante), et la seconde par la preuve contraire que l’on ne parvient pas a resoudre avec le paradigme existant.

Si une anomalie dans la coherence entre la theorie et la nature doit faire apparaitre une crise, il faut generalement qu’elle soit plus qu’une simple anomalie. Il y a toujours des difficultes quelque part dans la coherence paradigme-nature, mais la plupart se resolvent souvent tot ou tard, par des processus souvent imprevisibles. Ce sont les circonstances qui donnent a l’anomalie une valeur particuliere. Quand, pour ces raisons, une anomalie semble etre plus qu’une enigme de la science normale, la transition vers la crise, le passage a la science extraordinaire a deja commence.

L’anomalie commence a etre plus generalement reconnue. Elle resiste a l’explication: les scientifiques lui portent de plus en plus d’attention. Ce faisant, plus de personnes acceptent des divergences plus ou moins grandes par rapport au paradigme : les regles perdent de leur precision, le paradigme existe encore, mais peu de specialistes sont entierement d’accord sur sa nature. La crise a deux effets universels. D’abord, toutes les crises commencent par l’obscurcissement du paradigme et par un relachement consecutif des regles de la recherche en science normale.

Ensuite, toutes les crises se terminent d’une des manieres suivantes : la science normale resout in extremis le probleme a l’origine de la crise, le probleme resiste, meme si le point de vue est totalement nouveau, un nouveau candidat au titre de paradigme apparait et une bataille s’ensuit. Le passage d’un paradigme en etat crise a un nouveau paradigme d’ou puisse naitre une nouvelle tradition de science normale est loin d’etre un processus cumulatif, realisable a partir de variantes ou d’extensions de l’ancien paradigme.

C’est plutot une reconstruction de tout un secteur sur de nouveaux fondements, reconstructions qui changent certaines des generalisations. Durant la periode transitoire, il y a un chevauchement, important mais jamais complet, entre les problemes qui peuvent etre resolus par l’ancien et le nouveau paradigme, mais il y a des differences decisives entre les modes de solution. Lorsque la transition est complete, les specialistes ont une tout autre maniere de considerer leur domaine, ses methodes et ses buts : c’est un passage d’une forme a une autre.

C’est parce qu’une nouvelle theorie brise une tradition de recherche scientifique et en introduit une nouvelle qu’il est probable que cette apparition ne se produira que lorsque l’impression prevaudra que la premiere tradition est gravement erronee. Il est ainsi frequent qu’un paradigme apparaisse, embryon, avant qu’une crise ne se soit developpee ou ait ete reconnue (exemple de Lavoisier). Dans d’autres cas (exemples de Einstein et Copernic), un temps considerable s’est ecoule entre le premier sentiment d’echec et l’emergence du nouveau paradigme.

Le recours, fragmentaire ou total, a ces procedures extraordinaires peut avoir une autre consequence : la crise amene souvent une proliferation de decouvertes nouvelles en preparant l’esprit scientifique a reconnaitre aux anomalies leur valeur reelle. Ainsi, la crise diminue l’emprise des stereotypes et fournit les donnees supplementaires necessaires a un changement fondamental de paradigme. Il y a circularite entre le passage a un nouveau paradigme et la revolution scientifique. 8. Nature et necessite des revolutions scientifiques.

Il a ete indique que les revolutions scientifiques sont considerees comme des episodes non cumulatifs de developpement, dans lesquels un paradigme plus ancien est remplace, en totalite ou en partie, par un nouveau paradigme incompatible. Pourquoi appeler revolution ce changement de paradigme ? Comme les revolutions politiques, les revolutions scientifiques commencent avec un sentiment croissant, souvent restreint a une petite fraction du groupe scientifique, qu’un paradigme a cesse de fonctionner de maniere satisfaisante pour l’exploration d’un domaine de la nature sur lequel ce meme paradigme a anterieurement dirige les recherches.

Les revolutions scientifiques ne paraissent obligatoirement revolutionnaires qu’aux yeux de ceux dont le paradigme subit le contre-coup de la revolution. Pour l’observateur exterieur, elles apparaissent comme les etapes normales d’un processus de developpement. De plus, comme en politique, un choix entre les paradigmes concurrents s’avere etre un choix entre des modes vie incompatibles de la communaute. Quand les paradigmes sont pris en consideration dans une discussion concernant le choix du paradigme, leur role est necessairement circulaire.

