Dom juan moliere

Dom juan moliere

DOM JUAN OU LE FESTIN DE PIERRE Comedie PERSONNAGES DOM JUAN, fils de Dom Louis. SGANARELLE, valet de Dom Juan. ELVIRE, femme de Dom Juan. GUSMAN, ecuyer d’Elvire. DOM CARLOS, DOM ALONSE, freres d’Elvire. DOM LOUIS, pere de Dom Juan. FRANCISQUE. CHARLOTTE, MATHURINE, paysannes. PIERROT, paysan. LA STATUE du Commandeur. LA VIOLETTE, RAGOTIN, laquais de Dom Juan. M. DIMANCHE, marchand. LA RAMEE, spadassin. SUITE de Dom Juan. SUITE de Dom Carlos et de Dom Alonse, freres. UN SPECTRE. La scene est en Sicile. ACTE I*, SCENE PREMIERE SGANARELLE, GUSMAN.

SGANARELLE, tenant une tabatiere. – Quoi que puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n’est rien d’egal au tabac, c’est la passion des honnetes gens; et qui vit sans tabac, n’est pas digne de vivre; non seulement il rejouit, et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les ames a la vertu, et l’on apprend avec lui a devenir honnete homme. Ne voyez-vous pas bien des qu’on en prend, de quelle maniere obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d’en donner, a droit, et a gauche, partout ou l’on se trouve?

On n’attend pas meme qu’on en demande, et l’on court au-devant du souhait des gens:

Désolé, mais les essais complets ne sont disponibles que pour les utilisateurs enregistrés

Choisissez un plan d'adhésion
tant il est vrai, que le tabac inspire des sentiments d’honneur, et de vertu, a tous ceux qui en prennent. Mais c’est assez de cette matiere, reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire ta maitresse, surprise de notre depart, s’est mise en campagne apres nous; et son c? ur, que mon maitre a su toucher trop fortement, n’a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici?

Veux-tu qu’entre nous je te dise ma pensee; J’ai peur qu’elle ne soit mal payee de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagne a ne bouger de la. GUSMAN. – Et la raison encore, dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui* peut t’inspirer une peur d’un si mauvais augure? Ton maitre t’a-t-il ouvert son c? ur la-dessus, et t’a-t-il dit qu’il eut pour nous quelque froideur qui l’ait oblige a partir? SGANARELLE. Non pas, mais, a vue de pays*, je connais a peu pres le train des choses, et sans qu’il m’ait encore rien dit, je gagerais presque que l’affaire va la. Je pourrais peut-etre me tromper, mais enfin, sur de tels sujets, l’experience m’a pu donner quelques lumieres. GUSMAN. – Quoi, ce depart si peu prevu, serait une infidelite de Dom Juan? Il pourrait faire cette injure aux chastes feux de Done Elvire? SGANARELLE. – Non, c’est qu’il est jeune encore, et qu’il n’a pas le courage. GUSMAN. – Un homme de sa qualite* ferait une action si lache?

SGANARELLE. – Eh oui; sa qualite! La raison en est belle, et c’est par la qu’il s’empecherait* des choses. GUSMAN. – Mais les saints n? uds du mariage le tiennent engage. SGANARELLE. – Eh! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Dom Juan. GUSMAN. – Je ne sais pas de vrai quel homme il peut etre, s’il faut qu’il nous ait fait cette perfidie; et je ne comprends point, comme apres tant d’amour, et tant d’impatience temoignee, tant d’hommages pressants, de v? x, de soupirs, et de larmes, tant de lettres passionnees, de protestations ardentes, et de serments reiteres; tant de transports enfin, et tant d’emportements qu’il a fait paraitre, jusqu’a forcer dans sa passion l’obstacle sacre d’un couvent, pour mettre Done Elvire en sa puissance; je ne comprends pas, dis-je, comme apres tout cela il aurait le c? ur de pouvoir manquer a sa parole. SGANARELLE. – Je n’ai pas grande peine a le comprendre moi, et si tu connaissais le pelerin*, tu trouverais la chose assez facile pour lui.

Je ne dis pas qu’il ait change de sentiments pour Done Elvire, je n’en ai point de certitude encore; tu sais que par son ordre je partis avant lui, et depuis son arrivee il ne m’a point entretenu, mais par precaution, je t’apprends (inter nos,) que tu vois en Dom Juan, mon maitre, le plus grand scelerat que la terre ait jamais porte, un enrage, un chien, un diable, un Turc, un heretique, qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en veritable bete brute, en pourceau d’Epicure*, en vrai Sardanapale, qui ferme l’oreille a toutes les remontrances qu’on lui peut faire, et traite de billevesees tout ce que nous croyons*.

Tu me dis qu’il a epouse ta maitresse, crois qu’il aurait plus fait pour sa passion*, et qu’avec elle il aurait encore epouse toi, son chien, et son chat. Un mariage ne lui coute rien a contracter, il ne se sert point d’autres pieges* pour attraper les belles, et c’est un epouseur a toutes mains*, dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud, ni de trop froid pour lui; et si je te disais le nom de toutes celles qu’il a epousees en divers lieux, ce serait un chapitre a durer jusques au soir.

Tu demeures surpris, et changes de couleur a ce discours; ce n’est la qu’une ebauche du personnage, et pour en achever le portrait, il faudrait bien d’autres coups de pinceau, suffit qu’il faut que le courroux du Ciel l’accable quelque jour: qu’il me vaudrait* bien mieux d’etre au diable, que d’etre a lui, et qu’il me fait voir tant d’horreurs, que je souhaiterais qu’il fut deja je ne sais ou; mais un grand seigneur mechant homme est une terrible chose; il faut que je lui sois fidele* en depit que j’en aie, la crainte en moi fait l’office du zele, bride mes sentiments, et me reduit ‘applaudir bien souvent* a ce que mon ame deteste. Le voila qui vient se promener dans ce palais, separons-nous; ecoute, au moins, je t’ai fait cette confidence avec franchise*, et cela m’est sorti un peu bien vite de la bouche; mais s’il fallait qu’il en vint quelque chose a ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti. SCENE II DOM JUAN, SGANARELLE. DOM JUAN. – Quel homme te parlait la, Il a bien de l’air ce me semble du bon Gusman de Done Elvire? SGANARELLE. – C’est quelque chose aussi a peu pres de cela. DOM JUAN. Quoi, c’est lui? SGANARELLE. – Lui-meme. DOM JUAN. – Et depuis quand est-il en cette ville? SGANARELLE. – D’hier au soir. DOM JUAN. – Et quel sujet l’amene? SGANARELLE. – Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquieter. DOM JUAN. – Notre depart, sans doute? SGANARELLE. – Le bonhomme en est tout mortifie, et m’en demandait le sujet. DOM JUAN. – Et quelle reponse as-tu faite? SGANARELLE. – Que vous ne m’en aviez rien dit. DOM JUAN. – Mais encore, quelle est ta pensee la-dessus, que t’imagines-tu de cette affaire? SGANARELLE. Moi, je crois sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour en tete. DOM JUAN. – Tu le crois? SGANARELLE. – Oui. DOM JUAN. – Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t’avouer qu’un autre objet* a chasse Elvire de ma pensee. SGANARELLE. – Eh, mon Dieu, je sais mon Dom Juan, sur le bout du doigt, et connais votre c? ur pour le plus grand coureur du monde, il se plait a se promener de liens en liens, et n’aime guere a demeurer en place*. DOM JUAN. – Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j’ai raison d’en user de la sorte?

SGANARELLE. – Eh, Monsieur. DOM JUAN. – Quoi, parle? SGANARELLE. – Assurement que vous avez raison, si vous le voulez, on ne peut pas aller la contre; mais si vous ne le vouliez pas, ce serait peut-etre une autre affaire. DOM JUAN. – Eh bien, je te donne la liberte de parler, et de me dire tes sentiments. SGANARELLE. – En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n’approuve point votre methode, et que je trouve fort vilain d’aimer de tous cotes comme vous faites. DOM JUAN. – Quoi? u veux qu’on se lie a demeurer au premier objet* qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne? La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’etre fidele, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’etre mort des sa jeunesse, a toutes les autres beautes qui nous peuvent frapper les yeux: non, non, la constance n’est bonne que pour des ridicules, toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’etre rencontree la premiere, ne doit point derober aux autres les justes pretentions u’elles ont toutes sur nos c? urs. Pour moi, la beaute me ravit partout, ou je la trouve; et je cede facilement a cette douce violence, dont elle nous entraine; j’ai beau etre engage, l’amour que j’ai pour une belle, n’engage point mon ame a faire injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le merite de toutes, et rends a chacune les hommages, et les tributs ou la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon c? ur a tout ce que je vois d’aimable, et des qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous.

