Dissert

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Le poete exploite toutes les ressources de la langue en valorisant aussi les mots par leur rarete et leur nombre limite : on parle parfois de « poesie-telegramme » ou chaque mot « coute » comme dans le sonnet et ses 14 vers ou dans la brievete extreme du haiku japonais de trois vers.

L’enrichissement passe aussi par la recherche de sens rares et de neologismes (par exemple « incanter » dans les Sapins d’Apollinaire, qui, « graves magiciens //Incantent le ciel quand il tonne », ou « aube » associe aux Soleils couchants par Verlaine), par les connotations comme l’Inspiration derriere la figure feminine dans les Pas de Paul Valery (« Personne pure, ombre divine,/ Qu’ils sont doux, tes pas retenus ! ») ou par des reseaux lexicaux tisses dans le poeme comme la religiosite dans Harmonie du soir de Baudelaire.

Le poete dispose d’autres ressources encore comme la place dans le vers ou dans le poeme (« trou de verdure » dans le premier vers du Dormeur du val de Rimbaud auquel repondent les « deux trous rouges au cote droit » du derniers vers) ou les correspondances avec le rythme et les sonorites (« L’attelage suait, soufflait, etait rendu. …

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» La Fontaine, Le Coche et la mouche )… Le poete joue egalement de la mise en valeur des mots par les figures de style comme les figures d’insistance comme l’accumulation, le parallelisme ou l’anaphore (exemple : « Puisque le juste est dans l’abime, /Puisqu’on donne le ceptre au crime, / Puisque tous les droits sont trahis, / Puisque les plus fiers restent mornes, /Puisqu’on affiche au coin des bornes / Le deshonneur de mon pays… », Hugo, les Chatiments, II, 5), les figures d’opposition comme le chiasme ou l’oxymore (« le soleil noir de la Melancolie » Nerval), les ruptures de construction comme l’ellipse ou l’anacoluthe (« Exile sur le sol au milieu des huees, /Ses ailes de geant l’empechent de marcher », Baudelaire l’Albatros) et bien sur les figures de substitution comme la comparaison et la metaphore, (de Ronsard et Du Bellay a Jacques Prevert ou Eugene Guillevic en passant par Hugo, Apollinaire, les surrealistes et bien d’autres).

L’emploi de l’image est d’ailleurs repere comme une des marques de l’expression poetique ; un seul exemple emblematique de metaphore filee en rendra compte : « (Ruth se demandait …) Quel Dieu, quel moissonneur de l’eternel ete / Avait, en s’en allant, negligemment jete / Cette faucille d’or dans le champ des etoiles », (Victor Hugo, Booz endormi). Les grandes orientations de la poesie [modifier] Pierre Ronsard La definition de genres poetiques a toujours ete discutee en debattant de criteres formels et/ou de criteres de contenu (d’objet) et, par ailleurs, la poesie moderne en faisant eclater les genres traditionnels (poesie lyrique, epique, engagee, spirituelle, narrative, descriptive…) et en devenant une expression totalisante et libre rend encore plus difficile la categorisation.

Cependant, sans s’enfermer trop dans la terminologie formaliste, on peut observer des « dominantes » cles dans l’expression poetique (Roman Jakobson definissant la dominante comme « l’element focal d’une uvre d’art » qui gouverne, determine et transforme les autres elements (voir Antoine Compagnon[1]). L’opposition la plus simple se fait entre une orientation vers la forme (orientation « esthetique ») et une orientation vers le contenu (orientation « semantique »), evidemment sans exclusion de l’autre puisque d’une part il y a sens des qu’il y a mots et que, d’autre part, il y a expressivite formelle sans cela il n’y aurait pas ecriture poetique.