Chaque groupe se sert de son paradigme et y puise ses elements de defense. Les premisses et valeurs communes aux deux partis ne sont pas assez importantes pour que l’accord soit facile. Le choix du paradigme ne peut etre impose par aucune autorite superieure a l’assentiment du groupe interesse. Pour comprendre comment se font les revolutions scientifiques, il faut etudier la force des elements tires de la nature et de la logique, mais aussi les techniques de persuasion par la discussion.

Le probleme du choix du paradigme ne peut jamais etre regle sans equivoque par le seul jeu de la logique et de l’experimentation. Selon l’image ideale de la science, une connaissance nouvelle remplacerait l’ignorance suivant un processus cumulatif. Mais a partir de l’apparition du premier paradigme, l’assimilation de toute nouvelle theorie et de presque tous les phenomenes d’un genre nouveau a exige en fait l’abandon d’un paradigme anterieur, suivi d’un conflit entre les ecoles de pensee scientifiques concurrentes.

Il ne s’agit donc pas d’un developpement cumulatif. L’acquisition cumulative de nouveautes n’est pas seulement rare en faits, mais improbable en principe. Une nouveaute inattendue, une decouverte nouvelle ne peuvent apparaitre que dans la mesure ou ce que le scientifique attend de la nature et de ses instruments sera dementi par les faits. L’importance de la decouverte qui en resulte sera souvent proportionnelle a l’etendue de l’anomalie qui l’a annoncee et des difficultes rencontrees.

Il y a ainsi necessairement un conflit entre l’ancien paradigme (anomalie) et le nouveau (phenomene conforme a la loi) : il n’y a pas d’autre facon de promouvoir les decouvertes. L’argument est le meme pour l’invention de nouvelles theories, car il n’y a que trois types de phenomenes : ceux expliques par les paradigmes existants, ceux dont les details demandent de plus preciser la theorie, ceux qui representent des anomalies reconnues dont la caracteristique est un refus de se laisser assimiler par les paradigmes existants.

Ce troisieme type de phenomene est le seul a pouvoir donner naissance a de nouvelles theories car a tous les phenomenes, sauf les anomalies, les paradigmes donnent une place determinee par la theorie dans le champ de vision de l’homme scientifique. Les nouvelles theories sont elaborees pour resoudre les anomalies inconnues : une theorie nouvelle et plus adequate doit alors permettre des predictions differentes de celles qu’autorisait le premier paradigme.

L’ancienne theorie et la nouvelle sont logiquement incompatibles. Dans le processus d’assimilation, la seconde doit remplacer la premiere : les nouvelles theories ne peuvent se faire jour sans un changement destructeur dans les idees sur la nature. Sans soumission a un paradigme, il ne pourrait y avoir de science normale, sinon il n’y aurait pas de recherche pour progresser : le paradigme permet la resolution des enigmes et l’apparition des anomalies.

La revolution scientifique est un deplacement du reseau conceptuel a travers lequel les hommes voient le monde (de Newton a Einstein, de la phlogistique a l’oxygene, du geocentrisme a l’heliocentrisme). Une theorie depassee peut toujours etre consideree comme un cas particulier de la theorie moderne qui lui aurait succede, mais il faut lui faire subir une transformation (retrospective) dans ce sens (sous la conduite de la theorie la plus recente). Les differences entre les paradigmes sont a la fois necessaires et irreconciliables.

Quelle est la nature de ces differences ? Les paradigmes ne different pas seulement par leur substance puisqu’ils ne sont pas diriges seulement vers la nature mais aussi, en sens inverse, vers la science qui les a produits : ils sont la source des methodes, des domaines de recherche et des niveaux de solution acceptes a n’importe quel moment donne par tout groupe scientifique a maturite. Par consequent, l’admission d’un nouveau paradigme necessite souvent une definition nouvelle de la science correspondante.

Ces deplacements caracteristiques des conceptions d’un groupe scientifique, en ce qui concerne ses exigences legitimes et ses problemes, ne se font pas toujours dans un sens ascendant sur le plan des methodes. Comme pour les theories, il n’y a pas de developpement cumulatif des problemes et exigences de la science. En effet, les faits montrent que le niveau d’explication ne s’est ni abaisse, si sureleve, mais, simplement, un changement etait necessaire a la suite de l’adoption d’un nouveau paradigme.