Les inclinations naissantes apres tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. On goute une douceur extreme a reduire par cent hommages le c? ur d’une jeune beaute, a voir de jour en jour les petits progres qu’on y fait; a combattre par des transports, par des larmes, et des soupirs, l’innocente pudeur d’une ame, qui a peine a rendre les armes, a forcer pied a pied toutes les petites resistances qu’elle nous oppose, a vaincre les scrupules, dont elle se fait un honneur, et la mener doucement, ou nous avons envie de la faire venir.

Mais lorsqu’on en est maitre une fois, il n’y a plus rien a dire, ni rien a souhaiter, tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillite d’un tel amour; si quelque objet nouveau ne vient reveiller nos desirs, et presenter a notre c? ur les charmes attrayants d’une conquete a faire. Enfin, il n’est rien de si doux, que de triompher de la resistance d’une belle personne; et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquerants, qui volent perpetuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se resoudre a borner leurs souhaits.

Il n’est rien qui puisse arreter l’impetuosite de mes desirs, je me sens un c? ur a aimer toute la terre; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eut d’autres mondes, pour y pouvoir etendre mes conquetes amoureuses. SGANARELLE. – Vertu de ma vie, comme vous debitez; il semble que vous ayez appris cela par c? ur, et vous parlez tout comme un livre. DOM JUAN. – Qu’as-tu a dire la-dessus? SGANARELLE. – Ma foi, j’ai a dire, je ne sais que dire; car vous tournez les choses d’une maniere, qu’il semble que vous avez raison*, et cependant il est vrai que vous ne l’avez pas.

J’avais les plus belles pensees du monde, et vos discours m’ont brouille tout cela; laissez faire, une autre fois je mettrai mes raisonnements par ecrit, pour disputer avec vous. DOM JUAN. – Tu feras bien. SGANARELLE. – Mais, Monsieur, cela serait-il de la permission que vous m’avez donnee, si je vous disais que je suis tant soit peu scandalise de la vie que vous menez? DOM JUAN. – Comment, quelle vie est-ce que je mene? SGANARELLE. – Fort bonne. Mais par exemple de vous voir* tous les mois vous marier comme vous faites. DOM JUAN. – Y a-t-il rien de plus agreable? SGANARELLE. Il est vrai, je concois que cela est fort agreable, et fort divertissant, et je m’en accommoderais assez, moi, s’il n’y avait point de mal, mais, Monsieur, se jouer ainsi d’un mystere sacre, et*… DOM JUAN. – Va, va, c’est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la demelerons bien ensemble, sans que tu t’en mettes en peine*. SGANARELLE. – Ma foi, Monsieur, j’ai toujours oui dire, que c’est une mechante raillerie, que de se railler du Ciel, et que les libertins* ne font jamais une bonne fin. DOM JUAN. – Hola, maitre sot*, vous savez que je vous ai dit que je n’aime pas les faiseurs de remontrances.

SGANARELLE. – Je ne parle pas aussi a vous, Dieu m’en garde, vous savez ce que vous faites vous, et si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons*; mais il y a de certains petits impertinents dans le monde, qui sont libertins, sans savoir pourquoi*, qui font les esprits forts, parce qu’ils croient que cela leur sied bien; et si j’avais un maitre comme cela, je lui dirais fort nettement* le regardant en face: « Osez-vous bien ainsi vous jouer au Ciel*, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous faites des choses les plus saintes?

C’est bien a vous, petit ver de terre*, petit mirmidon* que vous etes (je parle au maitre que j’ai dit), c’est bien a vous a vouloir vous meler de tourner en raillerie, ce que tous les hommes reverent. Pensez-vous que pour etre de qualite, pour avoir une perruque blonde, et bien frisee, des plumes a votre chapeau, un habit bien dore, et des rubans couleur de feu, (ce n’est pas a vous que je parle, c’est a l’autre;) pensez-vous, dis-je, que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu’on n’ose vous dire vos verites?

Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le Ciel punit tot, ou tard les impies, qu’une mechante vie amene une mechante mort, et que*…  » DOM JUAN. – Paix. SGANARELLE. – De quoi est-il question? DOM JUAN. – Il est question de te dire, qu’une beaute me tient au c? ur, et qu’entraine par ses appas, je l’ai suivie jusques en cette ville. SGANARELLE. – Et n’y craignez-vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur* que vous tuates il y a six mois? DOM JUAN. – Et pourquoi craindre, ne l’ai-je pas bien tue ? * SGANARELLE. – Fort bien, le mieux du monde, et il aurait tort de se plaindre. DOM JUAN. – J’ai eu ma grace de cette affaire. SGANARELLE. Oui, mais cette grace n’eteint pas peut-etre le ressentiment des parents et des amis, et… DOM JUAN. – Ah! n’allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement a ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te parle, est une jeune fiancee, la plus agreable du monde, qui a ete conduite ici par celui meme qu’elle y vient epouser; et le hasard me fit voir ce couple d’amants, trois ou quatre jours, avant leur voyage. Jamais je n’ai vu deux personnes etre si contents l’un de l’autre, et faire eclater plus d’amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l’emotion; j’en fus frappe au c? r, et mon amour commenca par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d’abord de les voir si bien ensemble, le depit alarma mes desirs*, et je me figurai un plaisir extreme, a pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement, dont la delicatesse de mon c? ur se tenait offensee; mais jusques ici tous mes efforts ont ete inutiles, et j’ai recours au dernier remede. Cet epoux pretendu* doit aujourd’hui regaler sa maitresse d’une promenade sur mer; sans t’en avoir rien dit, toutes choses sont preparees pour satisfaire mon amour, et j’ai une petite barque, et des gens, avec quoi fort facilement je pretends enlever la belle.

SGANARELLE. – Ha! Monsieur. DOM JUAN. – Hein? SGANARELLE. – C’est fort bien fait a vous, et vous le prenez comme il faut, il n’est rien tel en ce monde, que de se contenter. DOM JUAN. – Prepare-toi donc a venir avec moi, et prends soin toi-meme d’apporter toutes mes armes, afin que*… Ah! rencontre facheuse, traitre tu ne m’avais pas dit qu’elle etait ici elle-meme. SGANARELLE. – Monsieur, vous ne me l’avez pas demande*. DOM JUAN. – Est-elle folle, de n’avoir pas change d’habit, et de venir en ce lieu-ci, avec son equipage* de campagne? SCENE III DONE ELVIRE, DOM JUAN, SGANARELLE.

DONE ELVIRE. – Me ferez-vous la grace, Dom Juan, de vouloir bien me reconnaitre, et puis-je au moins esperer que vous daigniez tourner le visage de ce cote? DOM JUAN. – Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendais pas ici. DONE ELVIRE. – Oui, je vois bien que vous ne m’y attendiez pas, et vous etes surpris a la verite, mais tout autrement que je ne l’esperais, et la maniere dont vous le paraissez, me persuade pleinement ce que je refusais de croire. J’admire* ma simplicite, et la faiblesse de mon c? ur, a douter d’une trahison, que tant d’apparences me confirmaient.

J’ai ete assez bonne, je le confesse, ou plutot assez sotte, pour me vouloir tromper moi-meme, et travailler a dementir mes yeux, et mon jugement. J’ai cherche des raisons, pour excuser a ma tendresse*, le relachement d’amitie qu’elle voyait en vous; et je me suis forge expres cent sujets legitimes d’un depart si precipite, pour vous justifier du crime, dont ma raison vous accusait. Mes justes soupcons chaque jour avaient beau me parler, j’en rejetais la voix, qui vous rendait criminel a mes yeux, et j’ecoutais avec plaisir mille chimeres ridicules, qui vous peignaient innocent a mon c? r; mais enfin, cet abord ne me permet plus de douter, et le coup d’? il qui m’a recue, m’apprend bien plus de choses, que je ne voudrais en savoir. Je serai bien aise pourtant d’ouir de votre bouche les raisons de votre depart. Parlez, Dom Juan, je vous prie; et voyons de quel air vous saurez vous justifier*. DOM JUAN. – Madame, voila Sganarelle, qui sait pourquoi je suis parti. SGANARELLE. – Moi, Monsieur, je n’en sais rien, s’il vous plait. DONE ELVIRE. – He bien, Sganarelle, parlez, il n’importe de quelle bouche j’entende ces raisons. DOM JUAN, faisant signe d’approcher a Sganarelle. Allons, parle donc a Madame. SGANARELLE. – Que voulez-vous que je dise? DONE ELVIRE. – Approchez, puisqu’on le veut ainsi, et me dites un peu les causes d’un depart si prompt. DOM JUAN. – Tu ne repondras pas? SGANARELLE. – Je n’ai rien a repondre, vous vous moquez de votre serviteur. DOM JUAN. – Veux-tu repondre, te dis-je? SGANARELLE. – Madame… DONE ELVIRE. – Quoi? SGANARELLE, se retournant vers son maitre. – Monsieur… DOM JUAN *. – Si… SGANARELLE. – Madame, les conquerants, Alexandre, et les autres mondes sont causes de notre depart; voila, Monsieur, tout ce que je puis dire.

