Differences hommes/femmes

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En raison de son poids et afin de faciliter son telechargement, le rapport a ete decoupe en deux fichiers. Pour permettre la navigation entre les fichiers, utilisez la table des matieres active (signets) a gauche de l’ecran. Egalite entre femmes et hommes : aspects economiques Rapport Beatrice Majnoni d’Intignano Commentaires Michel Aglietta Gilbert Cette Complements Michel Glaude Annie Fouquet, Annie Gauvin et Marie-Therese Letablier Annexes preparees par Catherine Sofer, la Direction de la Prevision, l’INSEE et le Service des Droits des Femmes

Realise en PAO au Conseil d’Analyse Economique par Christine Carl © La Documentation francaise. Paris, 1999 – ISBN : 2-11-004248-6 « En application de la loi du 11 mars 1957 (article 41) et du Code de la propriete intellectuelle du 1er juillet 1992, toute reproduction partielle ou totale a usage collectif de la presente publication est strictement interdite sans l’autorisation expresse de l’editeur. Il est rappele a cet egard que l’usage abusif de la photocopie met en danger l’equilibre economique des circuits du livre. La creation du Conseil d’Analyse Economique « repond a la necessite pour un gouvernement trop souvent confronte a l’urgence, de pouvoir se referer a une structure de reflexion qui lui permette d’eclairer ses choix dans le

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domaine economique. J’ai souhaite aussi creer un lien entre deux mondes qui trop souvent s’ignorent, celui de la decision economique publique et celui de la reflexion economique, universitaire ou non. J’ai pris soin de composer ce Conseil de facon a tenir compte de toutes les sensibilites.

Le Conseil d’Analyse Economique est pluraliste. C’est la un de ses atouts principaux, auquel je suis tres attache. Il doit etre un lieu de confrontations sans a priori et les personnes qui le composent doivent pouvoir s’exprimer en toute independance. Cette independance — je le sais — vous y tenez, mais surtout je la souhaite moi-meme. Ces deliberations n’aboutiront pas toujours a des conclusions partagees par tous les membres ; l’essentiel a mes yeux est que tous les avis puissent s’exprimer, sans qu’il y ait necessairement consensus. …

La mission de ce Conseil est essentielle : il s’agit, par vos debats, d’analyser les problemes economiques du pays et d’exposer les differentes options envisageables. » Lionel Jospin, Premier Ministre Discours d’ouverture de la seance d’installation du Conseil d’Analyse Economique, le 24 juillet 1997. Salle du Conseil, Hotel de Matignon. Sommaire Introduction ………………………………………………………………………………….. 7 Pierre-Alain Muet Femmes et hommes : egalite ou differences ? …………………………………….. Beatrice Majnoni d’Intignano Commentaires Michel Aglietta ……………………………………………………………………………. 59 Gilbert Cette ……………………………………………………………………………….. 65 Complements et annexes Complement A. L’egalite entre femmes et hommes : ou en sommes-nous ? …………………………………………………………………… 71 Michel Glaude Complement B. Des contrats sociaux entre les sexes differents selon les pays de l’Union europeenne …………………………….. 05 Annie Fouquet, Annie Gauvin et Marie-Therese Letablier Annexe A. Modelisations economiques de la prise de decision dans la famille …………………………………………… 147 Catherine Sofer Annexe B. Carrieres et salaires : une comparaison hommes/femmes .. 161 Christel Colin Annexe C. Les disparites de retraites entre hommes et femmes : vers une reduction ? ……………………………………………………………………. 169 Carole Bonnet et Christel Colin EGALITE ENTRE FEMMES ET HOMMES 5 Annexe D.

L’effet de l’Allocation parentale d’education sur l’activite des femmes …………………………………………………………….. 177 Laurence Allain et Beatrice Sedillot Annexe E. Bilan de l’application de la loi du 13 juillet 1983 relative a l’egalite professionnelle entre les femmes et les hommes …. 185 Catherine Laret-Bedel Resume …………………………………………………………………………………….. 197 Summary ………………………………………………………………………………….. 203 CONSEIL D’ANALYSE ECONOMIQUE Introduction Le theme traite dans ce rapport depasse largement le cadre que suggere son titre « l’egalite entre les femmes et les hommes : aspects economiques ». Comme le remarque Michel Aglietta dans son commentaire du rapport de Beatrice Majnoni d’Intignano, la question de la promotion des femmes dans l’ensemble de l’activite economique n’est pas une question peripherique reservee aux specialistes du « gender economics », mais un aspect central du regime de croissance qui est en train de se deployer dans les pays developpes.

Telle est bien la perspective qui sous-tend le rapport de Beatrice Majnoni d’Intignano. Deux theses principales se degagent de ses analyses. La participation des femmes a l’activite economique est un puissant facteur d’amelioration des performances economiques des pays developpes parce qu’elle permet la diversification des talents et oriente la demande des menages vers des services – de proximite, culturels, de loisirs… – a fort contenu en emplois.

Les pays d’Europe du Nord – ou l’existence d’un Etat-providence developpe a permis de concilier l’activite feminine et les contraintes de la maternite ont connu simultanement un haut niveau d’activite feminine et un regain de la natalite, apres la forte baisse intervenue depuis le milieu des annees soixante. La fecondite a au contraire fortement diminue dans les pays ou le conflit entre le developpement de l’activite feminine et les contraintes familiales n’a pu etre resolu.

De facon generale, Beatrice Majnoni d’Intignano considere que si les enfants sont une source d’externalite positive pour la societe, le cout individuel en temps et en pertes d’opportunites professionnelles de la petite enfance repose encore essentiellement sur les femmes. L’egalite entre les genres impose donc d’externaliser une partie de ces couts dans l’Etatprovidence pour permettre aux femmes de mieux articuler famille et carriere, en allegeant notamment la « contrainte de temps » qui pese sur les femmes actives.

Elle plaide en conclusion pour une nouvelle conception de la politique familiale qui, en facilitant la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, favoriserait l’egalite economique entre femmes et hommes, serait source de croissance a terme, et pourrait meme induire une hausse de la fecondite. EGALITE ENTRE FEMMES ET HOMMES 7 Deux complements prolongent le rapport. Celui de Michel Glaude analyse la situation des femmes sur le marche du travail, leur role dans la creation de richesse de l’univers domestique et la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale.

Il souligne que la participation croissante des femmes a l’activite economique laisse persister d’importantes inegalites, en matiere de chomage, de sous-emploi, d’acces aux emplois de responsabilite et surtout en matiere de salaire. Dans ce domaine, le role des interruptions de carriere, auxquelles les femmes sont davantage exposees, et les strategies des entreprises en matiere de recrutement et d’affectation interne lui semblent determinants. Celui d’Annie Fouquet, Annie Gauvin et Marie-Therese Letablier propose un panorama des «contrats sociaux entre les sexes» dans les differents pays de l’Union europeenne.

Elles distinguent quatre configurations ; un modele nordique qui conjugue un haut niveau d’activite, une fecondite elevee et une politique familiale qui met l’accent sur l’accueil des jeunes enfants ; un modele continental (Allemagne, Autriche, Pays-Bas) caracterise par une division marquee des taches entre les hommes et les femmes, un retard relatif dans le developpement de l’activite feminine, et une faible implication des pouvoirs publics dans l’aide a la conciliation des responsabilites familiales et professionnelles ; un modele insulaire (GrandeBretagne, Irlande), qui, au nom de la liberte individuelle, ne concoit la protection sociale que ciblee sur les menages les plus demunis, interdit aux pouvoirs publics d’interferer dans les choix prives des familles, et se traduit par des difficultes d’acces des meres a l’emploi et des ecarts de salaire importants entre hommes et femmes ; enfin, un modele meridional dans lequel les solidarites familiales compensent une protection sociale peu developpee et ou l’activite des femmes est faible. La repartition entre les sexes des responsabilites familiales et professionnelles en France semble resulter d’un compromis entre ces quatre configurations. Le rapport et les complements, sont commentes par Michel Aglietta et Gilbert Cette. Ils sont accompagnes de cinq annexes redigees par Catherine Sofer, l’INSEE, la Direction de la Prevision et le Service des Droits des Femmes. L’ensemble de ce dossier a ete coordonne par Laurent Caussat.

