De renoir a delacroix

De renoir a delacroix

L’ ALGERIE DES PEINTRES DE DELACROIX A RENOIR EN COUVERTURE Eugene DELACROIX Femmes d’Alger dans leur interieur, 1849 © Montpellier, musee Fabre Ph. RMN-P. Bernard CI-DESSUS Pierre-Auguste RENOIR Mademoiselle Fleury © 2001 Sterling and Francine Clark Institute, Williamstown (Ma. , USA) res celles consacrees a Delacroix, le voyage au Maroc (1994-95) ainsi qu’au Maroc de Matisse (1999-2000) qui, chacune, avait attire quelque trois cent cinquante mille visiteurs dans ses murs, l’Institut du monde arabe fait choix de presenter aujourd’hui a son public une exposition qui retrace le parcours des peintres francais, De Delacroix a Renoir, dans l’Algerie du XIXe siecle. Cette exposition a ete rendue possible grace au soutien et au partenariat du Sterling and Francine Clark Art Institute de Williamstown (Massachusetts, USA) et du musee d’Orsay, sous la houlette de Stephane Guegan.

Fleuron des manifestations prevues a l’Institut du monde arabe a l’occasion de Djazair, Une annee de l’Algerie en France, elle fait pendant, dans ce cadre, a une autre exposition, presentee simultanement a l’IMA, L’Algerie en heritage, art et histoire (du 7 octobre 2003 au 25 janvier 2004) qui met a l’honneur le patrimoine algerien, des origines a 1830. De Delacroix a Renoir, l’Algerie des peintres propose un choix d’une

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centaine d’? vres, peintes, pour la plupart, en Algerie – quelques unes ont toutefois ete realisees posterieurement aux sejours des peintres dans ce pays, dans leurs ateliers parisiens – entre 1832, date du premier passage de Delacroix et 1882, date du deuxieme sejour de Renoir. La venue de Delacroix en Algerie est directement liee aux circonstances politiques. Le peintre se trouve accompagner la tres officielle ambassade que le roi de France delegue aupres du souverain marocain pour regler les problemes occasionnes entre le Maroc et les autorites francaises par la conquete de l’Algerie.

C’est sur le chemin du retour que Delacroix fait une courte halte en Algerie. En France, depuis 1830, la « question » algerienne suscite des antagonismes ; les partisans du desengagement affrontent ceux qui pronent la mise en ? uvre d’une politique de colonisation. Delacroix semble plus proche des premiers : « Il etait reserve aux Europeens, regrette-t-il des 1832, de detruire a Alger et comme a plaisir tout ce qu’il a ete possible de la distribution et de l’ornement des maisons mauresques.

Il semblait qu’avec nos fracs et nos casquettes nous allions introduire sur la terre d’Afrique un autre climat et nouvelles conditions d’existence. » Commentant ces propos de visionnaire, Christine Peltre, membre du comite scientifique de l’exposition et auteur d’un ouvrage de synthese sur Les Orientalistes, ecrit : « A ces considerations ironiques, exprimees ici avec une liberte rare, on peut ajouter les reticences plus mesurees d’un Fromentin ou le silence eloquent de certains, tel Chasseriau, museles par des solidarites familiales ou des soucis de carriere. On a beaucoup dit et ecrit que les peintres – et, plus encore, les photographes – qui arpentaient l’Orient le faisaient en fourriers du colonialisme, quelles qu’aient ete, par ailleurs, leurs convictions. Celles-ci ne sont toutefois pas indifferentes… Et il est particulierement interessant, comme cette exposition le permet, grace a la juxtaposition des ? uvres, de prendre la mesure de ces differences d’approche.

Tous n’ont pas, en effet, l’intelligence et la pudeur de Fromentin : « Penetrer plus avant qu’il n’est permis dans la vie arabe me semble une curiosite mal entendue. Il faut regarder ce peuple a la distance ou il lui convient de se montrer : les hommes de pres, les femmes de loin ; la chambre a coucher et la mosquee, jamais. » Les attitudes et les postures sont multiples, entre celle d’Horace Vernet qui prend plaisir a peindre une Premiere messe en Kabylie (1854), celle d’Etienne Nasr ed-Din Dinet, qui se convertit a l’islam et s’installe en Algerie et celles d’autres encore.

Un demi-siecle apres le premier sejour de Delacroix en Algerie, vingt ans apres la mort de ce dernier, alors que le projet colonial est devenu realite et que le reve d’un « royaume arabe », tel que l’avait un moment caresse le Second Empire, a disparu avec celui-ci, alors que le territoire de l’Algerie, a ete « departementalise », Renoir, « orientaliste occasionnel », visite Alger comme il ferait de Menton ou de > I N T RO DU C T I ON > Hyeres, ou de telle autre ville du Midi de la France, au climat roboratif : « Il faut voir cette plaine de la Mitidja a la porte d’Alger.

