Discours de bayeux

Discours de bayeux

Discours de Bayeux, 16 juin 1946 Dans notre Normandie, glorieuse et mutilee, Bayeux et ses environs furent temoins d’un des plus grands evenements de l’Histoire. Nous attestons qu’ils en furent dignes. C’est ici que, quatre annees apres le desastre initial de la France et des Allies, debuta la victoire finale des Allies et de la France. (…) Au cours d’une periode de temps qui ne depasse pas deux fois la vie d’un homme, la France fut envahie sept fois et a pratique treize regimes, car tout se tient dans les malheurs d’un peuple.

Tant de secousses ont accumule dans notre vie publique des poisons dont s’intoxique notre vieille propension gauloise aux divisions et aux querelles. Les epreuves inouies que nous venons de traverser n’ont fait, naturellement, qu’aggraver cet etat de choses. La situation actuelle du monde ou, derriere des ideologies opposees, se confrontent des Puissances entre lesquelles nous sommes places, ne laisse pas d’introduire dans nos luttes politiques un facteur de trouble passionne.

Bref, la rivalite des partis revet chez nous un caractere fondamental, qui met toujours tout en question et sous lequel s’estompent trop souvent les interets superieurs du pays. Il y a la un fait patent, qui tient au temperament national,

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aux peripeties de l’Histoire et aux ebranlements du present, mais dont il est indispensable a l’avenir du pays et de la democratie que nos institutions tiennent compte et se gardent, afin de preserver le credit des lois, la cohesion des gouvernements, l’efficience des administrations, le prestige et l’autorite de l’Etat.

C’est qu’en effet, le trouble dans l’Etat a pour consequence ineluctable la desaffection des citoyens a l’egard des institutions. Il suffit alors d’une occasion pour faire apparaitre la menace de la dictature. D’autant plus que l’organisation en quelque sorte mecanique de la societe moderne rend chaque jour plus necessaires et plus desires le bon ordre dans la direction et le fonctionnement regulier des rouages. Comment et pourquoi donc ont fini chez nous la Ire , la IIe , la IIIe Republiques ?

Comment et pourquoi donc la democratie italienne, la Republique allemande de Weimar, la Republique espagnole, firent-elles place aux regimes que l’on sait ? Et pourtant, qu’est la dictature, sinon une grande aventure ? Sans doute, ses debuts semblent avantageux. Au milieu de l’enthousiasme des uns et de la resignation des autres, dans la rigueur de l’ordre qu’elle impose, a la faveur d’un decor eclatant et d’une propagande a sens unique, elle prend d’abord un tour de dynamisme qui fait contraste avec l’anarchie qui l’avait precedee.

Mais c’est le destin de la dictature d’exagerer ses entreprises. A mesure que se fait jour parmi les citoyens l’impatience des contraintes et la nostalgie de la liberte, il lui faut a tout prix leur offrir en compensation des reussites sans cesse plus etendues. La nation devient une machine a laquelle le maitre imprime une acceleration effrenee. Qu’il s’agisse de desseins interieurs ou exterieurs, les buts, les risques, les efforts, depassent peu a peu toute mesure. A chaque pas se dressent, au-dehors et au-dedans, des obstacles multiplies. A la fin, le ressort se brise.

L’edifice grandiose s’ecroule dans le malheur et dans le sang. La nation se retrouve rompue, plus bas qu’elle n’etait avant que l’aventure commencat. Il suffit d’evoquer cela pour comprendre a quel point il est necessaire que nos institutions democratiques nouvelles compensent, par elles-memes, les effets de notre perpetuelle effervescence politique. Il y a la, au surplus, pour nous une question de vie ou de mort, dans le monde et au siecle ou nous sommes, ou la position, l’independance et jusqu’a l’existence de notre pays et de notre Union Francaise se trouvent bel et bien en jeu.

Certes, il est de l’essence meme de la democratie que les opinions s’expriment et qu’elles s’efforcent, par le suffrage, d’orienter suivant leurs conceptions l’action publique et la legislation. Mais aussi tous les principes et toutes les experiences exigent que les pouvoirs publics : legislatif, executif, judiciaire, soient nettement separes et fortement equilibres et, qu’au-dessus des contingences politiques, soit etabli un arbitrage national qui fasse valoir la continuite au milieu des combinaisons. Il est clair et il est entendu que le vote definitif des lois t des budgets revient a une Assemblee elue au suffrage universel et direct. Mais le premier mouvement d’une telle Assemblee ne comporte pas necessairement une clairvoyance et une serenite entieres. Il faut donc attribuer a une deuxieme Assemblee, elue et composee d’une autre maniere, la fonction d’examiner publiquement ce que la premiere a pris en consideration, de formuler des amendements, de proposer des projets. Or, si les grands courants de politique generale sont naturellement reproduits dans le sein de la Chambre des Deputes, la vie locale, elle aussi, a ses tendances et ses droits.