Le rapport preliminaire a ete discute a la seance du 28 janvier 1999 et, en presence du Premier ministre, a la seance du 18 fevrier. Je remercie Genevieve Fraisse, ancienne Deleguee Interministerielle aux Droits des Femmes ainsi que Nicole Pery, Secretaire d’Etat aux Droits des Femmes et a la Formation professionnelle, qui nous ont vivement encourages a aborder ce theme au sein du Conseil d’Analyse Economique. Pierre-Alain Muet Conseiller aupres du Premier Ministre Professeur a l’Ecole Polytechnique 8 CONSEIL D’ANALYSE ECONOMIQUE Femmes et hommes : egalite ou differences ? Beatrice Majnoni d’Intignano Universite de Paris XII « En ce qu’ils ont de commun, ils sont egaux, en ce qu’ils ont de different, ils ne sont pas comparables » (Jean-Jacques Rousseau, Emile).

L’egalite en droit entre les hommes et les femmes est acquise dans les pays democratiques avances depuis les annees soixante-dix (cf. l’encadre sur l’egalite juridique a la fin du present rapport). L’entree des femmes sur le marche du travail et leur independance financiere, a la meme epoque, constituent un changement social majeur. Mais qu’en est-il de l’egalite reelle ? Femmes et hommes se repartissent toujours inegalement les trois taches sociales que sont : • le renouvellement des generations ; • la production de bien-etre et d’education dans la sphere familiale privee ; • la production de biens et services marchands et non marchands a l’exterieur de la sphere familiale. La science economique limite le lus souvent son propos a la troisieme fonction, considerant que la premiere releve de l’analyse demographique, et occultant la seconde au motif des difficultes d’observation et de mesure. Il faut mentionner cependant de notables exceptions : Clark et Kuznets, Sauvy, Becker puis Modigliani, qui s’interesserent a la seconde fonction. EGALITE ENTRE FEMMES ET HOMMES 9 Aujourd’hui, dans les pays anglo-saxons et scandinaves, une veritable branche de l’economie qui traite de la difference de « genre » : la « Gender economics ». Les Anglo-saxons distinguent en effet les differences de « sexe », physiologiques, des differences de « genre », liees a la culture et aux representations sociales de la femme et de l’homme.

Un certain feminisme radical oppose en outre une approche economique « masculine », qui met l’accent sur la recherche exclusive de l’interet personnel et monetaire et sur les strategies de concurrence, a une approche economique « feminine », davantage fondee sur des motivations altruistes et qui integre des strategies de cooperation (Nelson, 1996). Les hommes etant majoritaires au sein de la profession des economistes – et en particulier au sein du Conseil d’Analyse Economique – , ils sont portes a s’interesser aux domaines ou ils exercent le pouvoir. Est-ce pourquoi on reproche a une science economique jugee reductrice d’envahir le discours politique et social, tout en restant deconnectee de preoccupations de la majorite de la societe. Qu’est-ce en effet qu’une economie qui ignore la famille et neglige le role traditionnel des femmes (eduquer, nourrir et soigner), ainsi que leur role moderne (produire de la valeur ajoutee et creer des emplois) ?

On adoptera dans ce rapport une approche inductive et empirique qui conduit a essayer de rapporter le progres remarquable de l’egalite de droit entre les sexes a l’evolution de la situation economique respective des femmes et des hommes. Une premiere partie rappellera leurs roles respectifs. Une deuxieme sera consacree au marche du travail. Les troisieme et quatrieme parties porteront sur les strategies des femmes et sur la question demographique. Le rapport debouchera enfin sur des orientations generales susceptibles d’inspirer une nouvelle politique de promotion de l’egalite entre hommes et femmes. Le lecteur devra garder present a l’esprit l’influence omnipresente des facteurs culturels qui sous-tendent les differences de comportement entre les genres.

La pesanteur du milieu familial, les representations vehiculees par le systeme educatif (Baudelot et Establet, 1992 et Durru-Bellat, 1995), une organisation du travail heritee de la periode ou la participation des femmes a l’activite economique etait moins importante qu’aujourd’hui, enfin l’attitude des femmes a l’egard du pouvoir, qui accorde plus d’importance a la substance des fonctions qu’a la reconnaissance sociale qui s’y attache, tout cela continue a assigner des roles specifiques a chaque sexe. Ces differences persistantes dans l’ordre culturel seront sous-jacentes a plusieurs etapes de ce rapport, sans etre traitees plus avant en tant que telles.

En realite, il apparait que l’egalite des droits se traduit non pas par l’identite des roles, mais plutot par des compromis entre les femmes et les hommes. L’objet du contrat social entre les sexes meriterait des ameliorations, au nom du principe d’egalite, mais aussi au nom des interets de la collectivite nationale comme des individus qui la composent. 10 CONSEIL D’ANALYSE ECONOMIQUE Quels roles ? La reproduction Le renouvellement des generations et la structure demographique determinent en partie la demande (l’investissement en logement, la consommation de biens durables pour premier achat ou renouvellement) et l’epargne (liee au cycle de vie et au rapport de nombre entre les generations actives et retraitees).

En Europe, le taux de fecondite est tombe a un niveau jamais atteint en periode de paix ou en l’absence de grandes epidemies : 1,45 enfant par femme. Dans les pays d’Europe du sud, il ne depasse pas 1,2 (Espagne, Portugal ou Italie) et 0,8 dans certaines regions (Lander de l’Est allemand, Italie du nord). Une telle evolution ne peut laisser indifferent. La structure de la pyramide des ages depend du nombre annuel des naissances, donc de la fecondite du moment. Les discontinuites (deficit des naissances de 19141918 ou de 1930-1940, fin du baby-boom) provoquent des ruptures dans les rapports entre les generations et entre le nombre des actifs et des inactifs, telle celle attendue pour les annees 2005. Or, le nombre de naissances a baisse de moitie en Allemagne et en Italie depuis dix ans.

Les bassins traditionnels d’emigration (Espagne, Portugal et Italie) deviennent des pays d’immigration. Confrontee a un chomage eleve qui ne lui permet plus d’integrer une main d’? uvre etrangere, l’Europe ne peut plus occulter les consequences de la chute de sa natalite, sauf a s’eriger en forteresse vieillissante a l’abri de barrieres anti-immigration. Le dynamisme et la croissance s’en ressentiraient a long terme. La question corollaire que pose alors la prise en compte des evolutions de la natalite est celle des liens qui existent entre la maitrise de la fecondite et la participation femmes a l’activite economique : sont-elles independantes, ou obeissent-elles a des lois jointes ?

La sphere familiale : « terra incognita » La famille joue un role essentiel dans la formation du niveau de vie et du bien-etre, et de plus en plus elle participe a l’education et a la transmission du patrimoine sous son aspect « capital humain ». En ce sens elle est a la fois unite de production et de consommation. La premiere fonction est mal apprehendee par les statistiques. Par exemple, les donnees sur le temps partiel, sur l’origine des revenus, sur la consommation distinguent insuffisamment entre les sexes. Toute une branche de l’economie s’est developpee autour du processus de decision dans l’entreprise, mais peu d’economistes s’interessent a la determination des choix de consommation entre hommes, femmes et enfants a l’interieur des menages (cf. Chiappori, 1998, et Sofer en annexe au present rapport). EGALITE ENTRE FEMMES ET HOMMES 11

On peut evaluer de deux manieres differentes la valeur du travail fourni a titre gratuit au sein du menage : en le valorisant au cout de remplacement pour des taches equivalentes (menage, courses, promenade et repetition pour les enfant… ) ou au salaire auquel pourrait pretendre celui qui fournit ce travail (cout d’opportunite) dans une activite professionnelle externe remuneree, compte tenu de sa qualification. Dans le premier cas il s’agit de manque a depenser, dans le second de manque a gagner. Pour les personnes non qualifiees, les deux methodes conduisent a des resultats identiques ; pour les personnes qualifiees, la seconde mesure augmente la valeur des services familiaux.