Je n’ai rien vu de plus somptueux et de plus fertile », ecrit-il en 1882. Et d’ajouter : « Je vous avoue que je suis bien heureux et quand on a vu l’Algerie, on l’aime. Les fermiers font des fortunes enormes. Les terrains augmentent de valeur. » C’est que Renoir temoigne d’une « adhesion sans reserve au projet colonial », ainsi CHRONOLOGIE HISTORIQUE que le montre l’un des meilleurs specialistes de la peinture orientaliste, Roger Benjamin, membre du comite scientifique de l’exposition et professeur d’histoire de l’art a l’universite de Sydney.

Plusieurs des toiles presentees dans l’exposition sont considerees comme des chefs-d’? uvre – c’est le cas des Femmes d’Alger dans leur interieur de Delacroix, ou 1852 1856 1857 1860 de tableaux de Renoir, dont certains, venus d’outre-Atlantique, n’ont pas ete vus en France depuis des lustres –, d’autres sont dues au pinceau d’artistes moins celebres, voire, pour quelques uns, oublies de nos jours. Le grand interet de cette exposition reside dans leur rassemblement, leur presentation conjointe qui renvoient de l’Algerie du XIXe siecle, une image riche et complexe. 1814 / RESTAURATION 1830 (LOUIS XVIII ET CHARLES X)

La prise d’Alger est une operation de prestige conduite par Charles X a des fins de politique interieure : l’armee d’Afrique a ete humiliee par ses defaites de 1815 et decue de la politique de paix europeenne menee par le roi. 1830 Prise d’Alger 1830 MONARCHIE DE JUILLET (LOUIS-PHILIPPE) Louis-Philippe qui herite de la conquete hesite entre l’evacuation des troupes demandee par l’Angleterre et leur maintien souhaitee par une opinion publique patriotique : il se resout a maintenir la presence francaise, mais choisit de restreindre l’occupation a certaines positions cotieres avant d’entamer la conquete de l’Algerie interieure. 862 1863 1865 1870 Napoleon III autorise Abd el-Kader a rejoindre l’Empire ottoman Felix-Jacques MOULIN (1802-1875) L’Algerie est entierement conquise (soumission des oasis du Sud et de la Kabylie) A Alger, Napoleon III evoque un « Royaume arabe » ; Abd el-Kader protege les chretiens en Syrie et recoit la Legion d’honneur Gustave GUILLAUMET (1840-1887) Senatus consulte qui garantit la propriete de la terre aux tribus Droit a la naturalisation accordee sur demande aux indigenes juifs et musulmans Napoleon III est defait devant les Prussiens a Sedan : les reves d’une « Algerie arabe » s’effondrent 870 III REPUBLIQUE E 1831 1832* 1833 1834 1834 1837 1838 1839 1839 1840 1841 1843 1843 1844 1846 1847 1847 Prise d’Oran Eugene DELACROIX (1798-1863) Horace VERNET (1789-1863) Proclamation de l’annexion de l’Algerie et occupation cotiere Abd el-Kader signe avec la France le traite de la Tafna, qui reconnait l’autorite de « l’emir des croyants » sur l’Oranais. Prise de Constantine Le nom d’Algerie est utilise pour la premiere fois Abd el-Kader roclame la guerre sainte Adrien DAUZATS (1804-1868) Le general Bugeaud nomme Gouverneur general de l’Algerie Debut de la conquete de l’Algerie interieure Prise de la smala d’Abd el-Kader qui se refugie au Maroc Eugene FROMENTIN (1820-1876) Creation des Bureaux arabes par Bugeaud Theodore CHASSERIAU (1819-1856) Reddition d’Abd el-Kader qui est interne en France Gustave de BEAUCORPS (1825-1906)

Avec l’avenement de la IIIe Republique, la France opte resolument pour une politique d’assimilation de l’Algerie. A partir de 1880, sous l’impulsion de Jules Ferry, la France se relance dans cette entreprise avec ardeur et en 1881 l’Algerie est divisee en trois departements francais. 870 Le decret Cremieux garantit la citoyennete francaise aux 32000 juifs d’Algerie et signe le processus definitif de l’assimilation de l’Algerie a la France Mars : debut de l’insurrection en Kabylie contre le projet de confiscation des terres – Avril : la guerre sainte est proclamee par el-Haddad – Septembre : la Kabylie est soumise, 500 000 hectares de terre confisquees par les autorites francaises Albert LEBOURG (1849-1928) Decret sur la colonisation inspire des idees de Bugeaud Eugene GIRARDET (1853-1907) Charles Zacharie LANDELLE (1812-1908) L’Algerie est divisee en trois departements francais.

Pierre-Auguste RENOIR (1841-1919) Etienne DINET (1861-1929) Jules-Alexis MUENIER (1863-1942) 1871 1848 1848 1850 II REPUBLIQUE (LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE) E 1872 1878 1879 1880 1881 1881 1884 1888 L’Algerie proclamee territoire francais Insurrection dans les Aures : massacre de la tribu des Zaatcha 1852 SECOND EMPIRE (NAPOLEON III) Napoleon III va mener une politique plus favorable a l’encontre des populations arabes et musulmanes de l’Algerie ; il reve d’un « royaume arabe ».