DONE ELVIRE. – Vous plait-il, Dom Juan, nous eclaircir ces beaux mysteres? DOM JUAN. – Madame, a vous dire la verite… DONE ELVIRE. – Ah, que vous savez mal vous defendre pour un homme de cour, et qui doit etre accoutume a ces sortes de choses! J’ai pitie de vous voir la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d’une noble effronterie? Que ne me jurez-vous que vous etes toujours dans les memes sentiments pour moi, que vous m’aimez toujours avec une ardeur sans egale, et que rien n’est capable de vous detacher de moi que la mort! ue ne me dites-vous que des affaires de la derniere consequence vous ont oblige a partir sans m’en donner avis, qu’il faut que malgre vous vous demeuriez ici quelque temps, et que je n’ai qu’a m’en retourner d’ou je viens, assuree que vous suivrez mes pas le plus tot qu’il vous sera possible: qu’il est certain que vous brulez de me rejoindre, et qu’eloigne de moi, vous souffrez ce que souffre un corps qui est separe de son ame. Voila comme il faut vous defendre, et non pas etre interdit comme vous etes. DOM JUAN. – Je vous avoue, Madame, que je n’ai point le talent de dissimuler, et que je porte un c? r sincere. Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les memes sentiments pour vous, et que je brule de vous rejoindre, puisque enfin il est assure que je ne suis parti que pour vous fuir; non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas* qu’avec vous davantage je puisse vivre sans peche. Il m’est venu des scrupules, Madame, et j’ai ouvert les yeux de l’ame sur ce que je faisais. J’ai fait reflexion que pour vous epouser, je vous ai derobee a la cloture d’un couvent, que vous avez rompu des v? x, qui vous engageaient autre part*, et que le Ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m’a pris, et j’ai craint le courroux celeste. J’ai cru que notre mariage n’etait qu’un adultere deguise, qu’il nous attirerait quelque disgrace d’en haut, et qu’enfin je devais tacher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner a vos premieres chaines. Voudriez-vous, Madame, vous opposer a une si sainte pensee, et que j’allasse, en vous retenant me mettre le Ciel sur les bras, que par…? DONE ELVIRE. – Ah! celerat, c’est maintenant que je te connais tout entier, et pour mon malheur, je te connais lorsqu’il n’en est plus temps, et qu’une telle connaissance ne peut plus me servir qu’a me desesperer; mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni; et que le meme Ciel dont tu te joues, me saura venger de ta perfidie. DOM JUAN. – Sganarelle, le Ciel! SGANARELLE. – Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres*. DOM JUAN. – Madame… DONE ELVIRE. – Il suffit, je n’en veux pas ouir davantage, et je m’accuse meme d’en avoir trop entendu.

C’est une lachete que de se faire expliquer trop sa honte; et sur de tels sujets, un noble c? ur au premier mot doit prendre son parti. N’attends pas que j’eclate ici en reproches et en injures, non, non, je n’ai point un courroux a exhaler en paroles vaines, et toute sa chaleur se reserve pour sa vengeance*. Je te le dis encore, le Ciel te punira, perfide, de l’outrage que tu me fais, et si le Ciel n’a rien que tu puisses apprehender, apprehende du moins la colere d’une femme offensee. SGANARELLE. – Si le remords le pouvait prendre. DOM JUAN, apres une petite reflexion. Allons songer a l’execution de notre entreprise amoureuse. SGANARELLE. – Ah, quel abominable maitre me vois-je oblige de servir! ACTE II*, SCENE PREMIERE CHARLOTTE, PIERROT. CHARLOTTE. – Notre-dinse, Piarrot, tu t’es trouve la bien a point. PIERROT. – Parquienne, il ne s’en est pas fallu l’epaisseur d’une eplinque qu’ils ne se sayant nayes tous deux. CHARLOTTE. – C’est donc le coup de vent da matin qui les avait renvarses dans la mar. PIERROT. – Aga guien, Charlotte, je m’en vas te conter tout fin drait comme cela est venu*: car, comme dit l’autre, je les ai le premier vises, avises le premier je les ai. Enfin donc, j’estions sur le bord de la mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions a batifoler avec des mottes de tarre que je nous jesquions a la teste: car comme tu sais bian, le gros Lucas aime a batifoler, et moi par fouas je batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j’ai aparcu de tout loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d’un coup je voyais que je ne voyais plus rien. « Eh! Lucas, c’ai-je fait, je pense que vla des hommes qui nageant la-bas. Voire, ce m’a-t-il fait, t’as este au trepassement d’un chat, t’as la vue trouble. Palsanquienne, c’ai-je fait, je n’ai point la vue trouble, ce sont des hommes. Point du tout, ce m’a-t-il fait, t’as la barlue. Veux-tu gager, c’ai-je fait, que je n’ai point la barlue, c’ai-je fait, et que sont deux hommes, c’ai-je fait, qui nageant droit ici? c’ai-je fait. Morquenne, ce m’a-t-il fait, je gage que non, oh ca, c’ai-je fait, veux-tu gager dix sols que si? Je le veux bian, ce m’a-t-il fait, et pour te montrer, vla argent su jeu », ce m’a-t-il fait.

Moi, je n’ai point este ni fou, ni estourdi, j’ai bravement boute a tarre quatre pieces tapees*, et cinq sols en doubles, jergniguenne, aussi hardiment que si j’avais avale un varre de vin; car je ses hazardeux moi, et je vas a la debandade*. Je savais bian ce que je faisais pourtant, queuque gniais! Enfin donc, je n’avons pas putost eu gage que j’avons vu les deux hommes tout a plain qui nous faisiant signe de les aller querir, et moi de tirer auparavant les enjeux. « Allons, Lucas, c’ai-je dit, tu vois bian qu’ils nous appelont: allons viste a leu secours.

Non, ce m’a-t-il dit, ils m’ont fait pardre.  » Oh donc tanquia, qu’a la parfin pour le faire court, je l’ai tant sarmonne, que je nous sommes boutes dans une barque, et pis j’avons tant fait cahin, caha, que je les avons tires de gliau, et pis je les avons menes cheux nous aupres du feu, et pis ils se sant depouilles tous nus pour se secher, et pis il y en est venu encore deux de la mesme bande qui s’equiant sauves tout seul, et pis Mathurine est arrivee la a qui l’en a fait les doux yeux, vla justement, Charlotte, comme tout ca s’est fait.

CHARLOTTE. – Ne m’as-tu pas dit, Piarrot, qu’il y en a un qu’est bien pu mieux fait que les autres. PIERROT. – Oui, c’est le maitre; il faut que ce soit queuque gros gros Monsieur, car il a du dor a son habit tout depis le haut jusqu’en bas, et ceux qui le servont sont des Monsieux eux-mesmes, et stapandant, tout gros Monsieur qu’il est, il serait par ma fique* naye si je n’aviomme este la. CHARLOTTE. – Ardez un peu. PIERROT. – Oh, parquenne, sans nous, il en avait pour sa maine de feves*. CHARLOTTE. Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot? PIERROT. – Nannain, ils l’avont rhabille tout devant nous. Mon quieu, je n’en avais jamais vu s’habiller, que d’histoires et d’angigorniaux* boutont ces messieus-la les courtisans, je me pardrais la dedans pour moi, et j’estais tout ebobi de voir ca. Quien, Charlotte, ils avont des cheveux qui ne tenont point a leu teste, et ils boutont ca apres tout comme un gros bonnet de filace. Ils ant des chemises qui ant des manches ou j’entrerions tout brandis* toi et moi.

En glieu d’haut-de-chausse, ils portont un garde-robe* aussi large que d’ici a Pasque, en glieu de pourpoint, de petites brassieres, qui ne leu venont pas usqu’au brichet*, et en glieu de rabats un grand mouchoir de cou a reziau* aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu pendont sur l’estomaque. Ils avont itou d’autres petits rabats au bout des bras, et de grands entonnois de passement* aux jambes, et parmi tout ca tant de rubans tant de rubans, que c’est une vraie piquie.