Les estimations disponibles (Clark, 1958, Becker, 1981, Kuznetz, 1981, OCDE, 1981 et Fouquet, 1981) sont anciennes et forcement imprecises, mais permettent de penser que les taches familiales atteindraient environ la moitie du revenu national (Selon Clark et pour les Etats-Unis : 54 % du PIB en 1871 et 32 % en 1958, cette part diminuant avec l’industrialisation des taches familiales traditionnelles ; selon Fouquet : 50 % du PIB en France en 1975 ; 46 % en 1998 selon l’INSEE). Elles constitueraient ainsi la part essentielle de la consommation des menages au sens large. La percee des femmes dans la sphere productive Le plus grand changement du marche du travail provient du fait que femmes et hommes partagent desormais le travail professionnel. Au niveau macroeconomique, la totalite du supplement d’activite constate aux Etats-Unis provient du travail feminin. Le taux d’activite des hommes y est reste stable entre 1970 et 1997, autour de 85 %, alors que celui des femmes augmentait : de 49 % a plus de 70 %.

En Europe, le taux d’activite des hommes a baisse dans tous les pays alors que celui des femmes progressait : par exemple, de 86 a 74 % pour les hommes et de 49 a 60 % pour les femmes en France (graphique 1). 1. Taux d’activite en France et aux Etats-Unis En % des 15-65 ans 90 85 80 75 70 65 60 55 50 45 1970 1975 1980 1985 1990 1995 1997 FEMMES France Etats-Unis 61 % HOMMES France Etats-Unis 84 % 74 % 71 % Source : OCDE. 12 CONSEIL D’ANALYSE ECONOMIQUE Si bien qu’alors qu’on denombre 2,5 millions d’emplois supplementaires occupes par des Francaises depuis 1970, malgre la montee du chomage, les Francais en ont perdu 800 000. En Europe, l’essentiel du supplement global d’activite est du au travail des femmes a temps partiel.

Enfin alors que le taux de chomage des hommes a ete multiplie par trois, celui des femmes l’a ete par deux seulement. Aux Etats-Unis, il est egal a celui des hommes, et il lui est inferieur en Suede ou au Royaume-Uni. En outre, le travail des femmes est de plus en plus continu au cours de leur vie active. La courbe du taux d’activite, qui presentait deux bosses, du fait de la frequence des interruptions d’activite pendant la periode feconde, a aujourd’hui la forme d’un plateau, avec une activite forte entre 25 et 55 ans (voir graphique 2), a l’instar de celle des hommes, et ce dans tous les pays developpes ou le taux d’activite des femmes est eleve.

En resume, les Americains ont fourni du travail aux femmes quand les Europeens ont substitue le travail des femmes jeunes et qualifiees au travail des hommes ages peu qualifies. Cette analyse globale devrait toutefois etre precisee par une approche par professions ou par branches d’activite. Responsables du chomage ? Il pese sur les femmes le soupcon d’avoir pris une part majeure dans la montee du chomage europeen, qui debute dans les annees soixante-dix, au moment meme ou leur taux d’activite augmente. Il doit etre ecarte : les pays a faible taux de chomage (Etats-Unis, Scandinavie, Royaume-Uni) presentent aussi un taux plus eleve d’activite globale et feminine comme le montre le tableau ci-dessous.

Plus l’ecart entre l’activite des hommes et celle des femmes est eleve, et plus le chomage est important. Les pays ou les femmes travaillent peu, comme l’Italie et l’Espagne, presentent un faible taux d’activite global et un fort taux de chomage. La France et l’Allemagne se trouvent quant a elles dans une position intermediaire (Majnoni d’Intignano, 1996). Les travaux econometriques de l’OCDE sont formels sur ce point (MacCarthy, 1988, Elmeskov et Pichelman, 1993). L’activite feminine est creatrice d’emplois au niveau global sous l’effet de trois facteurs : elle genere de la valeur ajoutee ; elle provoque des emplois induits de services domestiques et ’ecoles maternelles, de restauration et d’hotellerie ; les femmes creent elles-memes de petites entreprises, denses en emplois d’un type nouveau. Dans les pays ou le taux de chomage baisse, le taux d’activite des femmes augmente (Pays-Bas), et reciproquement(1). (1) Ces taux d’activite sont presentes en detail pays par pays dans le complement de Fouquet, Gauvin et Letablier dans le present ouvrage. EGALITE ENTRE FEMMES ET HOMMES 13 2. Taux d’activite(*) a. Femmes en France 100 En % 80 1997 Accroissement de l’activite feminine 60 40 1954 20 0 15-19 20-24 25-29 30-34 35-39 40-44 45-49 50-54 55-59 60-64 65-69 70-75 75 et + b. Hommes en France En % 100 80 60 1954 1997 40 20 0 15-19 20-24 25-29 30-34 35-39 40-44 45-49 50-54 55-59 60-64 65-69 70-75 75 et +

Note : (*) Le taux d’activite se definit, au sens large, comme le rapport entre la « population active » (nombre de travailleurs plus chomeurs) et la « population d’age actif ». Les chomeurs y sont comptabilises comme actifs, les meres au foyer pas. Au sens etroit, le « taux d’emploi » ne tient pas compte des chomeurs. L’OCDE recence la population d’age actif de 15 a 65 ans, l’INSEE de 20 a 60 ans. Le taux d’activite est plus significatif que le taux de chomage pour comprendre des strategies particulieres sur le marche du travail, comme celles des jeunes et des femmes. Source : INSEE. 14 CONSEIL D’ANALYSE ECONOMIQUE 1. Taux d’activite et taux de chomage (15 a 65 ans) En % Taux d’activite Global Etats-Unis Royaume-Uni Suede France Allemagne Source : OCDE, 1997. 8 75,7 74,6 67,2 66,8 Femmes 70,7 68 74,5 60,1 61,4 Taux de chomage 4,6 6,8 6,2 11,7 11,5 Trois modeles A la lumiere des experiences des differents pays developpes, la facon dont se repartit le temps consacre a chacun des trois modeles semble obeir a trois modeles historiques, sociologiques et economiques distincts : le modele patriarcal (parfois matriarcal), le modele moderne liberal et le modele social-democrate. Ces modeles different par la remuneration du temps des femmes, par leur participation a la sphere marchande et non marchande, enfin par la repartition du pouvoir entre les sexes. Le modele patriarcal prevaut encore dans le tiers monde. Le modele liberal « a deux carrieres » correspond plutot a la situation americaine.

Le modele social-democrate, ou avec Etat-providence, s’est developpe dans les pays du nord de l’Europe et dans les anciens pays communistes plus qu’en Europe continentale. Mais il caracterise l’ensemble de l’Europe si on la compare aux Etats-Unis, au Japon ou aux nouveaux pays industriels. Le modele patriarcal Le modele patriarcal est fonde sur la division sexuee du travail et une frontiere etanche entre la sphere familiale et la sphere professionnelle. La sphere familiale produit et auto-consomme. Le temps de travail feminin n’y est pas remunere, qu’il s’agisse de la reproduction, du travail domestique, de l’education des enfants ou des soins aux ascendants, ainsi que, bien souvent, du travail dans l’entreprise agricole, artisanale ou commerciale familiale. Mais la maitresse du foyer y exerce le pouvoir.