Dans cette partie, l’accent a ete plus particulierement mis sur les fonctions normatives des paradigmes que sur leurs fonctions cognitives : il s’agissait de mieux comprendre comment les paradigmes faconnent la vie scientifique. Les paradigmes ont un role de vehicule d’une theorie scientifique : ils renseignent les scientifiques sur les entites que la nature contient ou pas, comment elles se comportent. Ces renseignements dessinent une carte geographique essentielle au developpement continu de la science (la nature etant complexe), comme l’observation et l’experimentation.

Par l’intermediaire des theories qu’ils representent, les paradigmes sont un element constituant de l’activite de recherche. Les paradigmes fournissent non seulement une carte mais aussi certaines directives essentielles a la realisation d’une carte. En apprenant un paradigme, l’homme de science acquiert a la fois une theorie, des methodes, des criteres de jugement en un melange inextricable. Lors des changements de paradigme, il y a generalement un deplacement significatif des criteres determinants la legitimite des problemes et aussi des solutions proposees.

Le choix entre deux paradigmes concurrents pose regulierement des questions qui ne peuvent etre resolus par les criteres de la science normale (ce n’est pas une question de logique): les valeurs des scientifiques entrent en jeu. Les paradigmes sont des elements constituants de la science, mais aussi, dans un sens, des elements constitutifs de la nature et du monde. 9. Les revolutions dans la vision du monde. Les changements de paradigmes font que les scientifiques, dans leur domaine de recherche, voient tout d’un autre ? l. Dans la mesure ou ils n’ont acces au monde qu’a travers ce qu’ils voient et font, nous pouvons dire que les scientifiques, apres une revolution, reagissent a un monde different : un canard devient un lapin. Les transformations de ce genre, souvent plus graduelles et presque toujours irreversibles, sont concomitantes de la formation scientifique. Un paradigme est indispensable a la perception elle-meme : ce que voit un sujet depend a la fois de ce qu’il regarde et de ce que son experience anterieure lui a appris a voir.

Cependant, l’homme de science ne dispose d’aucun recours lui permettant de depasser ce qu’il voit de ses yeux et constate d’apres ses instruments. Si dans la science des renversements perceptifs accompagnent les paradigmes, on ne peut pas s’attendre a ce que les scientifiques attestent directement ces changements. Ces hommes voyaient-ils reellement des choses differentes lorsqu’ils regardaient le meme genre d’objets ? Bien que le monde ne change pas apres un changement de paradigme, l’homme de science travaille desormais dans un monde different.

Par exemple, face a un objet pendu a une ficelle, Galilee voyait une chute entravee tandis que Aristote voyait un pendule. De meme, Priestley voyait du gaz phlogistique lorsque Lavoisier voyait de l’oxygene. L’homme de science, place devant les memes objets et le sachant, les trouve neanmoins transformes dans nombre de leurs details. L’entreprise d’interpretation des donnees ne peut que preciser un paradigme et non le corriger. Les paradigmes sont non corrigibles par les moyens de la science normale qui conduit seulement a la reconnaissance des anomalies et des crises.

Les anomalies et les crises se resolvent non pas par un acte de reflexion volontaire ou d’interpretation, mais par un evenement relativement soudain et non structure qui ressemble au renversement de la vision des formes. Ce sont un peu des eclairs d’intuition. L’homme de science qui regarde une pierre qui se balance ne peut en avoir une experience qui soit en principe plus elementaire que la vision d’un pendule. Ce qu’il peut voir d’autre n’est certes pas une quelconque vision fixe hypothetique, mais la vision imposee par un autre paradigme qui, celui-ci, fera de la pierre qui se balance quelque chose d’autre.

Rappelons ici que ni les scientifiques ni les autres hommes n’apprennent a voir le monde fragmentairement, un objet apres l’autre : les scientifiques, aussi bien que les non-scientifiques extraient du flux de l’experience des ensembles complets (sauf lorsque les categories conceptuelles sont pretes d’avance). Les operations de laboratoire changent avec les paradigmes. Apres une revolution scientifique, nombre d’anciennes mesures et d’anciennes manipulations perdent tout interet et cedent la place a d’autres.