Ignia pas jusqu’aux souliers qui n’en soiont farcis tout depis un bout jusqu’a l’autre, et ils sont faits d’eune facon que je me romprais le cou aveuc*. CHARLOTTE. – Par ma fi, Piarrot, il faut que j’aille voir un peu ca. PIERROT. – Oh acoute un peu auparavant, Charlotte, j’ai queuque autre chose a te dire, moi. CHARLOTTE. – Et bian, dis, qu’est-ce que c’est? PIERROT. – Vois-tu, Charlotte, il faut, comme dit l’autre, que je debonde mon c? ur. Je t’aime, tu le sais bian, et je sommes pour estre maries ensemble, mais marquenne, je ne suis point satisfait de toi.

CHARLOTTE. – Quement? qu’est-ce que c’est donc qu’iglia? PIERROT. – Iglia que tu me chagraignes l’esprit, franchement. CHARLOTTE. – Et quement donc? PIERROT. – Testiguienne, tu ne m’aimes point. CHARLOTTE. – Ah, ah, n’est que ca? PIERROT. – Oui, ce n’est que ca, et c’est bian assez. CHARLOTTE. – Mon quieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la mesme chose. PIERROT. – Je te dis toujou la mesme chose, parce que c’est toujou la mesme chose, et si ce n’etait pas toujou la mesme chose, je ne te dirais pas toujou la mesme chose. CHARLOTTE. Mais qu’est-ce qu’il te faut? Que veux-tu? PIERROT. – Jerniquenne, je veux que tu m’aimes. CHARLOTTE. – Est-ce que je ne t’aime pas? PIERROT. – Non, tu ne m’aimes pas, et si je fais tout ce que je pis pour ca. Je t’achete sans reproche des rubans a tous les marciers qui passont, je me romps le cou a t’aller denicher des marles, je fais jouer pour toi les vielleux quand ce vient ta feste, et tout ca comme si je me frappais la teste contre un mur. Vois-tu, ca ni biau ni honneste de n’aimer pas les gens qui nous aimont. CHARLOTTE. Mais, mon guieu, je t’aime aussi. PIERROT. – Oui, tu m’aimes d’une belle deguaine*! CHARLOTTE. – Quement veux-tu donc qu’on fasse? PIERROT. – Je veux que l’en fasse comme l’en fait quand l’en aime comme il faut. CHARLOTTE. – Ne t’aime-je pas aussi comme il faut? PIERROT. – Non, quand ca est, ca se voit, et l’en fait mille petites singeries aux personnes quand on les aime du bon du c? ur. Regarde la grosse Thomasse* comme elle est assotee du jeune Robain: alle est toujou autour de li a l’agacer, et ne le laisse jamais en repos.

Toujou al li fait queuque niche, ou li baille quelque taloche en passant, et l’autre jour qu’il estait assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni vla ou l’en voit les gens qui aimont, mais toi, tu ne me dis jamais mot, t’es toujou la comme eune vraie souche de bois, et je passerais vingt fois devant toi que tu ne te grouillerais pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventrequenne, ca n’est pas bian, apres tout, et t’es trop froide pour les gens. CHARLOTTE. Que veux-tu que j’y fasse? c’est mon himeur, et je ne me pis refondre. PIERROT. – Ignia himeur qui quienne, quand en a de l’amiquie pour les personnes, l’an en baille toujou queuque petite signifiance. CHARLOTTE. – Enfin, je t’aime tout autant que je pis, et si tu n’es pas content de ca, tu n’as qu’a en aimer queuque autre. PIERROT. – Eh bien, vla pas mon compte? Testigue, si tu m’aimais, me dirais-tu ca? CHARLOTTE. – Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l’esprit? PIERROT. – Morque, queu mal te fais-je? Je ne te demande qu’un peu d’amiquie*. CHARLOTTE. Eh bian, laisse faire aussi, et ne me presse point tant; peut-etre que ca viendra tout d’un coup sans y songer. PIERROT. – Touche donc la, Charlotte. CHARLOTTE. – Eh bien, quien. PIERROT. – Promets-moi donc que tu tacheras de m’aimer davantage. CHARLOTTE. – J’y ferai tout ce que je pourrai, mais il faut que ca vienne de lui-meme. Pierrot, est-ce la ce Monsieur? PIERROT. – Oui, le vla. CHARLOTTE. – Ah, mon quieu, qu’il est genti, et que c’aurait ete dommage qu’il eut este naye! PIERROT. – Je revians tout a l’heure, je m’en vas boire chopaine pour me rebouter tant soit peu de la fatigue que j’ai eue.

SCENE II DOM JUAN, SGANARELLE, CHARLOTTE. DOM JUAN. – Nous avons manque notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprevue a renverse avec notre barque le projet que nous avions fait; mais a te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter repare ce malheur, et je lui ai trouve des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin que me donnait le mauvais succes de notre entreprise. Il ne faut pas que ce c? ur m’echappe, et j’y ai deja jete des dispositions a ne pas me souffrir longtemps de pousser des soupirs. SGANARELLE. Monsieur, j’avoue que vous m’etonnez; a peine sommes-nous echappes d’un peril de mort, qu’au lieu de rendre grace au Ciel de la pitie qu’il a daigne prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau a attirer sa colere par vos fantaisies accoutumees, et vos amours cr… Paix, coquin que vous etes, vous ne savez ce que vous dites, et Monsieur sait ce qu’il fait, allons. DOM JUAN, apercevant Charlotte. – Ah, ah, d’ou sort cette autre paysanne, Sganarelle? As-tu rien vu de plus joli? Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien l’autre?

SGANARELLE. – Assurement. Autre piece nouvelle. DOM JUAN. – D’ou me vient, la belle, une rencontre si agreable? Quoi, dans ces lieux champetres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des personnes faites comme vous etes? CHARLOTTE. – Vous voyez, Monsieur. DOM JUAN. – Etes-vous de ce village? CHARLOTTE. – Oui, Monsieur. DOM JUAN. – Et vous y demeurez? CHARLOTTE. – Oui, Monsieur. DOM JUAN. – Vous vous appelez? CHARLOTTE. – Charlotte, pour vous servir. DOM JUAN. – Ah! la belle personne, et que ses yeux sont penetrants? CHARLOTTE. Monsieur, vous me rendez toute honteuse. DOM JUAN. – Ah, n’ayez point de honte d’entendre dire vos verites. Sganarelle, qu’en dis-tu? Peut-on rien voir de plus agreable? Tournez-vous un peu, s’il vous plait, ah que cette taille est jolie! Haussez un peu la tete, de grace, ah que ce visage est mignon! Ouvrez vos yeux entierement, ah qu’ils sont beaux! Que je voie un peu vos dents, je vous prie, ah qu’elles sont amoureuses! et ces levres appetissantes. Pour moi, je suis ravi, et je n’ai jamais vu une si charmante personne. CHARLOTTE. Monsieur, cela vous plait a dire, et je ne sais pas si c’est pour vous railler de moi. DOM JUAN. – Moi, me railler de vous? Dieu m’en garde, je vous aime trop pour cela, et c’est du fond du c? ur que je vous parle. CHARLOTTE. – Je vous suis bien obligee, si ca est. DOM JUAN. – Point du tout, vous ne m’etes point obligee de tout ce que je dis, et ce n’est qu’a votre beaute que vous en etes redevable. CHARLOTTE. – Monsieur, tout ca est trop bien dit pour moi, et je n’ai pas d’esprit pour vous repondre. DOM JUAN. – Sganarelle, regarde un peu ses mains. CHARLOTTE. Fi, Monsieur, elles sont noires comme je ne sais quoi. DOM JUAN. – Ha que dites-vous la, elles sont les plus belles du monde, souffrez que je les baise, je vous prie. CHARLOTTE. – Monsieur, c’est trop d’honneur que vous me faites, et si j’avais su ca tantot, je n’aurais pas manque de les laver avec du son. DOM JUAN. – Et dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n’etes pas mariee sans doute? CHARLOTTE. – Non, Monsieur, mais je dois bientot l’etre avec Piarrot, le fils de la voisine Simonette. DOM JUAN. – Quoi? une personne comme vous serait la femme d’un simple paysan?

Non, non, c’est profaner tant de beautes, et vous n’etes pas nee pour demeurer dans un village, vous meritez sans doute* une meilleure fortune, et le Ciel qui le connait bien, m’a conduit ici tout expres pour empecher ce mariage, et rendre justice a vos charmes: car enfin, belle Charlotte, je vous aime de tout mon c? ur, et il ne tiendra qu’a vous que je vous arrache de ce miserable lieu, et ne vous mette dans l’etat ou vous meritez d’etre, cet amour est bien prompt sans doute; mais quoi, c’est un effet, Charlotte, de votre grande beaute, et l’on vous aime autant en un quart d’heure, qu’on ferait une autre en six mois.