Cette derniere orientation multiple et complexe est parfois dite aussi « ontologique » (comme par Olivier Salzar[2]), parce que renvoyant « au sens de l’etre considere simultanement en tant qu’etre general, abstrait, essentiel et en tant qu’etre singulier, concret, existentiel » (TCF). Son champ tres vaste peut a son tour etre subdivise en trois dominantes (definies par le modele du signe presente par Karl Buhler : « Le signe fonctionne en tant que tel par ses relations avec l’emetteur, le recepteur et le referent »[3]. Ces trois dominantes, la encore non exclusives, sont la dominante « expressive » ou « emotive » ou lyrique, au sens etroit, tournee vers le moi du poete, la dominante « conative », rientee vers le destinataire que le poete veut atteindre en touchant sa conscience et sa sensibilite comme dans la poesie morale et engagee, et la fonction « referentielle », tournee vers un « objet » exterieur, vers le chant du monde dans des perceptions sensibles, affectives ou culturelles comme dans la celebration ou la poesie epique ou le poete rend sensible la demesure des mythes. Mais ce decoupage n’est qu’un eclairage : la poesie, plus que tout autre genre litteraire, patit de ces approches des « doctes » alors qu’elle est d’abord la rencontre entre celui qui, par ses mots, dit lui-meme et son monde, et celui qui recoit et partage ce devoilement. En temoigne par exemple une uvre inclassable comme les Chants de Maldoror de Lautreamont. Le poete artiste [modifier] Jose-Maria de Heredia Le souci de la forme est bien sur constant chez les poetes et des regles prosodiques s’elaborent peu a peu aux XVIe et XVIIe siecles (compte du « e muet », dierese/synerese, cesure, purete des rimes…).

Cette importance accordee au travail poetique passe par les Grands rhetoriqueurs de la fin du XVe siecle puis la Pleiade et les classiques (« Beaute, mon beau souci » dira Francois de Malherbe), avant de reapparaitre au XIXe siecle en reaction aux effusions et aux facilites de la poesie romantique. Les theoriciens et praticiens de l’art pour l’art, partageant la conviction que « l’art vit de contraintes et meurt de liberte », comme le dira au siecle suivant Paul Valery, defendront les regles traditionnelles (vers syllabique, rimes, poemes a forme fixes comme le sonnet) avec Theophile Gautier ou les Parnassiens comme Theodore de Banville, Leconte de Lisle ou Jose-Maria de Heredia.

Cette conception esthetique ira meme avec Mallarme jusqu’a un certain hermetisme en cherchant a « donner un sens plus pur aux mots de la tribu » et a relever des defis formels (comme le sonnet en -ixe/-yx de Mallarme, les Calligrammes d’Apollinaire…) que systematiseront au milieu du XXe siecle les jeux de l’Oulipo et de Raymond Queneau (Cent mille milliards de poemes), Georges Perec ou Jacques Roubaud. On peut egalement, au dela du paradoxe apparent, rattacher a ce courant poetique qui met l’accent sur la « forme », les demarches d’Henri Michaux dont Le Grand Combat (Qui je fus ? , 1927) est ecrit dans une langue inventee faite de suggestion sonore, ou encore les experimentations « lettristes » d’Isidore Isou.

Les impasses de cette poesie coupee de l’ame et parfois tres rhetorique seront regulierement combattues au nom de la souplesse et de la force de la suggestion, par exemple par Paul Verlaine et les poetes symbolistes ou decadentistes de la fin du XIXe siecle, qui revendiqueront une approche moins corsetee de la poesie. Cette conception d’un art libere des contraintes l’emportera largement au XXe siecle ou la poesie deviendra une expression totalisante, au dela des questions de forme. Le poete « lyrique » [modifier] Lamartine Si le mot « poetique » a dans son acception quotidienne le sens d’harmonieux et de sentimental, c’est a l’importance de la poesie lyrique qu’il le doit.

Celle-ci, orientee vers le « moi » du poete, doit son nom a la lyre qui a appartenu a Orphee et Apollon et qui, dans l’Antiquite, accompagnait les chants qu’on ne distinguait pas alors de la poesie mais ne doit pas a se limiter a la petite musique personnelle du poete chantant un des themes traditionnels et a priori poetiques comme l’amour, la mort, la solitude, l’angoisse existentielle, la nature ou la reverie. En effet la poesie a su faire entrer la modernite dans le champ poetique y compris dans ses aspects les plus surprenants ou les plus prosaiques (« Une charogne » chez Baudelaire, la ville industrielle chez Verhaeren et le quotidien trivial chez Verlaine dans ces vers de Cythere, dans Les fetes galantes, « l’Amour comblant tout, hormis / La faim, sorbets et confitures / Nous preservent des courbatures »…). En fait la variete des voix est extreme, avec cependant des courants dominants selon les epoques, comme le romantisme et le symbolisme au XIXe siecle ou le surrealisme au XXe siecle.