L’homme, « Monsieur Gagne-pain » (breadwinner), execute surtout un travail remunere dans la sphere marchande, ou il exerce le pouvoir (graphique 3). EGALITE ENTRE FEMMES ET HOMMES 15 3. Modele patriarcal SPHERE FAMILIALE Reproduction Travail gratuit Auto consommation Travail domestique Femme Pouvoir Produit marchand SPHERE PROFESSIONNELLE Travail remunere Ce modele, deja analyse par Jean-Jacques Rousseau et Alexis de Tocqueville, resulte d’une division optimale des trois taches entre les deux sexes, propre a fournir a la fois au couple et a la collectivite le maximum d’enfants, de bien-etre et d’enrichissement. Il correspondait a la division des taches dans la Grande prairie americaine au debut du XIXe siecle.

Le modele patriarcal a domine jusqu’aux annees soixante-dix. Il etait le fondement du systeme de production fordiste americain. Il fut considere comme une conquete par les femmes laborieuses, dont le taux d’activite chuta de 1920 a 1960, grace a l’enrichissement de la classe ouvriere. Il constitue encore la reference tant dans la bourgeoisie qu’au sein de la classe ouvriere, et imprime encore fortement les representations des organisations syndicales. Il a justifie « l’allocation de mere au foyer » de l’apres-guerre. Il fonde aussi notre fiscalite, basee sur « le menage », et notre politique familiale. Il reste le modele de reference en Allemagne et au Pays-Bas. La resence de la mere aupres des jeunes enfants se trouve enfin revalorisee aujourd’hui par les travaux recents des sciences de l’education qui montrent que les apprentissages fondamentaux se font dans les trois premieres annees. On voit des lors renaitre regulierement le concept de division sexuee des taches a la faveur de campagnes d’opinion destinees a culpabiliser les meres actives. Au modele patriarcal classique il faudrait ajouter un modele matriarcal, dans lequel le revenu principal provient du travail de la femme, situation rare, mais que revendiquent certains couples modernes. 16 CONSEIL D’ANALYSE ECONOMIQUE 0 0 0 Travail remunere Travail gratuit 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 Homme Pouvoir Le modele liberal a deux carrieres Le modele moderne de la famille a deux projets de carriere devient dominant (graphique 4).

Chaque membre du couple poursuit sa propre trajectoire professionnelle et cherche son epanouissement personnel dans la division economique du travail, et y trouve conjointement un niveau de vie plus eleve. C’est un modele liberal en ce qu’il resulte d’un choix individuel de chacun des membres du couple, auquel la societe n’impose plus une division patriarcale des taches. La femme y cumule le travail non remunere dans la sphere privee, qu’elle partage en partie (70 % en moyenne, pour les taches courantes) avec l’homme (30 %, pour des taches exterieures ou exceptionnelles : courses, bricolage) et un travail remunere dans la sphere professionnelle.

Mais la part du temps consacre par la femme a l’activite menagere, aux loisirs et aux aieux, diminue au profit de taches d’information (sur les ecoles ou les prix), de choix (optimisation de la consommation du menage) et d’education, toutes activites de plus en plus qualifiees. La productivite et le cout d’opportunite du temps familial augmente en effet avec la qualification des femmes. Toutes les etudes recentes semblent montrer que le temps consacre respectivement par la femme et l’homme a la famille ne change guere. A cet egard, la division du travail reste inegalitaire. C’est essentiellement l’evolution des techniques (electromenager, textile) qui explique la diminution du temps menager feminin.

Un changement fondamental semble toutefois se produire dans les generations masculines recentes, fils des femmes de la generation feministe, qui s’occupent davantage des bebes, a la fois pour avoir vu travailler leur mere et pour avoir compris l’importance decisive des premieres annees dans l’education. 4. Modele liberal a deux carrieres SPHERE FAMILIALE 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 Reproduction Bien-etre Travail domestique Education 70 % Femme 30 % Homme 30 a 50 % Produit marchand Produit non marchand SPHERE PROFESSIONNELLE 50 a 70 % EGALITE ENTRE FEMMES ET HOMMES 17 Le modele a deux carrieres avec Etat-providence A l’interieur du modele bi-actif se degage un modele europeen, celui des societes ayant un important Etat-providence, au sens ou l’entendent les economistes anglo-saxons(2).

L’Etat-providence se compose de certaines administrations, d’Etat ou de Securite sociale, specialisees dans la redistribution des revenus et la gestion des risques sociaux : retraites, sante, chomage et pauvrete, prestations familiales, gardes d’enfants. Par exemple en France le service public qui gere les ecoles maternelles, les collectivites locales lorsqu’elles creent des creches, ou les caisses d’allocations familiales lorsqu’elles versent des prestations. La grande difference entre l’Europe et les Etats-Unis ou le Japon tient a ce que ces services sont publics ou para-publics, et souvent gratuits en Europe, alors qu’ils sont en majorite prives et payants (sous forme d’assurance ou marchande) aux Etats-Unis. L’Etat-providence redistribue en moyenne 28 % du PIB en Europe (25 a 40 % selon les pays) contre 12 % au Japon et 15,5 % aux Etats-Unis en excluant l’education.

Dans ce modele, l’Etat-providence prend en charge les services lies a la gestion du cycle de vie (creches, maternelles et ecoles, maisons de retraite) et remunere le travail des femmes pour les executer en dehors de la famille, dans une sphere non marchande (graphique 5). Cet Etat-providence joue un triple role a l’egard des femmes. • il externalise et professionnalise certaines de leurs fonctions traditionnelles, liberant ainsi leur temps ; • il leur offre des emplois qualifies, aux normes sociales elevees, dans lesquels les conditions de travail, en particulier le temps exige (mi-temps, temps partiel, conges de maternites), sont rendues compatibles avec une vie familiale ; • dans les pays ou les droits sociaux sont lies a la citoyennete (dits de « Beveridge »), il leur confere des droits personnels (assurance maladie, retraite), independants de leur situation familiale.

Ce modele n’echappe cependant pas a une double forme de paternalisme : • les hommes y conservent les situations de pouvoir. On les trouve dans les instances dirigeantes des organismes de Securite sociale, alors que les femmes y sont ultra-majoritaires parmi les employees, et « chefs de service » dans les hopitaux, ou les aides-soignants sont en majorite des femmes (Walby, 1997) ; • l’economie marchande emploie surtout des hommes, les femmes y executant les taches les moins qualifiees ou devant subir des contraintes de temps et de mobilite difficilement compatibles avec l’education des enfants. La Suede constitue un bon exemple de cette dichotomie.

Dans les pays mediterraneens, comme l’Italie, les soins gratuits donnes par les femmes de la famille restent, au contraire, le principal recours des personnes agees ou dependantes. (2) Dans l’ouvrage classique de Barr par exemple : The Economics of the Welfare State, Weidenfeld et Nicholson, 1990. 18 CONSEIL D’ANALYSE ECONOMIQUE 5. Modele a deux carrieres avec Etat-providence SPHERE FAMILIALE 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 Reproduction Bien-etre Travail domestique Education SPHERE PROFESSIONNELLE 0 0 0 Travail remunere Travail gratuit Ces trois modeles apparaissent bien dans les statistiques economiques ou dans les enquetes d’opinion. Par exemple, la repartition des menages actifs francais selon ces modeles ressort dans le tableau ci-dessous.

