Defaite de la pensee

Defaite de la pensee

La Defaite de la pensee – Alain Finkielkraut, 1987 Extrait ( pp. 172 – 182) Les Jeunes: ce peuple est d’apparition recente. Avant l’ecole, il n’existait pas: l’apprentissage traditionnel n’avait pas besoin pour se transmettre de separer ses destinataires du reste du monde pendant plusieurs annees, et ne faisait donc aucune place a cette longue periode transitoire que nous appelons l’adolescence.

Avec la scolarisation de masse, l’adolescence elle-meme a cesse d’etre un privilege bourgeois pour devenir une condition universelle. Et un mode de vie: abrites de l’influence parentale par l’institution scolaire, et de l’ascendant des professeurs par « le groupe des pairs », les jeunes ont pu edifier un monde a eux, miroir inverse des valeurs environnantes.

Decontraction du jean contre conventions vestimentaires, bande dessinee contre litterature, musique rock contre expression verbale, la « culture jeune », cette anti-ecole, affirme sa force et son autonomie depuis les annees soixante, c’est-a-dire depuis la democratisation massive de l’enseignement: « Comme tout groupe integre (celui des Noirs americains par exemple), le mouvement adolescent demeure un continent en partie immerge, en partie defendu et incomprehensible a tout autre que lui. On en veut pour preuve et pour illustration le systeme de communication tres particulier, tres autonome et

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tres largement outerrain, vehicule par la culture rock pour qui le feeling l’emporte sur les mots, la sensation sur les abstractions du langage, le climat sur les significations brutes et d’un abord rationnel, toutes valeurs etrangeres aux criteres traditionnels de la communication occidentale et qui tirent un rideau opaque, dressent une defense impenetrable aux tentatives plus ou moins interessees des adultes. Que l’on ecoute ou que l’on joue, en effet, il s’agit de se sentir « cool » ou bien de s’eclater. Les guitares sont plus douees d’expression que les mots, qui sont vieux(ils ont une histoire), et dont il y a lieu de se mefier ! .. » Voila, au moins, qui est clair : fondee sur les mots, la culture au sens classique a le double inconvenient de vieillir les individus en les dotant d’une memoire qui excede celle de leur propre biographie, et de les isoler, en les condamnant a dire « je », c’est-a-dire a exister en tant que personnes distinctes. Par la destruction du langage, la musique rock conjure cette double malediction: les guitares abolissent la memoire; la chaleur fusionnelle remplace la conversation, cette mise en rapport des etres separes; extatiquement, le « je » se dissout dans « le Jeune ».

Cette regression serait parfaitement inoffensive, si le jeune n’etait maintenant partout: il a suffi de deux decennies pour que la dissidence envahisse la norme, pour que l’autonomie se transforme en hegemonie et que le style de vie adolescent montre la voie a l’ensemble de la societe. La mode est jeune; le cinema et la publicite s’adressent prioritairenient au public des quinze-vingt ans; les mille radios libres chantent, presque toutes sur le meme air de guitare, le bonheur d’en finir avec la conversation.

Et la chasse au vieillissement est ouverte : tandis qu’il y a moins d’un siecle, dans ce monde de la securite si bien decrit par Stefan Zweig, « celui qui voulait s’elever etait oblige d’avoir recours a tous les deguisements possibles pour paraitre plus vieux qu’il n’etait », « les journaux recommandaient des produits pour hater la croissance de la barbe », et les jeunes medecins frais emoulus de la Faculte tachaient d’acquerir un leger embonpoint et « chargeaient leurs nez de lunettes a montures d’or, meme si leur vue etait parfaite, et cela tout simplement pour donner a leurs patients l’impression qu’ils avaient de l’ experience »,  – de nos jours, la jeunesse constitue l’imperatif categorique de toutes les generations. Une nevrose chassant l’autre, les quadragenaires sont des « teenagers » prolonges; quant aux Anciens, ils ne sont pas honores en raison de leur sagesse (comme dans les societes traditionnelles), de leur serieux (comme dans les societes bourgeoises) ou de leur fragilite (comme dans les societes civilisees), mais si et seulement si ils ont su rester Juveniles d’esprit et de corps.