Ses idees sont inspirees par Ismael Urbain, un saint-simonien dont les travaux sont empreints des idees progressistes du maitre economiste et philosophe. * Dates d’arrivee en Algerie des peintres et des photographes presentes dans l’exposition. PRESENTATION GENERALE UN PARCOURS ARTISTIQUE ET HISTORIQUE L’exposition, qui regroupe quelque cent trente ? uvres, montre combien le voyage des artistes en Algerie a donne sens et vigueur a l’orientalisme. Et combien cette aventure humaine et artistique est profondement inscrite dans l’histoire politique, scientifique et artistique du XIXe siecle.

Politique parce que les ? uvres illustrent parfaitement, a travers batailles et scenes de genre, la politique arabe de la France ; scientifique parce l’avenement de l’ethnologie et la decouverte de la photographie marquent profondement la composition et le style des toiles ; artistique parce que cette peinture s’inscrit parfaitement entre le classicisme du XVIIIe siecle et l’impressionnisme du XIXe siecle finissant. La scenographie invite le visiteur a parcourir l’exposition comme les peintres francais ont traverse l’Algerie du XIXe siecle.

Les fentes dans les cimaises mettent les tableaux en regard les uns des autres pour montrer combien les artistes, tout en developpant leur ? uvre, se sont inspires de celles de leurs predecesseurs. Le rapprochement entre Femmes d’Alger dans leur interieur compose par Delacroix en 1849 et le portrait de Madame Clementine Valensi Stora peint par Renoir en 1870, est l’une des plus eloquentes demonstrations de ce phenomene d’influence. 1849 L’ORIENT ROMANTIQUE DE DELACROIX Eugene DELACROIX Femmes d’Alger dans leur interieur © Montpellier, musee Fabre / Ph.

RMN-P. Bernard 1860 L’ORIENT REALISTE DE GUSTAVE DE BEAUCORPS Gustave DE BEAUCORPS Jeune Orientale allongee au narghile, 1857-1860 © Musee d’Orsay / Ph. RMN-H. Lewandowski 1882 L’ORIENT EMPREINT D’IMPRESSIONNISME DE RENOIR Pierre-Auguste RENOIR Algerienne assise, 1881 © Archives Durand-Ruel / Ph. Routhier L’EVOLUTION DU REGARD DES PEINTRES FRANCAIS : L’INTERIORISATION DE L’ORIENT ALGERIEN La peinture orientaliste traduit certes une entreprise de domination coloniale, mais aussi la decouverte et la fascination d’un ailleurs.

Artistiquement, cette evolution se percoit dans les regards des personnages, ou l’emotion de l’ame transparait avec de plus en plus d’acuite. L’exposition a l’ambition de traduire l’interiorisation de cet ailleurs, d’abord fantasme (l’Orient romantique de Delacroix), puis documente (l’Orient realiste du photographe), avant d’etre stylise (l’Orient empreint d’impressionnisme). Precisement, les tableaux de Renoir annoncent la sobriete du trait d’Henri Matisse et les ? uvres des maitres du debut du XXe siecle.

In the framework of the Algerian season, Djazair, Une annee de l’Algerie en France, the Institut du monde arabe, in partnership with, the Williamstown Sterling and Francine Clark Institute and the Paris Musee d’Orsay, presents a hundred pieces, including about 15 of Renoir’s paintings. All were painted during this very half century, when Algerian topics were in vogue and when the French took roots in Algeria. Obviously, it is impossible to separate the Algerian vogue from the colonization.

Beyond this, the exhibition aims at revealing the diversity of individual approaches to the Algerian experience and the richness of cultural exchanges. Parcours de l’exposition Section 1 Les Femmes d’Alger de Delacroix ou « Le plus beau tableau du monde » Section 2 L’age et l’art de la conquete Eugene DELACROIX Femmes d’Alger dans leur interieur © Montpellier, musee Fabre Ph. RMN-P. Bernard Section 3 Geographie en images : la nature, la ville, le peuple Section 7 Section 4 Royaume arabe ? Section 7 Section 6

Pierre-Auguste RENOIR Madame Clementine, Valensi Stora (L’Algerienne) © Fine Arts Museums of San Francisco Section 5 Plein Sud Section 1 Section 2 Section 6 « Alger la blanche » Section 7 Section 3 Section 5 Section 4 Renoir et l’Algerie L’orientalisme des peintres francais en Algerie, s’inscrit profondement dans l’histoire politique, scientifique et artistique du XIXe siecle. PRESENTAT I ON GENERALE L’ALGER I E Section 7 LE PLUS BEAU TABLEAU DU MONDE Section 1 Section 2 Section 3 Section 4 E T Section 7 Section 6 L AC RO I X

Section 5 SEC T I ON 1 1 ; DE SEC La capitulation du dey d’Alger, obtenue en juillet 1830, et l’occupation qui s’en etait ensuivie par les forces francaises, avaient eu notamment pour consequence la degradation des relations entre la France et le royaume cherifien du Maroc. Un contentieux s’etait cree entre les deux pays : des navires francais, pris par les Algeriens, etaient retenus dans des ports marocains ; la delimitation des frontieres et l’organisation du commerce posaient des problemes qui se devaient d’etre resolus.