La COFREMCA recense, pour sa part, 63 % de couples qui declarent partager la responsabilite familiale et economique et 14 % se reclamant du modele patriarcal ou matriarcal (7 % de chacun). 2. Repartition des menages actifs Nombre (en %) Homme seul Femme seule Femme seule avec enfant(s) Couple femme active Couple femme inactive Ensemble 10,6 9,7 6,1 51 17 14,35 millions Revenu moyen avant impot (en francs) 121 000 95 200 91 600 211 300 160 000 204 000 Source : INSEE, Enquete Budget familles, 1995. EGALITE ENTRE FEMMES ET HOMMES 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 Entreprises privees Administrations classiques Pouvoir 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 ETAT-PROVIDENCE NON MARCHAND 0 0 0 0 Femme Creches Maisons de retraite Sante… Homme 19 1. La famille monoparentale Le modele avec Etat-providence a provoque l’apparition de familles dites monoparentales (14 % des familles en France et en Europe), matriarcales en fait (85 % des chefs de ces famille sont femmes) dont le revenu provient pour moitie au moins de l’Etat-providence. Ce type de famille se developpe surtout lorsque les aides aux familles sont soumises a conditions de ressources et reservees aux femmes pauvres et seules (Etats-Unis) ou lorsque les services de proximite restent peu developpes (Royaume-Uni). Elle concerne surtout les « fillettes-mere » (avant 20 ns) et les femmes divorcees ou separees non qualifiees, que la collectivite incite a elever leurs enfants sans travailler en leur versant des revenus (« food stamps », allocations de logement, acces a l’assurance maladie et AFDC aux Etats-Unis, API en France) qui leur fournissent un niveau de vie superieur a celui qu’elles tireraient d’une activite salariee, dont il faudrait deduire la perte des avantages sociaux et le cout de garde des enfants. Pour ces femmes, le taux marginal d’imposition (au sens large, y compris avantages en nature et protection sociale) est souvent proche de 100 % (95 % aux Etats-Unis pour l’AFDC). Dans ces conditions, une strategie de fecondite elevee, qui permet de disposer de transferts sociaux significatifs, devient economiquement rationnelle, et conduit certaines femmes a se specialiser dans le role de « reproductrice ».

Ces familles presentent des risques specifiques : mauvaise sante, mortalite infantile, violence des enfants et pauvrete plus elevees, forte probabilite que les filles soient aussi meres precoces, enfin faible probabilite de retour au marche du travail apres la periode feconde. Elles voient s’ouvrir la « trappe a pauvrete » (OCDE), c’est a dire la probabilite de devenir pauvres et de le rester. Jusqu’aux annees soixante, les taux de pauvrete se comparaient entre les sexes. Aujourd’hui, on voit apparaitre une pauvrete specifiquement feminine et enfantine, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe, parmi les familles monoparentales (tableau ci-dessous). Elle provient des difficultes rencontrees par ces meres a exercer tous les roles a la fois. Taux de pauvrete (1995) En % Etats-Unis Ensemble Couples Familles monoparentales Enfants Note : (*) Selon enfants. Source : AER, mai 1998, INSEE. France 9,3 (*) 6 a 12 17 11 3,7 7 36 20,5 20 CONSEIL D’ANALYSE ECONOMIQUE Les pays anglo-saxons tentent de substituer au « Welfare » (Etatprovidence) le « Workfare » (incitation au travail) depuis le milieu des annees quatre-vingt-dix avec le « Personal Responsibility and Work Opportunity Act » de 1996 aux Etats-Unis, disposant que les aides aux meres isolees ne devraient pas depasser cinq annees, et la loi restrictive de 1998 limitant les allocations de parent isole au Royaume-Uni. Le tableau ci-dessous illustre bien la difference entre les pays anglo-saxons et europeens. Plus du tiers des meres seules sont pauvres aux Etats-Unis et au Royaume-Uni contre 17 % en France.

L’Etat-providence et la presence de creches aident une partie des meres seules a echapper a la pauvrete. En France, trois sur quatre d’entre elles travaillent, bien que leur taux de chomage soit eleve, et la proportion d’enfants pauvres est de moitie moindre. Sans l’Etatprovidence, plus du tiers d’entre elles seraient pauvres. Taux d’activite des meres seules En % Royaume-Uni Suede France Source : OCDE. 45 85 75 Le marche du travail Les caracteristiques nouvelles de l’offre et de la demande de travail feminin expliquent l’evolution du taux d’activite des femmes. Aux EtatsUnis, Goldin (1990) impute pour moitie a chacune le changement constate.

L’offre de travail feminin Trois facteurs ont provoque la rupture historique que constitue l’expansion de l’activite feminine au debut des annees soixante-dix : • la contraception, qui permet la maitrise de la fecondite ; • l’education, qui valorise leur travail exterieur a un prix croissant ; • l’electromenager, accessible a bas prix, qui allege les taches familiales. EGALITE ENTRE FEMMES ET HOMMES 21 Le cout d’opportunite du travail non remunere des femmes au foyer a donc augmente pour deux raisons : la diminution de l’ecart de remuneration entre femmes et hommes et l’evolution des prix relatifs. L’industrie, economies d’echelle et concurrence internationale aidant, offre des produits familiaux traditionnels a un prix sans cesse decroissant : conserves, couture, plats cuisines.

Ainsi, l’ecart entre l’utilite et le prestige que peuvent procurer le travail non remunere d’une femme a la maison et ceux lies a son activite exterieure s’accroit-il, au profit de la seconde. En revanche, le prix relatif des services necessaires aux menages tels que la peinture ou l’entretien electrique, a fort contenu en travail, a augmente et a suscite le developpement du bricolage, surtout masculin, internalisant cette source de consommation. Faut-il imputer a la rationalite economique (l’homme serait plus habile et mieux entraine a ces taches) ou a la culture (une femme ne saurait pas bricoler) cette repartition des taches domestiques ? Si la eponse a cette question est inconnue, les donnees statistiques demontrent la persistance de cette division du travail (cf. le complement de Michel Glaude dans cet ouvrage). Le role traditionnel des femmes reste donc essentiel dans les domaines dans lesquels l’industrie ne peut se substituer au travail domestique : fournir les « soins a la personne », donnes aux enfants et aux vieillards dependants, et l’education, la culture ou la convivialite, dont l’importance croit avec la remise en cause de la societe de consommation, et surtout aujourd’hui avec la montee du chomage et de l’exclusion qui reporte sur la famille un role de refuge pour les grands enfants.

On peut reperer l’utilite procuree aux membres de la famille par ces soins au sens large, dont les hommes tirent plus grand parti que les femmes, par exemple dans les statistiques d’esperance de vie ci-dessous (tableau 3). L’esperance de vie d’un homme marie depasse de cinq annees celle d’un celibataire (deux annees et demie pour une femme). Il faut toutefois etre attentif au fait que le lien de causalite n’est pas univoque. En particulier, le celibat est souvent pour un homme la marque d’un desavantage social ou culturel. 3. Esperance de vie a 50 ans En annees Hommes Marie/e Divorce/e Celibataire Source : INSEE, Donnees sociales 28,7 24,1 23,9 Femmes 34 32 32,4

On sait aussi que la progression du niveau de vie des retraites recents provient surtout du fait qu’ils cumulent deux retraites. Cet enrichissement relatif ne s’observe pas chez les personnes isolees. 22 CONSEIL D’ANALYSE ECONOMIQUE Effets de revenu et de substitution L’activite des femmes peut etre expliquee en utilisant les concepts microeconomiques classiques. Il y a effet de revenu lorsque le revenu du menage augmente (ou diminue) sous l’effet de facteurs independants des decisions de la femme (exemples : homme nomme cadre, heritage, prestations familiales) : dans ce cas, l’activite de la femme devrait diminuer (ou augmenter). En realite, cet effet ne semble sensible qu’aux niveaux extremes de revenu et a long terme.

