Distance et proximite

Distance et proximite

ACCOMPAGNER EN GERIATRIE : Difficultes de garder la juste distance —-Intervention de Julia SOULIAC, coordinatrice centrale a l’ASP-F en charge de la geriatrie. Le 9 fevrier 2005. En accompagnant les personnes agees dans une institution ou a domicile, nous avons souvent a faire face a des contacts longs, allant de quelques mois a un ou deux ans et dans certains cas plus rares, au-dela. Comment tenir cette duree ?

Notre affectivite nous joue des tours, nous nous epuisons et nous nous lassons aussi Comment garder cette juste distance que toutes les formations recommandent ? C’est certain : on ne tient pas dans la duree si cette distance n’est pas respectee. C’est une difficulte majeure de notre benevolat en geriatrie. Avec le temps, nous finissons par en savoir beaucoup sur la vie de nos malades, leurs familles et leurs milieux de vie… Il est difficile de laisser le tout a la porte.

Nous sommes si souvent tentes de souffler un conseil, de declarer : « mais alors, il y a un mois, vous m’avez dit le contraire » si ce n’est d’interpreter : « vos nuits effrayees par les montagnes de vaisselles qui s’ecroulent, c’est bien normal, toute votre vie, vous avez travaille dans

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un restaurant… » Pourtant cette memoire peut devenir un atout permettant de saisir une « perche tendue », deviner une demande autrement incomprehensible. Elle accroit nos possibilites de discernement.

Tout depend de notre capacite a regarder l’autre : « poser sur lui un certain regard. Ce regard est d’abord un regard attentif ou l’ame se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-meme l’etre qu’elle regarde tel qu’il est, dans toute sa verite. Seul en est capable celui qui est capable d’attention ». Simone WEIL Maintenir une petite distance, c’est aussi se garder soi-meme dans l’accompagnement : cheminer a cote, tres pres parfois, mais ne pas permettre que nos chemins s’entrelacent.

Eveillons note vigilance pour que ne s’ouvrent pas les portes de l’intimite de nos vies : « et vous, sentez-vous seule ? », « Etes-vous heureuse avec votre mari ? », « vos enfants, sont-ils gentils avec vous ? ». Nous avons un visage, un prenom, venons une fois par semaine, comme tous les membres de l’equipe. Nous sommes quelqu’un : celui ou celle qui peut accueillir les larmes, partager une joie ou une souffrance. Evitons de creer un lien personnel qu’ensuite il sera difficile de rompre. C’est la fusion avec tous ses pieges.

Notre equipe sera ainsi semblable a une octave de notes proposees au malade qui saisira en chacun, au moment opportun, le ton qui lui convient. Rencontree chez la plupart des malades en geriatrie, la CONFUSION nous deroute et nous oblige souvent a tatonner. Je me souviens de mes efforts a saisir le sens des paroles d’une dame, qui tenant fort ma main, me racontait avec des details pittoresques, un dialogue entre « un chat gentil et un chat mechant ». Etonnee et captivee par ce recit, je cherchais desesperement dans ma tete : « que veut-elle dire par la ? , « que dois-je repondre ? » La dame continue a repeter son histoire, la meme, 4, 5 fois. Toujours pas de reponse dans ma tete. Lasse et decue, elle lache ma main et se tourne vers le mur. Elle voulait une rencontre, une communion des c? urs qui seule permet de voir la personne toute entiere. Ne cherchons pas a trouver l’introuvable. Une simple presence dont les malades percoivent la gratuite, sert souvent de point de repere dans l’espace et le temps : « la porte est la, la fenetre en face, je suis dans mon lit, quelqu’un est la, pour moi, donc j’existe ».

C’est le moment privilegie ou les souvenirs jusque-la vecus au present finissent par un grand soupir « Ah, c’etait le bon vieux temps ! ». Puis, on revient vers le present. Le dialogue, tel que nous le concevons, est presque toujours impossible. Il est pourtant important que quelqu’un accueille et ecoute ces paroles incoherentes, en accuse reception, saisisse un mot qui touche le c? ur. Meme si tres vite le souvenir de l’accompagnement s’efface, un moment de reconfort a ete vecu. Il laissera une trace et aidera peut-etre, a cicatriser une blessure.