En un mot, ce ne sont plus les adolescents qui, pour echapper au monde, se refugient dans leur identite collective, c’est le monde qui court eperdument apres l’adolescence. Et ce renversement constitue, comme le remarque Fellini avec une certaine stupeur, la grande revolution culturelle de l’epoque postmoderne – « je me demande ce qui a bien pu se passer a un moment donne, quelle espece de malefice a pu frapper notre generation pour que, soudainement, on ait commence a regarder les jeunes comme les messagers de je ne sais quelle verite absolue. Les jeunes, les jeunes, les jeunes… On eut dit qu’ils venaient d’arriver dans leurs navires spatiaux [ … Seul un delire collectif peut nous avoir fait considerer comme des maitres depositaires de toutes les verites des garcons de quinze ans 1. » Qu’est-ce qui a bien pu se passer, en effet? Aussi enigmatique soit-il, le delire dont parle Fellini n’a pas surgi du neant : le terrain etait prepare et l’on peut dire que le long processus de conversion a l’hedonisme de la consommation engage par les societes occidentales, culmine aujourd’hui dans l’idolatrie des valeurs juveniles. Le Bourgeois est mort, vive l’Adolescent! L’un sacrifiait le plaisir de vivre a l’accumulation des richesses et mettait, selon la formule de Stefan Zweig, « l’apparence morale au-dessus de l’etre humain »; temoignant d’une mpatience egale devant les rigidites de l’ordre moral et les exigences de la pensee, le second veut, avant tout, s’amuser, se delasser, echapper dans le loisir aux rigueurs de l’ecole, et c’est pourquoi l’industrie culturelle trouve en lui la forme d’humanite la plus rigoureusement conforme a sa propre essence. Ce qui ne veut pas dire que l’adolescence soit enfin devenue le plus bel age de la vie. Autrefois nies en tant que peuple, les jeunes le sont aujourd’hui en tant qu’individus. La jeunesse est desormais un bloc, un monolithe, une quasi-espece On ne peut plus avoir vingt ans sans apparaitr aussitot comme le porte-parole de sa generation « Nous, les jeunes… : les copains attentifs et le parents attendris, les instituts de sondage et le monde de la consommation veillent ensemble a la perpetuation de ce conformisme et a ce que nul ne puisse jamais s’exclamer : « J’ai vingt ans, c’est mon age, ce n’est pas mon etre, et je ne laisserai personne m’enfermer dans cette determination. » Et les jeunes sont d’autant moins enclins transcender leur groupe d’age (leur « bio-classe » dirait Edgar Morin) que toutes les pratiques adultes entament, pour se mettre a leur portee, une cure de desintellectualisation : c’est vrai, on l’a vu, de l’Education, mais aussi de la Politique (qui voit les partis en competition pour le pouvoir s’evertuer identiquement a « oderniser » leur look et leur message, tout en s’accusant mutuellement d’etre « vieux dans leur tete »), du Journalisme «animateur d’un magazine televise francais d’information et de loisir ne confiait-il pas recemment qu’il devait son succes aux « moins de quinze ans entoures de leur mere » et a leur attirance pour « nos rubriques chanson, pub, musique’ » », de l’Art et de la Litterature (dont certains chefs-doeuvre sont deja disponibles, en France tout au moins, sous la forme « breve et artistique » du clip culturel), de la Morale (comme en temoignent les grands concerts humanitaires en mondiovision) et de la Religion (si l’on en juge par les voyages de Jean-Paul II). Pour justifier ce rajeunissement general et ce triomphe du cucul sur la pensee, on invoque habituellement l’argument d’efficacite : en pleine periode de quant-a-soi, de volets clos, de repli sur la sphere privee, l’alliance de la charite et du rock’n’roll reunit instantanement des sommes fabuleuses; quant au pape, il deplace des foules immenses, au moment meme ou les meilleurs experts diagnostiquent la mort de Dieu. A y regarder de pres pourtant, un tel pragmatisme se revele totalement illusoire. Les grands concerts pour l’Ethiopie, par exemple, ont subventionne la deportation des populations qu’ils devaient aider a nourrir.

C’est le gouvernement ethiopien, on s’en doute, qui est responsable de ce detournement de fonds. Il n’empeche: le gachis aurait pu etre evite si les organisateurs et les participants de cette grand-messe mondiale avaient consenti a distraire leur attention de la scene pour reflechir, ne fut-ce que sommairement, aux problemes souleves par l’interposition d’une dictature entre les enfants qui chantent et qui dansent, et les enfants affames. Le succes que rencontre Jean-Paul II, d’autre part, tient a sa maniere et non a la substance de ses propos : il dechainerait le meme enthousiasme s’il autorisait l’avortement ou s’il decidait que le celibat des pretres perdait, a partir de maintenant, tout caractere d’obligation.

Son spectacle, comme celui des autres super-stars, vide les tetes pour mieux en mettre plein la vue, et ne vehicule aucun message, mais les engloutit tous dans une grandiose profusion de son et de lumiere. Croyant ne ceder a la mode que sur la forme, il oublie, ou feint d’oublier, que cette mode-la vise precisement l’aneantissement de la signification. Avec la culture, la religion et la charite rock, ce n’est pas la jeunesse qui est touchee par les grands discours, c’est l’univers du discours lui-meme qui est remplace par celui des vibrations et de la danse. Face au reste du monde, le peuple jeune ne defendait pas seulement des gouts et des valeurs specifiques. Il mobilisait egalement, nous dit son grand thuriferaire, «d’autres aires cervicales que celles de l’expression langagiere.

Conflit de generations, mais aussi conflit d’hemispheres differencies du cerveau (la reconnaissance non verbale contre la verbalisation), hemispheres longtemps aveugles, en l’occurence l’un a l’autre’ ». La bataille a ete rude, mais ce qu’on appelle aujourd’hui communication, l’atteste : l’hemisphere non verbal a fini par l’emporter, le clip a eu raison de la conversation, la societe est « enfin devenue adolescente ». Et, a defaut de savoir soulager les victimes de la famine, elle a trouve, lors des concerts pour l’Ethiopie, son hymne international – We are the world, we are the children. Nous sommes le monde, nous sommes les enfants. Le Zombie et le Fanatique (derniere page du livre)

La barbarie a donc fini par s’emparer de la culture. A l’ombre de ce grand mot, l’intolerance croit, en meme temps que l’infantilisme. Quand ce n’est pas l’identite culturelle qui enferme l’individu dans son appartenance et qui, sous peine de haute trahison, lui refuse l’acces au doute, a l’ironie, a la raison – a tout ce qui pourrait le detacher de la matrice collective, c’est l’industrie du loisir, cette creation de l’age technique qui reduit les oeuvres de l’esprit a l’etat de pacotille (ou, comme on dit en Amerique, d’entertainment). Et la vie avec la pensee cede doucement la place au face-a-face terrible et derisoire du fanatique et du zombie.