Le gouvernement de LouisPhilippe decida de l’envoi d’une ambassade au Maroc, sous la direction de Charles de Mornay. Cet aristocrate souhaitait etre accompagne d’un artiste, homme de culture, afin de rendre plus agreable le long voyage qu’il allait entreprendre. Le choix se porta sur Delacroix, qui apercut la une chance unique d’assouvir les reves d’Orient qu’il portait en lui depuis fort longtemps deja. Le voyage ne le decut pas, bien au contraire. Son emerveillement, ses emois, durant les quelque six mois que dura celui-ci, sont connus. Les ? vres qu’il lui inspira egalement. Elles ont donne lieu, a l’Institut du monde arabe, a une exposition prestigieuse, intitulee Delacroix au Maroc et qui attira naguere, a l’hiver 94-95, plus de trois cent cinquante mille visiteurs. qu’il accompagnait, sur le chemin du retour, a Oran d’abord, puis a Alger, du 18 au 28 juin 1832. Sans doute, Delacroix n’est-il pas le premier peintre francais a se rendre en Algerie. Quelques uns l’ont devance. Toutefois, son sejour est fondateur. Pour la raison qu’il en reviendra porteur du « plus beau tableau du monde »… La formule est de Renoir.

Peut-etre apocryphe… Il n’importe. Le tableau, lui, est de Delacroix. Il porte pour titre Femmes d’Alger dans leur appartement. Delacroix ne le peint pas en Algerie. Ce n’est pas la toile qu’il rapporte avec lui. Seulement quelques aquarelles, quelques croquis dans ses cartons… Quelques images dans sa tete… Assez pour marquer durablement de son empreinte l’histoire de la peinture. Assez d’images et de croquis pour vouloir ensuite reprendre ce theme quelque quinze annees plus tard, dans un nouveau tableau intitule Femmes d’Alger dans leur interieur.

C’est que Delacroix avait pu obtenir, a Alger, ce qui ne lui avait pas ete accorde pendant les cinq mois qu’il venait de passer au Maroc : d’etre recu dans un harem… Bien sur, avec l’accord du maitre de maison –un corsaire, d’origine turque, anciennement au service du dey – et celui des dames en la presence desquelles il fut admis… Le theme du harem – dont la penetration represente la transgression supreme – a ete decline « sous tous les modes et les formats » pendant le XIXe siecle, « se chargeant ici de reverie ndolente, de mystere diffus, de “haut parfum de mauvais lieu” (Baudelaire) ou de franche vulgarite », ainsi que l’ecrit justement Stephane Guegan, commissaire scientifique de l’exposition ; « cette imagerie, precise-t-il encore, a precede de quelques annees le tableau de Delacroix qui en prend le contre-pied mais preserve, voire multiplie, la seduction d’un espace ferme, sature de couleurs, desormais penetrable ». Le tableau de Delacroix, presente au Salon de 1834, fut aussitot acquis par Louis-Philippe pour les musees royaux.

T I ON Eugene DELACROIX Femmes d’Alger dans leur interieur © Montpellier, musee Fabre / Ph. RMN-P. Bernard LE HAREM, THEME INCONTOURNABLE L’ENTREE AU HAREM On s’interesse aujourd’hui a l’ultime etape du periple de Delacroix en Afrique du Nord : cette halte en Algerie, somme toute assez breve, qu’effectua l’ambassade Tanger Alger Oran Algerie La seconde version, intitulee Femmes d’Alger dans leur interieur, presentee au Salon de 1849, est aujourd’hui conservee au musee Fabre a Montpellier.

Delacroix a travaille pendant deux ans a cette toile, revenant sans cesse a son sujet, toujours desireux de le parfaire. S’inspirant de la meme aquarelle qu’il avait utilise pour la realisation du premier Femmes d’Alger, Delacroix semble plus fidele a la scene qu’il a vue a Alger. Son second tableau est plus epure, renforcant ainsi l’impression de torpeur. Le souvenir se fait plus imprecis : ainsi les femmes se ressemblent, alors que dans la premiere toile, Delacroix avait clairement presente differents types feminins observes a Alger.