Mais les changements de ce genre ne sont jamais totaux : quoiqu’il puisse voir, l’homme de science, apres une revolution, voit apres tout le meme monde. En outre, bien qu’il les emploie autrement peut-etre, la plus grande partie des termes de son langage et des instruments de son laboratoire reste les memes. La science post-revolutionnaire utilise les memes instruments, les memes termes, les memes manipulations que la science pre-revolutionnaire. Si dans ces manipulations quelque chose a change, le changement se situe soit dans leurs rapports avec le paradigme, soit dans leurs resultats concrets.

Une seule et meme operation, quand elle est rattachee a la nature dans le cadre d’un paradigme different, peut devenir l’indice d’un phenomene naturel tout a fait different. 10. Caractere invisible des revolutions. Les manuels scientifiques, les ouvrages de vulgarisation et les travaux scientifiques qui se modelent sur eux representent la source « autorisee » de la science. Ces trois categories ont une chose en commun : elles se referent a un ensemble deja organise de problemes, de donnees et de theories, le plus souvent a l’ensemble particulier des paradigmes auxquels obeit le groupe scientifique au moment ou sont rediges ces textes.

Les manuels s’efforcent de communiquer le vocabulaire et la syntaxe d’une logique scientifique contemporaine, les vulgarisations s’efforcent de decrire les memes applications dans un langage plus proche de celui de la vie courante, la philosophie des science analyse la structure logique de ce meme ensemble complet de connaissances scientifiques. Ils exposent tous les trois le meme resultat stable des revolutions passees, mettant ainsi en evidence les bases de la tradition courante de science normale. Ils ne pretent pas attention aux processus de developpement et induisent de cette maniere les lecteurs en erreur.

Les connaissances scientifiques du non-specialiste aussi bien que du specialiste se fondent sur les manuels et quelques autres types de litterature qui en derivent. Ces manuels sont a reecrire chaque fois que le langage, la structure des problemes ou le niveau de solution des problemes de la science normale change, bref, a la suite de chaque revolution scientifique. Une fois reecrit, ils deguisent inevitablement non seulement le role, mais l’existence meme des revolutions qui sont a leur origine. Les connaissances sont ainsi limitees, pour le lecteur, aux seuls resultats des revolutions les plus recentes dans le domaine.

Les petits chapitres dans les livres pour retracer l’historique en sont un fait caracteristique. Les scientifiques ne sont pas le seul groupe a voir le passe de leur discipline comme un developpement lineaire vers une etat actuel plus satisfaisant : c’est une reecriture de l’histoire a rebours. La depreciation du fait historique est profondement et sans doute fonctionnellement integree a l’ideologie de la profession scientifique, cette meme profession qui accorde tant de valeur aux details des faits d’un autre genre. Il en resulte une tendance persistante a faire apparaitre l’histoire des sciences lineaire ou cumulative.

En deguisant les changements, la tendance des manuels a presenter un developpement lineaire de la science cache le processus qui se trouve au c? ur des episodes les plus signifiants du developpement scientifique. Cette reconstruction n’implique pas seulement une multiplication des distorsions : les revolutions y deviennent invisibles. Plus que tout autre aspect particulier de la science, cette forme de litterature pedagogique a determine l’image que nous nous faisons de la nature de la science et du role de la decouverte et de l’invention dans son developpement. 1. Resorption des revolutions. C’est seulement dans le sillage d’une revolution scientifique que les manuels dont nous venons de parler sont produits : ils constituent les bases d’une nouvelle tradition de science normale. Un autre probleme doit etre aborde : quel est le processus par lequel un nouveau candidat au titre de paradigme remplace-t-il son predecesseur ? Toute nouvelle interpretation de la nature, qu’il s’agisse de decouverte ou de theorie, apparait d’abord dans l’esprit d’un individu ou de quelques-uns.

Ce sont les premiers qui apprennent a voir le monde et la science differemment, aides par deux circonstances etrangeres aux autres membres de leur profession : leur attention s’est concentre intensement sur les problemes qui ont provoque la crise, ce sont d’ordinaire des hommes si jeunes et si nouveaux dans le domaine scientifique travaille par la crise que la pratique de leur travail les a soumis moins profondement que la plupart de leurs contemporains a la vision du monde et aux regles fixees par l’ancien paradigme. Comment peuvent-ils convertir les autres ?