Par exemple, la diminution relative des allocations familiales et le ralentissement de la progression du niveau de vie depuis la recession de 1975 ont pu inciter les meres a travailler plus. Mais leur effet reste marginal, car l’elasticite revenu est faible en moyenne : de l’ordre de – 0,2 (ainsi, une augmentation de 10 % des allocations familiales provoquerait une diminution de 2 % de l’offre de travail feminin). Il y a effet de substitution lorsque les prix relatifs du travail feminin et des biens et services exterieurs consommes par les menages par rapport a l’auto-production se modifient. Cet effet joue en particulier lorsque le cout direct et indirect des enfants ou les subventions accordees aux femmes qui travaillent varient (cf. encadre 3).

L’augmentation du salaire des femmes a joue un role decisif dans la hausse de leur taux d’activite : l’elasticite de l’offre de travail par rapport au salaire etant comprise entre 1 et 2 (ainsi, une augmentation de 10 % du salaire feminin provoque une offre supplementaire de 10 a 20 % du travail). Mais sa valeur differe selon la qualification et aussi les references culturelles. Certaines prestations sociales telles l’allocation parentale d’education (APE), le revenu minimum d’insertion (RMI) et l’allocation de parent isole (API), qui procurent un revenu de remplacement a peine inferieur au revenu d’activite feminin non qualifie, agissent en sens inverse.

Par exemple, quand une epouse d’employe avec deux enfants remuneree au SMIC opte pour l’APE, le revenu mensuel du menage baisse seulement de – 15 %. L’inactivite peut, dans ce cas, procurer un niveau de vie superieur, compte tenu du temps de loisir ou des frais de garde. Ces trois prestations constituent donc une puissante incitation a l’inactivite pour les femmes non qualifiees. Les etudes disponibles attestent l’existence de cet effet : l’APE a provoque une chute du taux d’activite des meres de deux jeunes enfants de 70 a 55 %, et le retrait du marche du travail de 120 000 femmes peu qualifiees en trois ans (cf. l’annexe de Allain et Sedillot).

La theorie des effets de revenu et de substitution predit une relation negative entre le salaire du conjoint ou le nombre d’enfants et l’offre de travail de la femme, et une relation positive entre le capital humain de la femme et son offre de travail. A cet egard, elle se trouve confirmee, mais avec des disparites interessantes. L’effet propre du diplome de la femme domine jusqu’a un niveau intermediaire du conjoint : plus elle est diplomee et plus elle travaille, par effet de substitution. Mais plus elle a d’enfants et moins elle travaille, comme le montre le tableau 4, la rupture se situant entre deux et trois enfants, ou avec la presence d’un enfant de moins EGALITE ENTRE FEMMES ET HOMMES 23 de trois ans.

Quand son conjoint accede aux fonctions de cadre, en revanche, le niveau d’activite de la femme baisse de 90 a 84 % (entre 25 et 50 ans), par effet de revenu, quel que soit son propre niveau de diplome. 4. Taux d’activite des femmes et nombre d’enfants (1997) En % 1 enfant 2 enfants 2 enfants (dont 1 moins 3 ans) 3 enfants ou plus 3 enfants (dont 1 moins 3 ans) Source : INSEE. 80 72 53 50 32 Le schema microeconomique neoclassique (cf. encadre 2), qui privilegie les motivations economiques et rationnelles a court terme, constitue une reference utile. Il rend convenablement compte des motivations du travail remunere des femmes (obtenir, selon les cas, un revenu decisif pour le niveau de vie du menage ou un salaire d’appoint) dans une societe individualiste attiree par le bien-etre materiel.

Et il est vrai que les faits confirment la theorie. 2. Le schema neoclassique Pourquoi les femmes manifestent-elles une forte preference pour l’activite remuneree ? Les economistes neoclassiques (Becker, 1981) y voient l’effet de la maximisation de l’utilite a l’interieur de la famille, concue comme une unite de production et de consommation, grace a l’optimisation de l’auto-production, des biens et services acquis a l’exterieur et du temps libre, sous contrainte de revenu et de temps des membres de la famille. Le schema suppose une collaboration familiale et une fonction d’utilite commune. Il determine la repartition du temps des deux membres du couple entre activite familiale et exterieure.

En considerant le menage comme une unite de production de bien-etre obtenu grace a un bien achete par le travail remunere (M, axe des ordonnees) et par la production domestique (N, axe des abscisses), le couple dont tout le temps serait consacre au travail exterieur consommerait seulement du bien en quantite Mmax, et le couple dont tout le temps serait consacre au travail domestique, consommerait seulement de la production domestique en quantite Nmax. Sous l’hypothese que l’homme soit plus productif dans le travail exterieur et la femme plus efficace dans le travail domestique, qui se traduit par la frontiere de possibilite de production OMhNh pour l’homme et la frontiere OMfNf. pour la femme, le couple a une frontiere de production coudee du type OMmaxENmax.

Compte tenu de ses preferences entre revenu exterieur et confort domestique qui se traduit par une courbe d’indifference U, le couple choisira une repartition des taches A (n , m). Quand la qualification professionnelle de la femme augmente, la pente de la frontiere des possibilites de production se modifie, et la repartition des taches dans le couple change. Le schema inspire de Jacobsen correspond au cas d’un 24 CONSEIL D’ANALYSE ECONOMIQUE Schema microeconomique Bien echange contre du travail remunere Frontiere de production du couple Mmax A Ensembles de production Homme Femme E (U) Femme m Mh Mf Homme O Nh Femme n Nf Nmax Production domestique ouple dans lequel l’homme consacre tout son temps au travail exterieur et la femme ne percoit qu’un salaire d’appoint et prend en charge l’essentiel des taches domestiques. 3. Les couts de l’enfant Le cout relatif de garde des jeunes enfants par rapport au salaire potentiel de leur mere joue aussi un role decisif dans les choix d’activite des femmes. Le cout direct d’un jeune enfant (notamment en matiere de logement a partir du troisieme enfant) represente en moyenne 10 a 20 % du revenu du couple. Les frais de garde vont de 800 a 7 000 francs par mois selon la solution et la duree de garde choisie. Enfin, l’experience montre qu’entre le tiers et la moitie du revenu des meres actives est consacre en moyenne aux enfants, entrainant d’importantes modifications de la consommation.

Seules les femmes qualifiees peuvent donc compenser, et au-dela, les couts directs de leur activite professionnelle par le revenu qu’elle leur procure. En ce sens, la politique familiale ou fiscale joue un role decisif, notamment en agissant sur le cout de la garde des enfants dont la demande est fortement elastique au prix. Le jeune enfant a aussi un cout indirect : sa presence, ou la perspective de son arrivee, diminue le salaire propose par l’entreprise et freine la carriere de sa mere, donc reduit son offre de travail. Le cout marginal des enfants et leur cout total (direct et indirect) sont discontinus : eleves avant trois ans, fortement croissants a partir de trois enfants.

L’Allocation de garde d’enfant a domicile (AGED), la reduction d’impot pour emplois familiaux, l’Aide a la famille pour l’emploi d’une assistante maternelle agree (AFEAMA), les creches et les ecoles maternelles, qui diminuent l’incompatibilite entre travail et famille en reduisant le cout de garde des enfants, ont contribue a augmenter l’offre de travail feminin en France : l’AGED et la reduction fiscale ont influence les decisions des menages aises (cadres), l’AFEAMA et les creches celles des employees et des ouvrieres (Flipo, 1996). EGALITE ENTRE FEMMES ET HOMMES 25 Par exemple, les couples a deux revenus se sont enrichis davantage que le reste de la population d’age actif aux Etats-Unis.