Elles apparaissent aussi plus mysterieuses et troublantes, « sorte de portrait collectif de la femme d’Orient », ainsi que l’ecrit Michel Hillaire, actuel direc- VOYAGES D’EUGENE DELACROIX En 1832, le futur peintre des Femmes d’Alger, accompagne l’ambassade du Comte de Mornay, missionnee par Louis-Philippe. Delacroix sejourne d’abord au Maroc, a Tanger, avant de faire escale en Algerie en juin, a Oran puis a Alger. « Les Femmes d’Alger, il n’y a pas de plus beau tableau au monde. » Renoir «Nous sommes tous dans ce Delacroix. …) Quand je parle de la joie des couleurs pour les couleurs, tenez, c’est cela que je veux dire. (…) Ces roses pales, ces coussins bourrus, cette babouche, toute cette limpidite, je ne sais pas, moi, vous entrent dans l’? il comme un verre de vin dans le gosier, et on est tout de suite ivre. » Cezanne Theodore CHASSERIAU Interieur de harem © Musee du Louvre / Ph. RMN-H. Lewandowski Eugene GIRAUD Femmes d’Alger, interieur de cour © Tours, musee des Beaux-Arts In 1832, when Delacroix, aged 34, travels to Morocco as part of a diplomatic mission, he is already familiar with the Orient.

A Byron reader, he painted in the 1820s several canvasses with orientalist themes such as Sardanapale. In Morocco, he fills his notebook with sketches during the day and paints in watercolours in the evening. He features the people and their daily life. On its way back, the mission stops in June in Oran and Algiers. There, Delacroix is allowed to enter a harem, draw, and talk to the women. Delacroix is extremely privileged as he is the only painter who accesses the secluded world of women. Back from North Africa, Delacroix paints, mixing studio techniques and travel impressions.

He locks himself up in his studio to paint Femmes d’Alger dans leur appartement, considered by Renoir as the most beautiful painting in the world. Delacroix is a romantic orientalist, who concentrates on the poetic aspects, not on reality. At the 1834 Salon, the painting Femmes d’Alger dans leur interieur wins the appraisal of both the public and the critic. King Louis-Philippe buys it for his Versailles collection. The theme of women seduces: Delacroix managed to enter a secluded world and he transposes it with beauty and majesty.

Other will try to copy Delacroix or will be inspired by the Femmes d’Alger, like Chasseriau or Fromentin but they will not reach Delacroix’s majesty. EUGENE DELACROIX (1798 – 1863) Eugene Delacroix est ne en 1798 a Saint-Maurice, pres de Paris. Il fait tot son apprentissage du dessin et de la peinture, et se lie avec des artistes talentueux tels que Gericault et Gros, ou encore avec le paysagiste anglais Bonington qui l’incite a s’exercer a la peinture de la nature. En 1822, Delacroix fait sa premiere entree dans le monde artistique de l’epoque en exposant Dante et Virgile aux Enfers, une ? vre vigoureuse, a la composition ambitieuse et aux couleurs tres travaillees, qui sera achetee par l’Etat, malgre les critiques dont elle est l’objet. En 1832, a l’occasion d’un long voyage au Maroc et en Algerie, il decouvre la magnificence de la lumiere et de la couleur des paysages, mais aussi des gens differents, plus simples et plus authentiques. Il y decouvre aussi la sensualite et le mystere des interieurs, ce dont temoignent notamment Les Femmes d’Alger dans leur appartement (1834 – musee du Louvre) et Les Femmes d’Alger dans leur interieur (1849 – musee Fabre, Montpellier). eur du musee Fabre. Ce second tableau, ecrit-il egalement « gagne en simplicite et en classicisme, (…) avec la maturite, Delacroix a calme son ardeur juvenile. C’est moins le spectacle de la vie qu’il cherche desormais a retranscrire que l’expression de sa propre vision interieure. (…) Delacroix sut exprimer dans son tableau une des grandes ambitions de la peinture francaise depuis le XVIIe siecle en quete de mesure, d’equilibre, de sensualite pour la touche coloree et de discrete melancolie. » UNE SOURCE D’INSPIRATION

Et si ces toiles se repondent, elles ne cessent egalement d’interesser a leur dialogue les autres artistes. Les peintres qui les decouvrent y puisent inspiration, matiere et atmosphere. Des petits maitres du XIXe aux artistes contemporains, nombreux sont ceux qui s’essaieront a la thematique du harem et de ses occupantes, avec plus ou moins de grace et de genie. Si certains n’atteignent pas au raffinement de Delacroix, d’autres parviennent a enrichir le genre, tel Dinet, avec ses representations des Ouled Nail, femmes libres et en mouvement.

S’inspirant des deux tableaux de Delacroix, Picasso peint quelque quinze toiles, en 1954 et 1955. Eugene DELACROIX Femme arabe assise de profil © Musee du Louvre / Ph. RMN-G. Blot LGER I E Section 7 L’AGE ET L’ART Section 1 Section 2 Section 3 Section 4 E T L’A Section 7 Section 6 Section 5 2 > VERNE DE LA CONQUETE 2 francaise 1839 ». Dans une premiere periode, donc, juste apres la conquete d’Alger, les peintres mettent en scene la conquete et l’ennemi. Le triomphalisme des vainqueurs est toutefois contrebalance par l’attrait que paysages et populations exercent sur les peintres qui les decouvrent. djoint des paysages exotiques destines a decorer les dessus de porte de la galerie. Dans ces toiles que la critique considere peintes trop rapidement et trop froides, Vernet, qui excelle dans la peinture des chevaux, capture l’importance du detail capital. Il ne se limite pas au portrait du general vainqueur au milieu du champ de bataille. Il peint aussi le regiment, « Achille collectif » selon Gautier, et surtout l’ennemi. A l’image de son contemporain Stendhal, il depeint les evenements par le tout petit bout de la lorgnette.