Les formes evoluent elles-aussi passant par exemple du long poeme romantique (A Villequier de Victor Hugo ou les Nuits d’Alfred de Musset) au sonnet regulier de Baudelaire puis aux formes libres des symbolistes et a l’expression jaillissante de l’inconscient avec les Surrealistes avant la spontaneite de l’expression orale de Jacques Prevert dans Paroles par exemple. La poesie lyrique est pour le poete le canal d’expression privilegiee de sa sensibilite et de sa subjectivite que symbolise le Pelican (Nuit de mai) d’Alfred de Musset. Mais cette poesie va au-dela de la confidence pour exprimer l’humaine condition et Hugo proclame dans la Preface des Contemplations : « Quand je parle de moi, je vous parle de vous ! ».

Ce « chant de l’ame », domaine privilegie du « je », auquel adhere cependant le destinataire, s’oppose donc a la poesie descriptive et objective voire rhetorique des Parnassiens ou a la poesie narrative des romans du Moyen Age et au genre epique qui traite de themes heroiques et mythiques avec rythme et couleur ou encore a la poesie d’idees (Lucrece, Ovide, Voltaire) pour laquelle la forme poetique n’est pas le souci premier. Le poete prophete, decouvreur du monde [modifier] Rimbaud L’art de la poesie est aussi traditionnellement associe au « don de poesie », c’est-a-dire a une fonction quasi divine du poete inspire, en relation avec les Muses et le sacre, a qui revient le role de decodeur de l’invisible. C’est la conception de l’Antiquite representee par Platon qui fait dire a Socrate (dans Ion) a propos des poetes : « Ils parlent en effet, non en vertu d’un art, mais d’une puissance divine ».

Au XVIe siecle, la Pleiade reprendra cette perspective et Ronsard ecrira ces vers dans son Hymne de l’Automne : « M’inspirant dedans l’ame un don de poesie,/ Que Dieu n’a concede qu’a l’esprit agite/ Des poignants aiguillons de sa Divinite. / Quand l’homme en est touche, il devient un prophete ») et c’est dans cette lignee que s’inscriront les poetes romantiques et apres eux Baudelaire et les poetes symbolistes. Cette fonction particuliere du poete trouvera un partisan exemplaire avec Arthur Rimbaud qui dans sa fameuse lettre a Paul Demeny demande au Poete de se faire « voyant par un long, immense et raisonne dereglement de tous les sens » et d’etre « vraiment voleur de feu », et de trouver « du nouveau, – idees et formes », en evoquant ailleurs « l’alchimie du verbe » qui doit etre l’instrument du poete-decouvreur.

Apres la Premiere guerre mondiale et apres Apollinaire, defenseur lui aussi de « L’esprit nouveau », les surrealistes, heritiers de cet enthousiasme rimbaldien, confieront a l’image poetique le soin de depasser le reel et d’ouvrir des « champs magnetiques » novateurs mettant au jour l’inconscient, ce que formulera Louis Aragon dans Le Paysan de Paris en parlant de « l’emploi deregle et passionnel du stupefiant image ». Dans les annees 1950-70, revenant sur cette systematisation de l’image, les poetes s’orienteront davantage vers une poesie-celebration, un chant du monde orphique ou vers une poesie lyrique, chant de l’ame qui fait entendre la voix personnelle des poetes comme celle de Jules Supervielle, Rene Char ou Yves Bonnefoy. On peut rattacher a cette veine ce qui est parfois appele « poesie psychedelique » et qui s’associe a une certaine expression musicale dont l’un des exemples emblematiques serait Jim Morrison aux Etats-Unis. Le poete engage [modifier] Hugo

Cependant, certains Romantiques et particulierement Victor Hugo feront entrer le poete dans la Cite en lui attribuant un role de guide pour le peuple. De prophete, il devient Messie comme l’expose le celebre « Fonction du poete » (les Rayons et les Ombres, 1840) ou Victor Hugo definit le poete comme « le reveur sacre », elu de Dieu « qui parle a son ame », devenu porteur de lumiere et visionnaire, « des temps futurs percant les ombres ». La poesie engagee des Chatiments, a la fois epique et satirique, sera l’etape suivante pour Victor Hugo qui se posera comme l’Opposant a « Napoleon le petit ». Jehan Rictus temoigne avec sa poesie singuliere de la vie des pauvres a la fin du XIXe siecle, contrastant avec le naturalisme distancie de Zola.