Les travaux de la Brookings Institution ont montre qu’une part importante de l’accroissement de l’inegalite des revenus, si souvent imputee au developpement des echanges internationaux ou a la specialisation des taches, provient en fait de cette bi-activite et de l’homogamie croissante (les personnes de meme niveau culturel et de meme education se mariant entre elles). Le salaire des femmes ayant augmente plus que celui des hommes, quelle que soit leur qualification, et les compagnes des hommes qualifies travaillant de plus en plus souvent, l’inegalite entre les couples professionnels et les hommes ou les femmes seuls augmente naturellement. Les objectifs modernes des femmes Mais le schema neoclassique date.

Outre la maximisation de leur revenu a court terme, les femmes poursuivent au moins trois objectifs nouveaux : • l’autonomie et l’independance financiere a long terme, ainsi qu’un pouvoir de negociation dans la famille qui leur permette d’echapper au modele patriarcal. De plus, l’exercice d’une profession beneficie d’une forte valorisation aupres des enfants et de la societe. • une garantie contre deux risques nouveaux : le chomage du conjoint (dans 9 % des couples, l’homme est au chomage) ou la separation du couple (un tiers en moyenne et la moitie chez les jeunes urbains). • le long terme, avec la volonte d’acquerir une assurance maladie et un droit a la retraite personnels.

Cette motivation croit avec l’esperance de duree de cette retraite qui devrait augmenter fortement a l’avenir (de 26 ans en 1995 a 33 ans en 2050 pour une femme) et la severite nouvelle des regles de calcul des pensions, ainsi qu’avec la probabilite croissante de vivre seule a la fin de sa vie, du fait de l’ecart d’esperance de vie entre hommes et femmes et de la difference d’age entre les conjoints. Le concept de « revenu permanent » serait donc plus pertinent pour decrire les motivations des femmes que celui de revenu a court terme. Elles recherchent une source de revenu adapte a leur situation tout au long de leur vie, qu’elles savent longue et soumise a des discontinuites (maternite, divorce, solitude… ). Dans cette recherche, le revenu disponible pour leurs enfants tend a jouer un role de plus en plus important, a la faveur de l’apparition d’un certain matriarcat. En cas de rupture du couple, la mere garde l’enfant dont le niveau de vie baisse de 25 a 35 % a court terme.

A long terme, ce niveau dependra de l’aptitude de cette mere a mobiliser des ressources a son profit, par son travail ou aupres de l’Etat-providence. Ces motivations n’ont guere ete prises en compte dans les modeles economiques (cf. l’annexe de Sofer dans cet ouvrage). Elles rendent risque pour une jeune femme le pari d’une vie dependante et la situations sociale « d’ayant-droit » propre aux regimes sociaux « bismarckiens » institues dans 26 CONSEIL D’ANALYSE ECONOMIQUE le cadre professionnel. Outre le desir d’elever le niveau de vie, ces motivations justifient le fort developpement de l’offre de travail feminin constate depuis 1970, le caractere plus continu des carrieres, et sont coherentes avec les faits.

L’activite des femmes s’accroit en effet avec le renouvellement des generations (Bourdalle et Cases, 1996). Plus une generation est recente, plus les femmes sont actives. Ce phenomene s’observe de facon continue depuis 1975, quel que soit le nombre d’enfant et le niveau d’education, mais plus fortement chez les femmes sans diplome et les meres de famille nombreuse, qui tendent a rattraper leur retard sur les autres. Alors que, jusqu’en 1975, seules les femmes diplomees et ayant peu ou pas d’enfants travaillaient souvent, aujourd’hui, pres de la moitie d’entre elles (79 % entre 25 et 49 ans) se presentent sur le marche du travail, meme lorsqu’elles sont sans qualification ou qu’elles ont plusieurs enfants,.

L’offre de travail feminin a donc augmente, au-dela de l’incidence de l’ensemble des facteurs susceptibles de la determiner. L’INSEE a teste l’influence du souhait de travailler, de la preference pour une famille nombreuse et de l’evolution du degre d’incompatibilite entre travail et famille (Blanchet et Pennec, 1997). Le desir de travailler explique presque totalement l’augmentation du taux d’activite des femmes. Ces evolutions poussent donc a la disparition du modele traditionnel de la division des taches avec femme au foyer. Celui-ci persiste cependant aux deux extremites de la hierarchie des revenus : chez les epouses de cadres et chez les femmes sans qualification.

La demande de travail feminin Deux facteurs ont joue un role determinant pour augmenter la demande de travail feminin des entreprises : • Le progres technique, qui substitue la machine a la force physique et au travail non qualifie. Il a favorise les femmes, dont la qualification moyenne a progresse, et desavantage les hommes non qualifies. La reference a la force physique pour distinguer les professions masculines et feminines ne parait plus guere pertinente, sauf peut etre dans un nombre limite de professions (transporteurs routiers, par exemple). • Surtout, du fait des progres de productivite, la demande finale s’est deplacee des biens industriels vers les services, suscitant un deplacement de la demande de main d’? uvre, au profit des femmes.

Les secteurs autrefois bastions masculins (mine, agriculture, industrie lourde, grandes entreprises) perdent des emplois, alors que les emplois nouveaux apparaissent dans le secteur des services, surtout prives aux Etats-Unis et publics en Europe, ou les femmes etaient deja plus presentes, (emplois de bureaux, sante, social, communication), et dans les petites entreprises, ou EGALITE ENTRE FEMMES ET HOMMES 27 4. Discrimination, segregation et surqualification La theorie neoclassique de la discrimination (Mills, The Subjetion of Women, 1869 et Becker, 1971) est fondee sur l’idee qu’il existe deux marches du travail differents, a qualite du travail comparable : le marche des emplois « reputes masculins » et valorises, et celui des emplois « reputes feminins » et devalorises.

Les techniques de production et la protection sociale (au sens large : droit du travail et droits sociaux) se sont combinees pour creer deux marches du travail et desavantager les femmes dans la societe industrielle et salariale du XIX et du XXe siecle. Les emplois reputes qualifies et bien proteges dans l’administration et les grandes entreprises (salaires eleves, protection sociale genereuse, contrats a duree indeterminee, profils de carriere favorables, faibles risques de licenciement… ) sont souvent reserves aux hommes par les employeurs. La reglementation du travail, concue a l’origine pour l’industrie et pour la grande entreprise, a favorise ces strategies. Discrimination sur le marche du travail a. Sans discrimination Salaire Demande de travail Salaire

Offre de travail Demande de travail Offre de travail Oo Oo So Do Eo Salaire O1 Do Emploi Eo Emploi b. Avec discrimination Salaire Oo Oo O1 Ecart de salaire S1 So D1 Do Eo E1 1. Emplois reputes masculins S2 Emploi Do E3 Eo E2 2. Emplois reputes feminins Emploi 28 CONSEIL D’ANALYSE ECONOMIQUE Pour une qualification donnee, la demande de travail masculin est donc plus elevee et l’offre de travail totale plus faible qu’en l’absence de discrimination, ce qui cree une rarete artificielle. Les femmes se voyant proposer seulement les emplois reputes feminins, objets d’une offre de travail accrue de leur part, ce qui cree une abondance artificielle, comme l’illustre le graphique.

La partie a du graphique fait apparaitre le salaire et l’emploi (So et Eo) en l’absence de discrimination, avec une offre et une demande de travail Oo et Do egales sur les deux marches. La partie b montre l’equilibre sur chaque sous-marche avec discrimination, la demande d’emplois dits masculins augmentant en D1 et l’offre baissant en O1, puisque les femmes renoncent a les obtenir. De meme, l’offre de travail dit feminin augmente en O1, a cause des femmes decouragees sur le premier marche. Ainsi le salaire tend-il a s’etablir a un niveau superieur dans les professions dites masculines (S1) et inferieur (S2) dans les professions dites feminines, par effet de desequilibre entre offre et demande et de file d’attente ui conduit a une surqualification dans les postes auxquelles les femmes accedent et a une concurrence entre elles. Les femmes ont souvent constitue une « armee de reserve », utilisable en cas de penurie, rejetee vers des emplois dequalifies en cas d’excedent de main d’? uvre. Le graphique visualise l’ecart de salaire du a la discrimination (S1 – S2), ainsi que l’effet « file d’attente », avec un volume d’emplois feminins E2 important. La discrimination se traduit a la fois par une segregation(*) horizontale entre les sexes, apparente dans les taux de feminisation par branche ou par profession, et par une segregation verticale, les hommes exercant les fonctions de commandement et de pouvoir, quelle que soit l’activite.