Et cette quete du vrai est indissociable du parcours orientaliste : Vernet, lors de son premier voyage, est fascine par les populations, qui fournissent le theme du premier motif algerien qu’il expose au Salon en 1834 : Arabes dans leur camp ecoutant une histoire. T SEC T I ON T I ON LES PEINTRES AU SERVICE DE LA CONQUETE En juillet 1830, le dey d’Alger se rend, vaincu par l’expedition lancee par Charles X trois mois plus tot. Des 1831, quelques tableaux sont presentes au Salon, celebrant le debarquement francais a Sidi-Ferruch et la prise d’Alger.

Pourtant, rien a voir avec la campagne d’Egypte, dont les peintres, qui accompagnaient l’expedition ont ramene une savante description. Les militaires francais, etaient avant tout soucieux de laver « l’honneur bafoue », et c’est bien ce qui transparait dans les toiles des quelques peintres qui les accompagnaient : Crepin, Langlois, brossent des toiles vengeresses, fiers de celebrer la rapide victoire. Les artistes, au cours des annees 1830, continuent d’accompagner les expeditions, alors que decision est prise d’etendre le controle francais, jusqu’alors limite a quelques villes cotieres.

C’est ainsi qu’Adrien Dauzats accompagne en 1839 le Duc d’Orleans, charge de pacifier la region entre Alger et Constantine. Les troupes francaises prennent facilement controle du Passage des Portes de fer, un defile strategique dans les montagnes de la Djurdjura. Dauzats depeint avec romantisme cette victoire – plus sur la nature que sur les combattants algeriens – dans des aquarelles, puis en 1853 dans un tableau qui montre le Duc d’Orleans demandant aux soldats de graver dans la roche du defile : « Armee SEC HORACE VERNET, HISTORIOGRAPHE ORIENTALISTE

Ainsi, Horace Vernet, le peintre officiel commandite par Louis-Philippe et qui devient l’historiographe de la conquete, inflechit les peintures militaires d’un caractere orientaliste. Il peint les grandes scenes militaires pour la galerie des Batailles : la Bataille de la Soumah, la Prise de la smala d’Abd el-Kader sont des toiles monumentales et triomphales, le parangon de l’art militaire, mais il leur Bone Kabylie Constantine Oran Algerie VOYAGES D’HORACE VERNET 1833 Il sejourne a Bone 1837 Il sejourne a Constantine 1845 Il se rend au Maroc depuis Oran 1853 Il sejourne en Kabylie

Ange TISSIER Portrait en buste de Ben-ed-Din Abd-el-Kader © Versailles et Trianon / Ph. RMN-G. Blot LA RESISTANCE A L’OCCUPATION ET SON HEROS, ABD EL-KADER A partir de 1839, Abd el-Kader mene la resistance contre les troupes francaises, qui violent le Traite de la Tafna signe en 1837 et reconnaissant la souverainete de l’emir sur l’arriere-pays oranais. De l’autre cote du pays, en Kabylie, la population se souleve. L’armee francaise connait vicissitudes et revers. Les peintures refletent alors les combats sanglants qui ont lieu dans l’Oranais, la Mitidja et en Kabylie.

Les artistes se complaisent dans une certaine propagande, celebrant certaines victoires faciles, telles la prise de Constantine, que representent Raffet, Vernet, Frere ou Fort, pour mieux masquer les revers subis plus a l’ouest. Philippoteaux peint des Scenes de razzia, montrant un ennemi cruel. Chasseriau se demarque de cette kyrielle de peintres, car il montre l’envers du decor, la desolation apres la bataille. En 1850, il peint Cavaliers arabes enlevant leurs morts, critique acerbe par l’emotion et la majeste que la toile degage, des mefaits des spahis, coupables de nombreux massacres.

Chasseriau amorce la prise de conscience de ce qu’est vraiment la colonisation. Contrairement a d’autres peintres qui y cherchent une Antiquite intemporelle, Chasseriau veut peindre l’Algerie de son temps. Il cherche le « vrai » de la realite coloniale, une verite qui n’est pas toujours glorieuse. Mais ce sont surtout les batailles contre Abd el-Kader, le noble guerrier, qui exercent une fascination sans borne sur l’opinion francaise. Sa smala, c’est-adire son campement regroupant les guerriers de son clan et sa famille, symbolise cet Orient exotique, nomade et tribal.