Qu’est-ce qui pousse a l’abandon d’un paradigme ? Dans la mesure ou il est engage dans la science normale, le chercheur resout des enigmes, il ne verifie pas des paradigmes. La mise a l’epreuve du paradigme se produit donc seulement apres que des echecs repetes, pour resoudre une enigme importante, ont donne naissance a une crise. Encore faut-il que le sentiment de la crise ait fait apparaitre un autre candidat au titre de paradigme, car cette mise a l’epreuve ne consiste jamais, comme la resolution des enigmes, en une simple comparaison du paradigme unique avec la nature.

Elle intervient au contraire a l’occasion de la concurrence entre deux paradigmes rivaux reclamant l’adhesion d’un groupe scientifique. S’il n’y avait qu’un seul ensemble de problemes scientifiques, un seul monde dans lequel y travailler, et un seul ensemble de niveaux de solution, la rivalite entre paradigmes pourrait se regler par quelque procede routinier, par exemple en faisant le compte des problemes resolus par l’un ou par l’autre. Mais en fait, ce n’est jamais ainsi que les choses se presentent.

Les adeptes de paradigmes ne s’entendent jamais completement, aucun des partis ne voulant admettre toutes les suppositions non empiriques dont l’autre a besoin pour rendre valable son point de vue : leur discussion est un dialogue de sourds. La bataille des paradigmes ne se gagne pas avec des preuves. Cela tient a l’incommensurabilite des traditions de science pre-revolutionnaire et postrevolutionnaire. En premier lieu, les adeptes d ‘un paradigme sont souvent en desaccord sur la liste des problemes que devraient resoudre les candidats au titre de paradigme : leurs niveaux de solution et leurs definitions de la science ne sont pas les memes.

Ensuite, dans le cadre du nouveau paradigme, les termes, les concepts et les experiences anciens se trouvent les uns par rapport aux autres dans un nouveau rapport, d’ou des malentendus. Enfin, les adeptes de paradigmes concurrents se livrent a des activites dans des mondes differents. Travaillant dans des mondes differents, les deux groupes de scientifiques voient des choses differentes quand ils regardent dans la meme direction a partir du meme point. Avant de pouvoir esperer communiquer completement, l’un ou l’autre des groupes doit faire l’experience de la conversion que l’on a appelee modification du paradigme.

En raison de l’incommensurabilite, la transition entre les deux paradigmes ne peut se faire par petites etapes, sous l’influence de la logique ou d’une experience neutre : la transition se produit tout d’un coup ou pas du tout. Mais la conversion est souvent tres difficile, comment y est-on amene ? L’argument le plus lourd, pour les adeptes du nouveau paradigme, est de pretendre qu’ils sont en mesure de resoudre les problemes qui ont conduit l’ancien paradigme a la crise. Mais cette pretention est rarement suffisante, et ne peut etre toujours legitimement avancee. Des considerations plus subjectives ou esthetiques sont importantes egalement.

Mais les discussions sur les paradigmes ne portent pas vraiment sur les possibilites relatives de resolution des problemes. Ce qui est en jeu, c’est de savoir quel paradigme devra a l’avenir guider les recherches sur des problemes qu’aucun des concurrents ne peut deja pretendre avoir resolus completement. La decision est fondee moins sur des realisations passees que sur des promesses futures. Celui qui adopte un nouveau paradigme doit lui faire confiance pour resoudre les importants et nombreux problemes qui sont poses, simplement parce qu’il connait l’incapacite de l’ancien a en resoudre quelques uns.

Une decision de ce genre ne releve que de la foi. C’est pourquoi les crises sont aussi importantes. Ce qui fera pencher la balance et le sentiment que la nouvelle proposition est dans la bonne voie, et parfois ce sentiment depend seulement de considerations imprecises et esthetiques. Mais si un paradigme doit triompher un jour, il faut d’abord qu’il obtienne quelques adherents, des hommes qui le developperont jusqu’au stade ou des arguments rigoureux pourront etre avances et multiplies. 12.