Elle se traduit aussi par une forte concurrence entre les femmes elles-memes : les titulaires de BTS supplantant les bachelieres qui elles-memes ecartent les diplomees de niveau superieur (Sofer, 1998). Une application incorrecte du principe : « a salaire egal pour un travail comparable », peut contribuer a aggraver la situation des femmes. En effet, imposer le salaire masculin S1 constate en situation de discrimination dans le secteur a majorite feminine peut contribuer a reduire l’emploi feminin de E2 a E3, comme le montre le graphique. L’effet negatif sur l’emploi est alors comparable a celui d’un salaire minimum fixe a un niveau trop eleve. Toutefois, cette discrimination a aussi modifie la situation des hommes ces dernieres annees : certains d’entre eux semblent preferer le chomage ou la preretraite aux emplois reputes feminins.

Si non, comment expliquer qu’ils n’aient pas investi les professions creant beaucoup d’emplois : secretaire, garde d’enfants ou aide-soignante ? (*) On calcule des « indices de segregation » definis comme la somme ? (Xi/X – Yi/Y) * 100 / 2, ou Xi/X est la proportion de femmes dans chaque profession. Plus le nombre de categories ou de professions augmente, et plus l’indice de segregation sera important. Aux Etats-Unis, la segregation a l’egard des femmes, meme si elle a beaucoup diminue, reste plus importante que celle a l’egard des races. L’ouvrage de Jacobsen en fournit d’interessants exemples : Indice de segregation, Etats-Unis Par sexe Par sexe et annee d’etudes Par race • • Hommes Femmes 1960 45 50 1990 24 22 En 1990 Public 51 –8 Prive 54 + 16 Industrie 52 56 Service 52 46

Lecture : Pour faire cesser la segregation, il faudrait que 51 % des femmes travaillant dans le secteur public ou que 24 % des hommes noirs changent d’emploi. Source : Jacobsen. EGALITE ENTRE FEMMES ET HOMMES 29 l’emploi est plus adaptable. Cet effet de structure a donc contribue depuis un quart de siecle a augmenter la demande de travail feminin. Les analyses des inegalites entre les sexes mettent certes en lumiere les discriminations dont sont victimes les femmes a l’embauche (cf. encadre 4). Realises a l’aide de donnees en moyenne et statiques, ces travaux refletent la presence d’un stock important de femmes agees et peu qualifiees sur le marche du travail, et ebouchent en consequence sur un diagnostic assez pessimiste. En revanche, les analyses des flux d’entree et de sortie sur le marche du travail et des dynamiques de ces transitions donnent une image plus optimiste de la situation relative des femmes. Vision pessimiste L’observateur pessimiste remarque que les femmes sont releguees dans quelques professions peu valorisees, souvent sans reelles perspectives de carriere. Par ordre, on les trouve surtout : employees des entreprises (82 % des employes) et de la fonction publique (80 %), dans les services aux particuliers (85 %), ouvrieres non qualifiees de l’industrie, institutrices, soignantes, salariees des services sociaux…

Le metier de secretaire illustre a l’extreme la specialisation des genres, avec 98 % de femmes et 2 % d’hommes. Les hommes, quant a eux, se concentrent de plus en plus dans l’agriculture, l’industrie et le batiment. Le cas extreme est celui des ouvriers qualifies de l’artisanat avec 91 % d’hommes et 9 % de femmes. Dans les metiers les plus feminises, comme ceux de garde d’enfants ou d’employee du commerce et des services, les emplois sont souvent a temps partiel ou precaires. Sur dix ouvrieres, six occupent un emploi peu qualifie. Enfin, les femmes occupent souvent un emploi pour lequel elles sont surdiplomees, en particulier les jeunes, en raison de la concurrence pour l’acces aux emplois. 0 % des salaries pauvres sont des femmes, au SMIC ou a temps partiel. Vision optimiste Un constat plus optimiste peut etre fonde sur le fait que les femmes sont majoritaires dans le secteur tertiaire non marchand (57 %), qui offre plus des deux tiers des emplois nouveaux (enseignement, medical et para-medical, culture et loisirs) ; elles sont egalement plus souvent salariees (90 % contre 84 % d’hommes), plus nombreuses dans l’administration (56 % de la fonction publique et 60 % des employes des collectivites locales, contre 41 % parmi les employes du secteur prive). La presence d’un chomage structurel eleve en Europe valorise ces positions par la garantie d’emploi qu’elles comportent.

Les femmes sont presque a egalite dans certaines professions tres qualifiees : avocats (45 %) et magistrats (52 %), majoritaires dans les activites financieres (54 %), parmi les professeurs agreges du secondaire (54 %) et les instituteurs (66 %), les bibliothecaires (80 %) et les 30 CONSEIL D’ANALYSE ECONOMIQUE interpretes. Le pourcentage d’entreprises crees par une femme est passe de 18 a 30 % en quinze ans, et le taux de survie de ces entreprises est superieur a celles creees par un homme. Aux Etats-Unis, la majorite des tres petites entreprises sont crees par des femmes. Ces emplois correspondent souvent a des fonctions d’arbitrage ou de mediation sociale, et aussi a des situations de pouvoir, meme si ce pouvoir reste faiblement reconnu et valorise (justice, enseignement).

Les professions qui se sont le plus feminisees sont celles qui ont cree le plus d’emplois : ingenieurs, scientifiques, professeurs, professions de la sante et du social, alors que la proportion des femmes a diminue dans les professions en declin : ouvriers et agriculteurs. Le graphique 6 illustre en effet, dans le cadran haut-droite, le fait que les professions qui se feminisent le plus sont aussi des situations de responsabilite, qualifiees ou salariees. Les femmes representent desormais le tiers des cadres et professions intellectuelles superieures, et meme pres de la moitie parmi les moins de 25 ans, contre un quart au debut des annees quatre-vingt.

Les femmes sont aussi de plus en plus nombreuses dans les professions les mieux remunerees. Les emplois feminins sont enfin mieux proteges contre les licenciements conjoncturels que les emplois masculins, du fait de leur preponderance dans les services et dans l’administration, moins sensibles a la conjoncture que les emplois industriels ou prives. Au cours des dernieres recessions, le nombre des emplois feminins a continue a progresser. 6. Feminisation et creation d’emplois (1983-1998) 10 Variation de la part des emplois feminins Ingenieurs En % Professeurs 8 6 4 2 0 -2 -4 -6 -8 Commercants Agriculteurs Artisans Ouvriers non qualifies Prof. inter. sanit. t sociales Empl. de la Fonction publique Ouvriers qualifies Personnels de service Professions liberales Instituteurs Chefs d’entreprise Prof. inter. de la Fonction publique Emp. de commerce -10 -80 -60 -40 -20 0 20 40 Taux de croissance de l’emploi 60 80 100 Note : Entre 1983 et 1998, la part des femmes parmi les ingenieurs a progresse de 8,9 points, tandis que le nombre total d’ingenieurs a progresse de 44,3 %. Source : INSEE, Enquete Emploi. EGALITE ENTRE FEMMES ET HOMMES 31 La retraite Enfin, les femmes actives ont acquis d’importants droits a la retraite personnels. De curieux paradoxes apparaissent, deux facteurs jouant ici en sens inverse.

D’une part leur carri