Fort et Vernet peignent la smala et sa reddition en 1847 dans des toiles monumentales. Quant a Ange Tissier, il figure le buste du resistant emprisonne a Pau en 1850. Courageux combattant, l’ennemi Abd el-Kader est respecte et magnifie en noble sage. Napoleon III le graciera et Abd el-Kader finira ses jours a Damas, s’illustrant a nouveau par sa sagesse et protegeant les chretiens du Levant. Comme le souligne a juste titre Christine Peltre, specialiste de l’orientalisme, la peinture a l’age de la conquete, « reflete aussi, confortee ou non par l’approche u pays, une interpretation du monde oriental ou se dessinent deux approches opposees. L’une cherche, par un parallele souvent etabli avec l’Antiquite, a le rendre plus familier a l’Occident (…), tandis que l’autre en accentue la distance, exaltant l’etrange et l’extraordinaire, susceptibles de regenerer une peinture parfois a court d’idees. » « Sur cette plage deserte, on rencontrait de tous cotes les peintres qui faisaient partie de l’expedition, dessinant a l’ardeur du soleil des points de vue de la cote, des scenes militaires et des effets de marine. » J. T. Merle

It takes a little bit more than 20 years for the French to occupy Algeria, although Algiers was rather easily conquered. Actually, public opinion is not really concerned with the occupation and The King, Louis Philippe decides to limit it to the coast. Painters, who are often commissioned by the government, are much more enthusiastic. In their paintings, soldiers are victorious. When they discover Algeria, they also discover another civilization, perceived as the heritage of Antiquity. They paint Algerian sceneries, as if they were recording the manners of a civilization on the verge of dying.

It is a romantic orientalism, fed by all kind of fantasies about the Orient. King Louis Philippe, who set up the history museum in Versailles, commissions Horace Vernet, an official painter, to paint several canvasses featuring the various battles fought and won by the French, notably the Soumah battle. HORACE VERNET (1789 – 1863) Apres un apprentissage chez un maitre, Horace Vernet est selectionne pour exposer au Salon de 1812. Bonaparte le remarque et lui commande son portrait a cheval. Vernet signe ainsi sa premiere commande d’Etat. Il peint des marines, des chevaux, des scenes militaires.

En 1829, il est nomme directeur de l’Academie de France a Rome. Ses premiers voyages en Orient se font, vers 1833, en Algerie, ou il sejourne notamment a Bone. A partir de 1835, on lui commande des peintures pour la galerie des Batailles a Versailles. Il y illustre toute la conquete, se rendant de nouveau en Algerie. Un premier temps romantique par le style, il evolue vers un realisme ethnographique, tres critique. Il a neanmoins eu le merite de debarrasser la peinture militaire de sa gangue pseudo-classique et de lui insuffler un air de vie. After 1840, decision is taken to occupy all of the country.

The French army faces the armed opposition of Abd el-Kader and the revolts of the tribes in Kabylia. Paintings then glorify violence and abuses at the hands of the French troops. These paintings are part of the propaganda produced by the French authorities to justify the massacres. Abd el-Kader, the resistant to the French occupation, and his smala are featured by various painters. « De si beaux ennemis doivent etre peints avec gravite et respect. Il n’y a rien de gai d’ailleurs dans cette irruption soudaine et violente d’un escadron de cavalerie au milieu d’un camp rempli de emmes, d’enfants et de vieillards ! » Theophile Gautier Jean-Antoine-Simeon FORT Vue panoramique de Constantine © Versailles, musee national du Chateau Adrien DAUZATS Le Passage des portes de fer © Orleans, musee des Beaux-Arts Horace VERNET Le Combat de Somah, 1839 © Autun, musee Rodin / Ph. S. Prost L’A LGER I E Section 7 Section 7 Section 6 Section 1 Section 2 SSER IAU Section 3 Section 5 Section 4 GEOGRAPHIE EN IMAGES : LA NATURE, LA VILLE, LE PEUPLE 3 E T SEC T I ON 3 ; CHA UN TERRITOIRE A DECOUVRIR, AU-DELA DES PREJUGES En 1830, l’Algerie est terra incognita.

Des 1833, Louis Philippe envoie des commissions chargees de rassembler des informations sur l’etat du pays et sur ses ressources. Des peintres d’abord, puis des photographes accompagnent ces missions dans le but « d’eclairer le gouvernement sur l’etat du pays et de proposer des mesures sur son avenir ». SEC T I ON « Maintenant, grace a la vapeur qui supprime les distances, et aussi a la conquete d’Alger qui a fait de l’Afrique une terre francaise, les artistes ne se bornent plus a peindre la butte Montmartre. » Theophile Gautier Gustave de BEAUCORPS Jeune fille au narghile, 1857-1860 © Musee d’Orsay / Ph.