CHARLOTTE. – Aussi vrai, Monsieur, je ne sais comment faire quand vous parlez, ce que vous dites me fait aise, et j’aurais toutes les envies du monde de vous croire, mais on m’a toujou dit, qu’il ne faut jamais croire les Monsieux, et que vous autres courtisans etes des enjoleus, qui ne songez qu’a abuser les filles. DOM JUAN. – Je ne suis pas de ces gens-la. SGANARELLE. – Il n’a garde. CHARLOTTE. – Voyez-vous, Monsieur, il n’y a pas plaisir a se laisser abuser, je suis une pauvre paysanne, mais j’ai l’honneur en recommandation, et j’aimerais mieux me voir morte que de me voir deshonoree.

DOM JUAN. – Moi, j’aurais l’ame assez mechante pour abuser une personne comme vous, je serais assez lache pour vous deshonorer? Non, non, j’ai trop de conscience pour cela, je vous aime, Charlotte, en tout bien et en tout honneur, et pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je n’ai point d’autre dessein que de vous epouser, en voulez-vous un plus grand temoignage, m’y voila pret quand vous voudrez, et je prends a temoin l’homme que voila de la parole que je vous donne. SGANARELLE. – Non, non, ne craignez point, il se mariera avec vous tant que vous voudrez. DOM JUAN. Ah, Charlotte, je vois bien que vous ne me connaissez pas encore, vous me faites grand tort de juger de moi par les autres, et s’il y a des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu’a abuser des filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la sincerite de ma foi, et puis votre beaute vous assure de tout. Quand on est faite comme vous, on doit etre a couvert de toutes ces sortes de crainte, vous n’avez point l’air, croyez-moi, d’une personne qu’on abuse, et pour moi, je l’avoue, je me percerais le c? ur de mille coups, si j’avais eu la moindre pensee de vous trahir.

CHARLOTTE. – Mon Dieu, je ne sais si vous dites vrai ou non, mais vous faites que l’on vous croit. DOM JUAN. – Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice* assurement, et je vous reitere encore la promesse que je vous ai faite, ne l’acceptez-vous pas? et ne voulez-vous pas consentir a etre ma femme? CHARLOTTE. – Oui, pourvu que ma tante le veuille. DOM JUAN. – Touchez donc la, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part. CHARLOTTE. – Mais au moins, Monsieur, ne m’allez pas tromper, je vous prie, il y aurait de la conscience a vous *, et vous voyez comme j’y vais a la bonne foi. DOM JUAN. Comment, il semble que vous doutiez encore de ma sincerite? Voulez-vous que je fasse des serments epouvantables? Que le Ciel… CHARLOTTE. – Mon Dieu, ne jurez point, je vous crois. DOM JUAN. – Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole. CHARLOTTE. – Oh, Monsieur, attendez que je soyons maries, je vous prie, apres ca, je vous baiserai tant que vous voudrez. DOM JUAN. – Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez, abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que par mille baisers je lui exprime le ravissement ou je suis… SCENE III DOM JUAN, SGANARELLE, PIERROT, CHARLOTTE.

PIERROT, se mettant entre-deux et poussant Dom Juan. – Tout doucement, Monsieur, tenez-vous, s’il vous plait, vous vous echauffez trop, et vous pourriez gagner la puresie*. DOM JUAN, repoussant rudement Pierrot. – Qui m’amene cet impertinent? PIERROT. – Je vous dis qu’ou* vous tegniez, et qu’ou ne caressiais point nos accordees. DOM JUAN continue de le repousser. – Ah, que de bruit! PIERROT. – Jerniquenne, ce n’est pas comme ca qu’il faut pousser les gens. CHARLOTTE, prenant Pierrot par le bras. – Et laisse-le faire aussi, Piarrot. PIERROT. – Quement, que je le laisse faire. Je ne veux pas, moi.

DOM JUAN. – Ah. PIERROT. – Testiguenne, parce qu’ous etes Monsieu, ous viendrez caresser nos femmes a note barbe, allez-v’s-en caresser les votres. DOM JUAN. – Heu? PIERROT. – Heu. (Dom Juan lui donne un soufflet. ) Testigue ne me frappez pas. (Autre soufflet. ) Oh, jernigue, (Autre soufflet. ) Ventreque, (Autre soufflet. ) Palsanque, Morquenne, ca n’est pas bian de battre les gens, et ce n’est pas la la recompense de v’s avoir sauve d’estre naye. CHARLOTTE. – Piarrot, ne te fache point. PIERROT. – Je me veux facher, et t’es une vilaine, toi, d’endurer qu’on te cajole*. CHARLOTTE. Oh, Piarrot, ce n’est pas ce que tu penses, ce Monsieur veut m’epouser, et tu ne dois pas te bouter en colere. PIERROT. – Quement? Jerni, tu m’es promise*. CHARLOTTE. – Ca n’y fait rien, Piarrot, si tu m’aimes, ne dois-tu pas etre bien aise que je devienne Madame? PIERROT. – Jernique, non, j’aime mieux te voir crevee que de te voir a un autre. CHARLOTTE. – Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine; si je sis Madame, je te ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage cheux nous. PIERROT. – Ventrequenne, je gni en porterai jamais, quand tu m’en poyrais deux fois autant.

Est-ce donc comme ca que t’escoutes ce qu’il te dit? Morquenne, si j’avais su ca tantost, je me serais bian garde de le tirer de gliau, et je gli aurais baille un bon coup d’aviron sur la teste. DOM JUAN, s’approchant de Pierrot pour le frapper. – Qu’est-ce que vous dites? PIERROT, s’eloignant derriere Charlotte. – Jerniquenne, je ne crains parsonne. DOM JUAN passe du cote ou est Pierrot. – Attendez-moi un peu. PIERROT repasse de l’autre cote de Charlotte. – Je me moque de tout, moi. DOM JUAN court apres Pierrot. – Voyons cela. PIERROT se sauve encore derriere Charlotte. – J’en avons bien vu d’autres.

DOM JUAN. – Houais. SGANARELLE. – Eh, Monsieur, laissez la ce pauvre miserable. C’est conscience* de le battre. Ecoute, mon pauvre garcon, retire-toi, et ne lui dis rien. PIERROT passe devant Sganarelle, et dit fierement a Dom Juan. – Je veux lui dire, moi. DOM JUAN leve la main pour donner un soufflet a Pierrot, qui baisse la tete, et Sganarelle recoit le soufflet. – Ah, je vous apprendrai. SGANARELLE, regardant Pierrot qui s’est baisse pour eviter le soufflet. – Peste soit du maroufle. DOM JUAN. – Te voila paye de ta charite. PIERROT. – Jarni, je vas dire a sa tante tout ce menage-ci. DOM JUAN. Enfin je m’en vais etre le plus heureux de tous les hommes, et je ne changerais pas mon bonheur a* toutes les choses du monde. Que de plaisirs quand vous serez ma femme, et que… SCENE IV DOM JUAN, SGANARELLE, CHARLOTTE, MATHURINE. SGANARELLE, apercevant Mathurine. – Ah, ah. MATHURINE, a Dom Juan. – Monsieur, que faites-vous donc la avec Charlotte, est-ce que vous lui parlez d’amour aussi? DOM JUAN, a Mathurine. – Non, au contraire, c’est elle qui me temoignait une envie d’etre ma femme, et je lui repondais que j’etais engage a vous. CHARLOTTE. – Qu’est-ce que c’est donc que vous veut Mathurine? DOM JUAN, bas, a Charlotte. Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudrait bien que je l’epousasse, mais je lui dis que c’est vous que je veux. MATHURINE. – Quoi, Charlotte… DOM JUAN, bas, a Mathurine. – Tout ce que vous lui direz sera inutile, elle s’est mis cela dans la tete. CHARLOTTE. – Quement donc Mathurine… DOM JUAN, bas, a Charlotte. – C’est en vain que vous lui parlerez, vous ne lui oterez point cette fantaisie. MATHURINE. – Est-ce que… DOM JUAN, bas, a Mathurine. – Il n’y a pas moyen de lui faire entendre raison. CHARLOTTE. – Je voudrais… DOM JUAN, bas, a Charlotte. – Elle est obstinee comme tous les diables.