La revolution, facteur de progres. Si ce qui a ete developpe est bien la structure essentielle de l’evolution continue d’une science, pourquoi l’entreprise scientifique progresse-t-elle regulierement, par rapport a l’art ou a la philosophie ? Pourquoi le benefice du progres revient-il aux activites scientifiques ? Precisons tout d’abord qu’il est difficile de qualifier une activite de science. Mais nos notions de progres et de science sont inextricablement liees : on tend a considerer comme une science tout domaine ans lequel le progres est net (la peinture a la Renaissance etait consideree comme une science, au meme sens que la technologie aujourd’hui). Il reste a comprendre pourquoi le progres est la caracteristique si remarquable d’une entreprise conduite avec les techniques et les objectifs decrits plus haut. Une specialite progresse-t-elle parce qu’elle est une science, ou est-elle une science parce qu’elle fait des progres ? Pourquoi une entreprise comme la science normale doit-elle progresser ? Nous rappelons ci-dessous quelques-unes de ses caracteristiques. es membres d’un groupe scientifique adulte travaille a partir d’un meme paradigme ou d’un ensemble de paradigmes tres proches, le resultat du travail createur reussi est un progres : un succes createur est une addition au progres collectif du groupe qui poursuit un objectif, durant toute la periode anterieure a l’adoption d’un paradigme, quand il y a une multitude d’ecoles concurrentes, les preuves de progres, sauf a l’interieur meme des ecoles, sont difficiles a trouver, durant la revolution, l’adoption d’un paradigme concurrent revient, pour certains, a mettre en doute le progres continu.

Bref, c’est seulement en periode de science normale que le progres semble a la fois evident et certain. Mais, durant ces periodes, il est impossible que le groupe scientifique considere autrement le fruit de son travail. En ce qui concerne la science normale, donc, une partie de la reponse au probleme du progres vient seulement du point de vue adopte par le spectateur.

Le progres scientifique n’est pas par nature different du progres realise dans les autres domaines, mais, dans la plupart des cas, l’absence d’ecoles concurrentes jetant le doute sur les buts et les niveaux de solution des autres rend plus visible le progres d’un groupe adonne a la science normale bien plus facile a voir. Un groupe scientifique, une fois libere par la possession d’un paradigme commun de la necessite de reexaminer constamment ses premiers principes, peut se concentrer exclusivement sur les phenomenes les plus subtils et les plus esoteriques qui l’interessent.

Des lors, on assiste a une augmentation de l’efficacite aussi bien que de la competence avec lesquelles le groupe dans son ensemble resout les nouveaux problemes. D’autres aspects de la vie professionnelle scientifique temoignent encore mieux de cette efficacite tres speciale, notamment l’independance, l’isolement inegales dont jouissent les groupes scientifiques adultes par rapport aux besoins des non-specialistes et de la vie quotidienne.

En effet, justement parce qu’il travaille pour un auditoire de confreres qui partagent ses valeurs et ses convictions, l’homme de science peut considerer certains points comme acquis. L’homme de science n’est pas oblige de choisir tel probleme qu’il est urgent de resoudre (contrairement aux sciences sociales). Au niveau de l’apprentissage en science de la nature, les manuels sont substitues systematiquement a la litterature scientifique creatrice dont ils derivent : le forme condensee est efficace.

Dans son etat normal, un groupe scientifique est donc un instrument extremement efficace pour resoudre les problemes ou les enigmes que definit le paradigme, et le resultat de cette efficacite doit inevitablement etre un progres. Pourquoi le progres est-il en apparence un phenomene universellement concomitant des revolutions scientifiques ? Mais une revolution peut-elle se terminer par autre chose qu’un progres ? En effet, la victoire d’un paradigme apparait a son groupe comme un progres.

Le groupe scientifique est un instrument remarquablement efficace pour porter a leur maximum le nombre et la precision des problemes resolus par un changement de paradigme. Il y a un changement de paradigme si et seulement si un nouveau candidat semble resoudre un probleme primordial, reconnu comme tel, et qu’on a pu aborder d’aucune autre maniere ; si et seulement si le nouveau paradigme permet de preserver une part relativement large des possibilites concretes de resolution des problemes que la science avait conquise grace au paradigme anterieur.

Un certain genre de progres caracterisera toujours l’entreprise scientifique. Nous devrions peut-etre abandonner la notion, implicite ou explicite, selon laquelle les changements de paradigme amenent les scientifiques, et ceux qui s’instruisent aupres d’eux, de plus en plus pres de la verite. Selon l’essai de Kuhn, le processus de developpement scientifique se fait a partir de quelque chose, mais pas vers quoi que ce soit.