Elle les a dans la Metropole. Elle les a, au premier chef, dans les territoires d’outre-mer, qui se rattachent a l’Union Francaise par des liens tres divers. Elle les a dans cette Sarre a qui la nature des choses, decouverte par notre victoire, designe une fois de plus sa place aupres de nous, les fils des Francs. L’avenir des 110 millions d’hommes et de femmes qui vivent sous notre drapeau est dans une organisation de forme federative, que le temps precisera peu a peu, mais dont notre Constitution nouvelle doit marquer le debut et menager le developpement.

Tout nous conduit donc a instituer une deuxieme Chambre dont, pour l’essentiel, nos Conseils generaux et municipaux eliront les membres. Cette Chambre completera la premiere en l’amenant, s’il y a lieu, soit a reviser ses propres projets, soit a en examiner d’autres, et en faisant valoir dans la confection des lois ce facteur d’ordre administratif qu’un college purement politique a forcement tendance a negliger. Il sera normal d’y introduire, d’autre part, des representants, des organisations economiques, familiales, intellectuelles, pour que se fasse entendre, au-dedans meme de l’Etat, la voix des grandes activites du pays.

Reunis aux elus des assemblee locales des territoires d’outre-mer, les membres de cette Assemblee formeront le grand Conseil de l’Union francaise, qualifie pour deliberer des lois et des problemes interessant l’Union, budgets, relations exterieures, rapports interieurs, defense nationale, economie, communications. Du Parlement, compose de deux Chambres et exercant le pouvoir legislatif, il va de soi que le pouvoir executif ne saurait proceder, sous peine d’aboutir a cette confusion des pouvoirs dans laquelle le Gouvernement ne serait bientot plus rien qu’un assemblage de delegations.

Sans doute aura-t-il fallu, pendant la periode transitoire ou nous sommes, faire elire par l’Assemblee nationale constituante le president du Gouvernement provisoire, puisque, sur la table rase, il n’y avait aucun autre procede acceptable de designation. Mais il ne peut y avoir la qu’une disposition du moment. En verite, l’unite, la cohesion, la discipline interieure du Gouvernement de la France doivent etre des choses sacrees, sous peine de voir rapidement la direction meme du pays impuissante et disqualifiee. Or, omment cette unite, cette cohesion, cette discipline, seraient-elles maintenues a la longue si le pouvoir executif emanait de l’autre pouvoir auquel il doit faire equilibre, et si chacun des membres du Gouvernement, lequel est collectivement responsable devant la representation nationale tout entiere, n’etait, a son poste, que le mandataire d’un parti ? C’est donc du chef de l’Etat, place au-dessus des partis, elu par un college qui englobe le Parlement mais beaucoup plus large et compose de maniere a faire de lui le president de l’Union francaise en meme temps que celui de la Republique, que doit proceder le pouvoir executif.

Au chef de l’Etat la charge d’accorder l’interet general quant au choix des hommes avec l’orientation qui se degage du Parlement. A lui la mission de nommer les ministres et, d’abord, bien entendu, le Premier, qui devra diriger la politique et le travail du Gouvernement. Au chef de l’Etat la fonction de promulguer les lois et de prendre les decrets, car c’est envers l’Etat tout entier que ceux-ci et celles-la engagent les citoyens. A lui la tache de presider les Conseils du Gouvernement et d’y exercer cette influence de la continuite dont une nation ne se passe pas.

A lui l’attribution de servir d’arbitre au-dessus des contingences politiques, soit normalement par le conseil, soit, dans les moments de grave confusion, en invitant le pays a faire connaitre par des elections sa decision souveraine. A lui, s’il devait arriver que la patrie fut en peril, le devoir d’etre le garant de l’independance nationale et des traites conclus par la France. Des Grecs, jadis, demandaient au sage Solon : « Quelle est la meilleure Constitution ? » Il repondait : « Dites-moi, d’abord, pour quel peuple et a quelle epoque ? Aujourd’hui, c’est du peuple francais et des peuples de l’Union francaise qu’il s’agit, et a une epoque bien dure et bien dangereuse ! Prenons-nous tels que nous sommes. Prenons le siecle comme il est. Nous avons a mener a bien, malgre d’immenses difficultes, une renovation profonde qui conduise chaque homme et chaque femme de chez nous a plus d’aisance, de securite, de joie, et qui nous fasse plus nombreux, plus puissants, plus fraternels. Nous avons a conserver la liberte sauvee avec tant et tant de peine.

Nous avons a assurer le destin de la France au milieu de tous les obstacles qui se dressent sur sa route et sur celle de la paix. Nous avons a deployer, parmi nos freres les hommes, ce dont nous sommes capables, pour aider notre pauvre et vieille mere, la Terre. Soyons assez lucides et assez forts pour nous donner et pour observer des regles de vie nationale qui tendent a nous rassembler quand, sans relache, nous sommes portes a nous diviser contre nous-memes ! Toute notre Histoire, c’est l’alternance des immenses douleurs d’un peuple disperse et des fecondes grandeurs d’une nation libre groupee sous l’egide d’un Etat fort.