MATHURINE. – Vrament… DOM JUAN, bas, a Mathurine. – Ne lui dites rien, c’est une folle. CHARLOTTE. – Je pense… DOM JUAN, bas, a Charlotte. – Laissez-la la, c’est une extravagante. MATHURINE. – Non, non, il faut que je lui parle. CHARLOTTE. – Je veux voir un peu ses raisons. MATHURINE. – Quoi… DOM JUAN, bas, a Mathurine. – Je gage qu’elle va vous dire que je lui ai promis de l’epouser. CHARLOTTE. – Je… DOM JUAN, bas, a Charlotte. – Gageons qu’elle vous soutiendra que je lui ai donne parole de la prendre pour femme. MATHURINE. – Hola, Charlotte, ca n’est pas bien de courir sur le marche des autres*. CHARLOTTE. Ca n’est pas honnete, Mathurine, d’etre jalouse que Monsieur me parle. MATHURINE. – C’est moi que Monsieur a vue la premiere. CHARLOTTE. – S’il vous a vue la premiere, il m’a vue la seconde, et m’a promis de m’epouser. DOM JUAN, bas, a Mathurine. – Eh bien, que vous ai-je dit? MATHURINE. – Je vous baise les mains, c’est moi, et non pas vous qu’il a promis d’epouser. DOM JUAN, bas, a Charlotte. – N’ai-je pas devine? CHARLOTTE. – A d’autres, je vous prie, c’est moi, vous dis-je. MATHURINE. – Vous vous moquez des gens, c’est moi, encore un coup. CHARLOTTE. – Le vla qui est pour le dire, si je n’ai pas raison.

MATHURINE. – Le vla qui est pour me dementir, si je ne dis pas vrai. CHARLOTTE. – Est-ce, Monsieur, que vous lui avez promis de l’epouser? DOM JUAN, bas, a Charlotte. – Vous vous raillez de moi. MATHURINE. – Est-il vrai, Monsieur, que vous lui avez donne parole d’etre son mari? DOM JUAN, bas, a Mathurine. – Pouvez-vous avoir cette pensee? CHARLOTTE. – Vous voyez qu’al le soutient. DOM JUAN, bas, a Charlotte. – Laissez-la faire. MATHURINE. – Vous etes temoin comme al l’assure. DOM JUAN, bas, a Mathurine. – Laissez-la dire. CHARLOTTE. – Non, non, il faut savoir la verite. MATHURINE. – Il est question de juger ca.

CHARLOTTE. – Oui, Mathurine, je veux que Monsieur vous montre votre bec jaune*. MATHURINE. – Oui, Charlotte, je veux que Monsieur vous rende un peu camuse*. CHARLOTTE. – Monsieur, videz la querelle, s’il vous plait. MATHURINE. – Mettez-nous d’accord, Monsieur. CHARLOTTE, a Mathurine. – Vous allez voir. MATHURINE, a Charlotte- Vous allez voir vous-meme. CHARLOTTE, a Dom Juan. – Dites. MATHURINE, a Dom Juan. – Parlez. DOM JUAN, embarrasse, leur dit a toutes deux. – Que voulez-vous que je dise? Vous soutenez egalement toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est-ce ue chacune de vous ne sait pas ce qui en est, sans qu’il soit necessaire que je m’explique davantage? Pourquoi m’obliger la-dessus a des redites? Celle a qui j’ai promis effectivement n’a-t-elle pas en elle-meme de quoi se moquer des discours de l’autre, et doit-elle se mettre en peine, pourvu que j’accomplisse ma promesse? Tous les discours n’avancent point les choses, il faut faire, et non pas dire, et les effets decident* mieux que les paroles. Aussi n’est-ce rien que par la que je vous veux mettre d’accord, et l’on verra quand je me marierai, laquelle des deux a mon c? ur. (Bas, a Mathurine. ) Laissez-lui croire ce qu’elle voudra. Bas, a Charlotte. ) Laissez-la se flatter dans son imagination. (Bas, a Mathurine. ) Je vous adore. (Bas, a Charlotte. ) Je suis tout a vous. (Bas, a Mathurine. ) Tous les visages sont laids aupres du votre. (Bas, a Charlotte. ) On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue. J’ai un petit ordre a donner, je viens vous retrouver dans un quart d’heure. CHARLOTTE, a Mathurine. – Je suis celle qu’il aime, au moins. MATHURINE. – C’est moi qu’il epousera. SGANARELLE. – Ah, pauvres filles que vous etes, j’ai pitie de votre innocence, et je ne puis souffrir de vous voir courir a votre malheur.

Croyez-moi l’une et l’autre, ne vous amusez point a tous les contes qu’on vous fait, et demeurez dans votre village. DOM JUAN, revenant. – Je voudrais bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas. SGANARELLE. – Mon maitre est un fourbe, il n’a dessein que de vous abuser, et en a bien abuse d’autres, c’est l’epouseur du genre humain, et… (Il apercoit Dom Juan. ) Cela est faux, et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire qu’il en a menti. Mon maitre n’est point l’epouseur du genre humain, il n’est point fourbe, il n’a pas dessein de vous tromper, et n’en a point abuse d’autres.

Ah, tenez, le voila, demandez-le plutot a lui-meme. DOM JUAN. – Oui. SGANARELLE. – Monsieur, comme le monde est plein de medisants, je vais au-devant des choses, et je leur disais que si quelqu’un leur venait dire du mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de lui dire qu’il en aurait menti. DOM JUAN. – Sganarelle. SGANARELLE. – Oui, Monsieur est homme d’honneur, je le garantis tel. DOM JUAN. – Hon. SGANARELLE. – Ce sont des impertinents. SCENE V DOM JUAN, LA RAMEE, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE. LA RAMEE. – Monsieur, je viens vous avertir qu’il ne fait pas bon ici pour vous.

DOM JUAN. – Comment? LA RAMEE. – Douze hommes a cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un moment, je ne sais pas par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi, mais j’ai appris cette nouvelle d’un paysan qu’ils ont interroge, et auquel ils vous ont depeint. L’affaire presse, et le plus tot que vous pourrez sortir d’ici, sera le meilleur. DOM JUAN, a Charlotte et Mathurine. – Une affaire pressante m’oblige de partir d’ici, mais je vous prie de vous ressouvenir de la parole que je vous ai donnee, et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant qu’il soit demain au soir*.

Comme la partie n’est pas egale, il faut user de stratageme, et eluder adroitement le malheur qui me cherche, je veux que Sganarelle se revete de mes habits, et moi… SGANARELLE. – Monsieur, vous vous moquez, m’exposer a etre tue sous vos habits, et… DOM JUAN. – Allons vite, c’est trop d’honneur que je vous fais, et bien heureux est le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son maitre. SGANARELLE. – Je vous remercie d’un tel honneur. O Ciel, puisqu’il s’agit de mort, fais-moi la grace de n’etre point pris pour un autre. ACTE III*, SCENE PREMIERE DOM JUAN, en habit de campagne, SGANARELLE, en medecin. SGANARELLE. Ma foi, Monsieur, avouez que j’ai eu raison, et que nous voila l’un et l’autre deguises a merveille. Votre premier dessein n’etait point du tout a propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous vouliez faire. DOM JUAN. – Il est vrai que te voila bien, et je ne sais ou tu as ete deterrer cet attirail ridicule. SGANARELLE. – Oui? C’est l’habit* d’un vieux medecin qui a ete laisse en gage au lieu ou je l’ai pris, et il m’en a coute de l’argent pour l’avoir. Mais savez-vous, Monsieur, que cet habit me met deja en consideration? que je suis salue des gens que je rencontre, et que l’on me vient consulter ainsi qu’un habile homme?

DOM JUAN. – Comment donc? SGANARELLE. – Cinq ou six paysans et paysannes en me voyant passer me sont venus demander mon avis sur differentes maladies. DOM JUAN. – Tu leur as repondu que tu n’y entendais rien? SGANARELLE. – Moi, point du tout, j’ai voulu soutenir l’honneur de mon habit, j’ai raisonne sur le mal, et leur ai fait des ordonnances a chacun. DOM JUAN. – Et quels remedes encore leur as-tu ordonnes? SGANARELLE. – Ma foi, Monsieur, j’en ai pris par ou j’en ai pu attraper, j’ai fait mes ordonnances a l’aventure, et ce serait une chose plaisante si les malades guerissaient, et qu’on m’en vint remercier. DOM JUAN. – Et pourquoi non?