Les engagements religieux, (de Charles Peguy par exemple), ou ideologiques retrouveront au XXe siecle comme un lointain heritage de Ronsard (Discours) ou d’Agrippa d’Aubigne avec Louis Aragon, chantre du communisme (Hourra l’Oural, 1934), Paul Claudel, petainiste en 1941 (Paroles au Marechal) ou Paul Eluard (Ode a Staline, 1950) ou encore Jacques Prevert et ses positions anarchisantes dans Paroles (1946-1949). Les poetes de la Negritude, Aime Cesaire et Leopold Sedar Senghor notamment, representent quant a eux une branche particuliere de la poesie francophone du XXe siecle, dont l’engagement et les idees vehiculees, tres forts, sont encore assez confidentiels en France.

Le premier est le chantre des Antilles, ayant la volonte de « plonger dans la verite de l’etre »[4], hante par la question du deracinement des descendants d’esclaves (Cahier d’un retour au pays natal). Le second a cree une poesie a vocation universelle ayant l’esperance comme leitmotiv, l’utilisation de la langue francaise et les references positives a la culture francaises melent aux sujets historiques africains qu’il vivifie (Chaka). Avec L’Honneur des poetes, certains poetes participent a la Resistance en publiant clandestinement des uvres importantes. C’est le cas de Louis Aragon (Les Yeux d’Elsa, 1942 ; La Diane Francaise, 1944), de Paul Eluard (Poesie et verite, 1942 ; Au rendez-vous allemand, 1944), de Rene Char (Feuillets d’Hypnos, 1946) ou de Rene-Guy Cadou (Pleine Poitrine, 1946).

Les poetes ne seront d’ailleurs pas epargnes par l’extermination nazie : Robert Desnos mourra dans un camp allemand et Max Jacob dans le camp de Drancy. Plus recemment, des chanteurs comme Leo Ferre ou Jean Ferrat, dans la lignee des poetes surrealistes, ont chante leur engagement. Une autre forme d’engagement se fait jour au XXe siecle, une poesie contestataire, tant au niveau politique qu’au niveau linguistique. Cet elan, synthetise sous le nom d’avant-garde, est ne avec les Futuristes italiens et russes et le mouvement Dada. Il s’est fonde sur la denonciation de la liaison entre le pouvoir politique et le langage et s’est developpe sous des formes diverses jusqu’a nos jours. Conclusion [modifier]

Le terme « poesie » recouvre des aspects tres differents puisque celle-ci s’est degagee d’une forme versifiee facilement identifiable et meme du « poeme », et il est sans doute plus commode de parler d’« expression poetique ». Neanmoins la specificite du texte poetique demeure a travers sa densite qui tente d’exploiter a la fois toutes les possibilites offertes par les specificites linguistiques ; il est d’ailleurs difficile de traduire un poeme dans une autre langue : faut-il se preoccuper d’abord du sens ou faut-il chercher a inventer des equivalences sonores et rythmiques ? Verlaine et Rimbaud La poesie est devenue a travers le temps, et surtout a l’epoque contemporaine, un art tres sophistique qui s’est peu a peu coupe de ses racines populaires ; pourtant la poesie est tres largement pratiquee comme en temoignent les blogs ou les res nombreuses lectures ou festivals qui lui sont consacres, mais sa diffusion en librairie est de plus en plus rare malgre une multitude de minuscules maisons d’edition (cf. Edition de la poesie en France). Certaines tentatives contemporaines, sous l’influence de la dub poetry americaine notamment s’expriment d’ailleurs peut-etre davantage avec le soutien de la musique dans le genre plus incertain de la poesie-chanson avec par exemple le rap ou le slam. Neanmoins chaque annee voit refleurir en France divers festivals d’importance comme les voix de la Mediterranee, le printemps des Poetes, la Biennale Internationale des Poetes en Val-de-Marne (BIPVAL), reveillant malgre tout « l’Homme indifferent au reve des aieux » …

En effet, a travers la poesie, l’essentiel demeure la prise de conscience de l’infini creativite et de la beaute de la langue, a commencer par une langue dite et ecoutee. Pour l’amateur de poesie, « au commencement est le Verbe » et sa puissance creatrice qui nourrit la memoire et « transforme la nuit en lumiere », comme le fait dire Jean-Luc Godard a son heros qui vient lutter contre un monde deshumanise dirige par un ordinateur dans Alphaville. Enfin, la poesie est bien sur une expression litteraire universelle, mais le souci particulier d’exploiter les ressources completes de la langue qui definit le genre a determine le choix des points d’appui limites a la langue francaise.