Par quelle raison n’aurais-tu pas les memes privileges qu’ont tous les autres medecins? Ils n’ont pas plus de part que toi aux guerisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succes, et tu peux profiter comme eux du bonheur du malade, et voir attribuer a tes remedes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard, et des forces de la nature. SGANARELLE. – Comment, Monsieur, vous etes aussi impie en medecine? DOM JUAN. – C’est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes. SGANARELLE. – Quoi, vous ne croyez pas au sene*, ni a la casse*, ni au vin emetique*? DOM JUAN. Et pourquoi veux-tu que j’y croie? SGANARELLE. – Vous avez l’ame bien mecreante*. Cependant vous voyez depuis un temps que le vin emetique fait bruire ses fuseaux*. Ses miracles ont converti les plus incredules esprits, et il n’y a pas trois semaines que j’en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux. DOM JUAN. – Et quel? SGANARELLE. – Il y avait un homme qui depuis six jours etait a l’agonie, on ne savait plus que lui ordonner, et tous les remedes ne faisaient rien, on s’avisa a la fin de lui donner de l’emetique. DOM JUAN. – Il rechappa, n’est-ce pas? SGANARELLE. – Non, il mourut. DOM JUAN. – L’effet est admirable.

SGANARELLE. – Comment? il y avait six jours entiers qu’il ne pouvait mourir, et cela le fit mourir tout d’un coup. Voulez-vous rien de plus efficace? DOM JUAN. – Tu as raison. SGANARELLE. – Mais laissons la la medecine, ou vous ne croyez point, et parlons des autres choses: car cet habit me donne de l’esprit, et je me sens en humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez les disputes, et que vous ne me defendez que les remontrances. DOM JUAN. – Eh bien*! SGANARELLE. – Je veux savoir un peu vos pensees a fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel? DOM JUAN. – Laissons cela. SGANARELLE. C’est-a-dire que non. Et a l’Enfer? DOM JUAN. – Eh. SGANARELLE. – Tout de meme*. Et au diable, s’il vous plait? DOM JUAN. – Oui, oui. SGANARELLE. – Aussi peu. Ne croyez-vous point l’autre vie? DOM JUAN. – Ah, ah, ah. SGANARELLE. – Voila un homme que j’aurai bien de la peine a convertir. Et dites-moi un peu, encore faut-il croire quelque chose. Qu’est ce que vous croyez*? DOM JUAN. – Ce que je crois? SGANARELLE. – Oui. DOM JUAN. – Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit*. SGANARELLE. – La belle croyance, que voila*! Votre religion, a ce que je vois, est donc l’arithmetique?

Il faut avouer qu’il se met d’etranges folies dans la tete des hommes, et que pour avoir bien etudie, on en est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, Monsieur, je n’ai point etudie comme vous, Dieu merci, et personne ne saurait se vanter de m’avoir jamais rien appris; mais avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons, n’est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-la, ces rochers, cette terre, et ce ciel que voila la-haut, et si tout cela s’est bati de lui-meme?

Vous voila vous, par exemple, vous etes la; est-ce que vous vous etes fait tout seul, et n’a-t-il pas fallu que votre pere ait engrosse votre mere pour vous faire? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de l’homme est composee, sans admirer de quelle facon cela est agence l’un dans l’autre, ces nerfs, ces os, ces veines, ces arteres, ces… ce poumon, ce c? ur, ce foie, et tous ces autres ingredients qui sont la et qui… Oh dame, interrompez-moi donc si vous voulez, je ne saurais disputer si l’on ne m’interrompt, vous vous taisez expres, et me laissez parler par belle malice.

DOM JUAN. – J’attends que ton raisonnement soit fini. SGANARELLE. – Mon raisonnement est qu’il y a quelque chose d’admirable dans l’homme, quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient expliquer. Cela n’est-il pas merveilleux que me voila ici, et que j’aie quelque chose dans la tete qui pense cent choses differentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu’elle veut*? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tete, remuer les pieds, aller a droit, a gauche, en avant, en arriere, tourner… Il se laisse tomber en tournant.

DOM JUAN. – Bon, voila ton raisonnement qui a le nez casse. SGANARELLE. – Morbleu, je suis bien sot de m’amuser a raisonner avec vous. Croyez ce que vous voudrez, il m’importe bien que vous soyez damne. DOM JUAN. – Mais tout en raisonnant, je crois que nous sommes egares? Appelle un peu cet homme que voila la-bas pour lui demander le chemin. SGANARELLE. – Hola ho, l’homme, ho, mon compere, ho l’ami, un petit mot, s’il vous plait. SCENE II DOM JUAN, SGANARELLE, UN PAUVRE*. SGANARELLE. – Enseignez-nous un peu le chemin qui mene a la ville. LE PAUVRE. Vous n’avez qu’a suivre cette route, Messieurs, et detourner a main droite* quand vous serez au bout de la foret. Mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que depuis quelque temps il y a des voleurs ici autour. DOM JUAN. – Je te suis bien oblige, mon ami, et je te rends grace de tout mon c? ur*. LE PAUVRE. – Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumone. DOM JUAN. – Ah, ah, ton avis est interesse, a ce que je vois. LE PAUVRE. – Je suis un pauvre homme, Monsieur, retire tout seul dans ce bois depuis dix ans*, et je ne manquerai pas de prier le Ciel qu’il vous donne toute sorte de biens.

DOM JUAN. – Eh, prie-le qu’il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres. SGANARELLE. – Vous ne connaissez pas Monsieur, bon homme, il ne croit qu’en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit. DOM JUAN. – Quelle est ton occupation parmi ces arbres? LE PAUVRE. – De prier le Ciel tout le jour pour la prosperite des gens de bien qui me donnent quelque chose. DOM JUAN. – Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien a ton aise. LE PAUVRE. – Helas, Monsieur, je suis dans la plus grande necessite du monde. DOM JUAN. Tu te moques; un homme qui prie le Ciel tout le jour, ne peut pas manquer d’etre bien dans ses affaires. LE PAUVRE. – Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n’ai pas un morceau de pain a mettre sous les dents*. DOM JUAN. – Voila qui est etrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins; ah, ah, je m’en vais te donner un Louis d’or tout a l’heure*, pourvu que tu veuilles jurer. LE PAUVRE. – Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel peche? DOM JUAN. – Tu n’as qu’a voir si tu veux gagner un Louis d’or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.

LE PAUVRE. – Monsieur. SGANARELLE. – Va, va, jure un peu, il n’y a pas de mal. DOM JUAN. – Prends, le voila, prends te dis-je, mais jure donc. LE PAUVRE. – Non Monsieur, j’aime mieux mourir de faim. DOM JUAN. – Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanite, mais que vois-je la? Un homme attaque par trois autres? La partie est trop inegale, et je ne dois pas souffrir cette lachete. SCENE III DOM JUAN, DOM CARLOS, SGANARELLE. SGANARELLE. – Mon maitre est un vrai enrage d’aller se presenter a un peril qui ne le cherche pas, mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait fuir les trois.

DOM CARLOS, l’epee a la main. – On voit par la fuite de ces voleurs de quel secours est votre bras, souffrez, Monsieur, que je vous rende grace d’une action si genereuse, et que… DOM JUAN, revenant l’epee a la main. – Je n’ai rien fait, Monsieur, que vous n’eussiez fait en ma place. Notre propre honneur est interesse dans de pareilles aventures, et l’action de ces coquins etait si lache, que c’eut ete y prendre part que de ne s’y pas opposer, mais par quelle rencontre vous etes-vous trouve entre leurs mains? DOM CARLOS. Je m’etais par hasard egare d’un frere*, et de tous ceux de notre suite, et comme je cherchais a les rejoindre, j’ai fait rencontre de ces voleurs, qui d’abord ont tue mon cheval, et qui sans votre valeur en auraient fait autant de moi. DOM JUAN. – Votre dessein est-il d’aller du cote de la ville? DOM CARLOS. – Oui, mais sans y vouloir entrer, et nous nous voyons obliges mon frere et moi a tenir la campagne pour une de ces facheuses affaires qui reduisent les gentilshommes a se sacrifier eux et leur famille a la severite de leur honneur, puisque enfin le lus doux succes en est toujours funeste, et que si l’on ne quitte pas la vie, on est contraint de quitter le royaume, et c’est en quoi je trouve la condition d’un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s’assurer sur toute la prudence et toute l’honnetete de sa conduite, d’etre asservi par les lois de l’honneur au dereglement de la conduite d’autrui, et de voir sa vie, son repos, et ses biens dependre de la fantaisie du premier temeraire, qui s’avisera de lui faire une de ces injures pour qui un honnete homme doit perir.

DOM JUAN. – On a cet avantage qu’on fait courir le meme risque, et passer aussi mal le temps a ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense de gaiete de c? ur. Mais ne serait-ce point une indiscretion que de vous demander quelle peut etre votre affaire? DOM CARLOS. – La chose en est aux termes de n’en plus faire de secret, et lorsque l’injure a une fois eclate, notre honneur ne va point a vouloir cacher notre honte, mais a faire eclater notre vengeance, et a publier meme le dessein que nous en avons.

Ainsi, Monsieur, je ne feindrai point de vous dire* que l’offense que nous cherchons a venger, est une s? ur seduite et enlevee d’un couvent, et que l’auteur de cette offense est un Dom Juan Tenorio, fils de Dom Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis quelques jours, et nous l’avons suivi ce matin sur le rapport d’un valet, qui nous a dit qu’il sortait a cheval accompagne de quatre ou cinq, et qu’il avait pris le long de cette cote, mais tous nos soins ont ete inutiles, et nous n’avons pu decouvrir ce qu’il est devenu.

DOM JUAN. – Le connaissez-vous, Monsieur, ce Dom Juan dont vous parlez? DOM CARLOS. – Non, quant a moi. Je ne l’ai jamais vu, et je l’ai seulement oui depeindre a mon frere, mais la renommee n’en dit pas force bien, et c’est un homme dont la vie… DOM JUAN. – Arretez, Monsieur, s’il vous plait, il est un peu de mes amis, et ce serait a moi une espece de lachete que d’en ouir dire du mal. DOM CARLOS. Pour l’amour de vous, Monsieur, je n’en dirai rien du tout, et c’est bien la moindre chose que je vous doive, apres m’avoir sauve la vie, que de me taire devant vous d’une personne que vous connaissez, lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal: mais quelque ami que vous lui soyez, j’ose esperer que vous n’approuverez pas son action, et ne trouverez pas etrange que nous cherchions d’en prendre la vengeance. DOM JUAN. Au contraire, je vous y veux servir, et vous epargner des soins inutiles; je suis ami de Dom Juan, je ne puis pas m’en empecher, mais il n’est pas raisonnable qu’il offense impunement des gentilshommes, et je m’engage a vous faire faire raison par lui. DOM CARLOS. – Et quelle raison peut-on faire a ces sortes d’injures? DOM JUAN. – Toute celle que votre honneur peut souhaiter, et sans vous donner la peine de chercher Dom Juan davantage, je m’oblige a le faire trouver au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.

DOM CARLOS. – Cet espoir est bien doux, Monsieur, a des c? urs offenses; mais apres ce que je vous dois, ce me serait une trop sensible douleur, que vous fussiez de la partie*. DOM JUAN. – Je suis si attache a Dom Juan, qu’il ne saurait se battre que je ne me batte aussi: mais enfin j’en reponds comme de moi-meme, et vous n’avez qu’a dire quand vous voulez qu’il paraisse, et vous donne satisfaction. DOM CARLOS. – Que ma destinee est cruelle! Faut-il que je vous doive la vie, et que Dom Juan soit de vos amis? SCENE IV

DOM ALONSE, et trois suivants, DOM CARLOS, DOM JUAN, SGANARELLE. DOM ALONSE. – Faites boire la mes chevaux, et qu’on les amene apres nous, je veux un peu marcher a pied. O Ciel, que vois-je ici? Quoi, mon frere, vous voila avec notre ennemi mortel? DOM CARLOS. – Notre ennemi mortel? DOM JUAN, se reculant de trois pas et mettant fierement la main sur la garde de son epee. – Oui, je suis Dom Juan moi-meme, et l’avantage du nombre ne m’obligera pas a vouloir deguiser mon nom. DOM ALONSE. – Ah, traitre, il faut que tu perisses, et… DOM CARLOS. – Ah, mon frere, rretez, je lui suis redevable de la vie, et sans le secours de son bras, j’aurais ete tue par des voleurs que j’ai trouves. DOM ALONSE. – Et voulez-vous que cette consideration empeche notre vengeance? Tous les services que nous rend une main ennemie, ne sont d’aucun merite pour engager notre ame; et s’il faut mesurer l’obligation a l’injure, votre reconnaissance, mon frere, est ici ridicule; et comme l’honneur est infiniment plus precieux que la vie, c’est ne devoir rien proprement, que d’etre redevable de la vie a qui nous a ote l’honneur. DOM CARLOS. Je sais la difference, mon frere, qu’un gentilhomme doit toujours mettre entre l’un et l’autre, et la reconnaissance de l’obligation n’efface point en moi le ressentiment de l’injure: mais souffrez que je lui rende ici ce qu’il m’a prete, que je m’acquitte sur-le-champ de la vie que je lui dois par un delai de notre vengeance, et lui laisse la liberte de jouir durant quelques jours du fruit de son bienfait. DOM ALONSE. – Non, non, c’est hasarder notre vengeance que de la reculer, et l’occasion de la prendre peut ne plus revenir; le Ciel nous l’offre ici, c’est a nous d’en profiter.

Lorsque l’honneur est blesse mortellement, on ne doit point songer a garder aucunes mesures, et si vous repugnez a preter votre bras a cette action, vous n’avez qu’a vous retirer, et laisser a ma main la gloire d’un tel sacrifice. DOM CARLOS. – De grace, mon frere… DOM ALONSE. – Tous ces discours sont superflus; il faut qu’il meure. DOM CARLOS. – Arretez-vous, dis-je, mon frere, je ne souffrirai point du tout qu’on attaque ses jours, et je jure le Ciel que je le defendrai ici contre qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette meme vie qu’il a sauvee, et pour adresser vos coups, il faudra que vous me perciez.

DOM ALONSE. – Quoi vous prenez le parti de notre ennemi contre moi, et loin d’etre saisi a son aspect des memes transports que je sens, vous faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur? DOM CARLOS. – Mon frere, montrons de la moderation dans une action legitime, et ne vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous temoignez. Ayons du c? ur dont nous soyons les maitres, une valeur qui n’ait rien de farouche, et qui se porte aux choses par une pure deliberation de notre raison, et non point par le mouvement d’une aveugle colere.

Je ne veux point, mon frere, demeurer redevable a mon ennemi, et je lui ai une obligation dont il faut que je m’acquitte avant toute chose. Notre vengeance pour etre differee n’en sera pas moins eclatante; au contraire, elle en tirera de l’avantage, et cette occasion de l’avoir pu prendre, la fera paraitre plus juste aux yeux de tout le monde. DOM ALONSE. – O l’etrange faiblesse, et l’aveuglement effroyable d’hasarder ainsi les interets de son honneur pour la ridicule pensee d’une obligation chimerique! DOM CARLOS. Non, mon frere, ne vous mettez pas en peine; si je fais une faute, je saurai bien la reparer, et je me charge de tout le soin de notre honneur, je sais a quoi il nous oblige, et cette suspension d’un jour que ma reconnaissance lui demande, ne fera qu’augmenter l’ardeur que j’ai de le satisfaire. Dom Juan, vous voyez que j’ai soin de vous rendre le bien que j’ai recu de vous, et vous devez par la juger du reste, croire que je m’acquitte avec meme chaleur de ce que je dois, et que je ne serai pas moins exact a vous payer l’injure que le bienfait.

Je ne veux point vous obliger ici a expliquer vos sentiments, et je vous donne la liberte de penser a loisir aux resolutions que vous avez a prendre. Vous connaissez assez la grandeur de l’offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous-meme des reparations qu’elle demande. Il est des moyens doux pour nous satisfaire; il en est de violents et de sanglants; mais enfin, quelque choix que vous fassiez, vous m’avez donne parole de me faire faire raison par Dom Juan; songez a me la faire*, je vous prie, et vous ressouvenez que hors d’ici je ne dois plus qu’a mon honneur.

DOM JUAN. – Je n’ai rien exige de vous, et vous tiendrai ce que j’ai promis. DOM CARLOS. – Allons, mon frere, un moment de douceur ne fait aucune injure a la severite de notre devoir. SCENE V DOM JUAN, SGANARELLE. DOM JUAN. – Hola, he, Sganarelle. SGANARELLE. – Plait-il? DOM JUAN. – Comment, coquin, tu fuis quand on m’attaque? SGANARELLE. – Pardonnez-moi, Monsieur, je viens seulement d’ici pres, je crois que cet habit est purgatif, et que c’est prendre medecine que de le porter. DOM JUAN. Peste soit l’insolent, couvre au moins ta poltronnerie d’un voile plus honnete, sais-tu bien qui est celui a qui j’ai sauve la vie. SGANARELLE. – Moi? Non. DOM JUAN. – C’est un frere d’Elvire. SGANARELLE. – Un… DOM JUAN. – Il est assez honnete homme, il en a bien use, et j’ai regret d’avoir demele avec lui. SGANARELLE. – Il vous serait aise de pacifier toutes choses. DOM JUAN. – Oui, mais ma passion est usee pour Done Elvire, et l’engagement ne compatit point avec mon humeur. J’aime la libe