RMN- H. Lewandowski L’ecrivain Theophile Gautier voyage dans les montagnes de Kabylie, protege par une escorte militaire. Les peintres preferent rester sur la cote, qui est plus sure. Ils elaborent tres tot une imagerie des regions cotieres et presentent, dans leurs paysages, ce que la colonie algerienne peut offrir a la France : cultures, techniques agricoles… Ils s’interessent aussi a la population, dessinant ce qu’ils appellent des « types algeriens ». Ces portraits et scenes de la vie quotidienne melent raffinement et archaisme.

Les artistes sont fascines par les « indigenes ». Mais, les prejuges racistes et coloniaux l’emportent souvent sur la quete de realisme et de verite : les artistes, a l’image d’un Girardet, peignent ce qui leur semble etre des scenes typiques, comme le cafe arabe. Les femmes sont forcement lascives, telle la Jeune fille au narguile photographiee par Gustave de Beaucorps ; l’Interieur juif a Constantine, par Chasseriau, semble tout autant inspire par un tableau biblique du XVIIe que par la retranscription du quotidien maghrebin au milieu du XIXe siecle. lassique jusque-la, evolue vers un flagrant romantisme. « Chasseriau a exprime en peinture les incertitudes du monde occidental devant une civilisation qu’il decouvre avec eblouissement et qu’il contribue a denaturer dans le meme temps. Nul peintre mieux que lui n’a illustre ce mythe d’une humanite originelle, pure de tout melange et ayant preserve ses vertus natives. Nul, par consequent, ne confesse davantage le paradoxe de l’orientalisme, instrument de domination et ouverture a l’autre simultanement », remarque Stephane Guegan, commissaire scientifique de l’exposition.

PHOTOGRAPHES ET PHOTOGRAPHIES Constantine LE PARADOXE DE L’ORIENTALISME Quand, en 1846, Theodore Chasseriau, a l’invitation d’Ali Ben Ahmed, bey de Constantine, s’embarque pour Alger, puis reside ensuite plusieurs mois aupres de son hote, peu d’artistes encore ont connu semblable experience. Chasseriau a eu Ingres comme maitre et s’est longtemps inspire de celui-ci pour le trait. Dans le traitement de la couleur, il se situe plutot dans la lignee de Delacroix. Le voyage en Algerie instille en lui bien des questions. Son style,

Algerie «Les photographies ne vous donneront qu’une bien imparfaite idee de la beaute des choses ; vous n’y verrez ni l’incomparable qualite de la lumiere, ni les distances, ni les couleurs», ecrit Eugene Fromentin dans l’une de ses lettres et a l’occasion de l’un de ses voyages, avant d’ajouter : «Elles aideront du moins ma memoire et fixeront des formes qui echappent au souvenir le plus sur de lui». Cette fonction de «relais» au souvenir est essentielle a l’artiste-photographe qui utilise l’appareil comme une sorte de bloc-notes.

A cote de cet usage, reserve aux artistes – comme aussi, aux archeologues –, des les debuts de la photographie, va bientot se developper, grace a la baisse des couts et a l’evolution des techniques, un produit « grand public », de large diffusion : la photographie-souvenir VOYAGE DE THEODORE CHASSERIAU 1866 Constantine Gustave de BEAUCORPS Alger : Mosquee de la pecherie © Musee d’Orsay / Ph. RMN-H. Lewandowski « Le voyage d’Alger devient pour les peintres aussi indispensable que le pelerinage en Italie : ils vont la apprendre le soleil, etudier la lumiere, chercher des types originaux, des m? rs et des attitudes primitives et bibliques. » Theophile Gautier (qui precede de quelques dizaines d’annees la commercialisation des cartes postales). Cette photographie-souvenir est principalement une photographie de voyage, d’horizons plus ou moins lointains, apte a faire rever, a piquer l’imagination. Ces photographies commerciales, vendues a la piece, a partir de 1855, vont constituer le deuxieme « marche » de la photo, apres celui du portrait. Le developpement de cette photographie de voyage va de pair avec celui du tourisme qui a debute autour des annees 1820 avec la mode des « voyages pittoresques » imagines par le baron Taylor.

La « description » photographique de l’Algerie, telle qu’elle se constitue entre les annees 1850 et 1880 (avant donc l’apparition de la carte postale) est constituee de ces differents types de photographies. Si elles apparaissent aujourd’hui, pour bon nombre d’entre elles, comme des ? uvres d’art, a l’image des photographies de Gustave de Beaucorps, elles n’etaient pas considerees comme telles a l’epoque. Une certaine ambiguite, toutefois, existe a cet egard, depuis l’origine ; ainsi, en 1862, une pleiade d’artistes celebres trouverent utile de signer une petition « contre toute assimilation de la photographie a l’art» !

Les peintres orientalistes colorent donc la realite maghrebine de leur palette hantee par le fantasme de temps immemoriaux preserves en Orient, alors qu’a Paris, dans les ateliers des photographes, les modeles tentent de copier la realite orientale en revetant des vetements venus d’Afrique du Nord. Gustave de BEAUCORPS Une rue a Alger, 1859, © Coll. Serge Kakou / Ph. Philippe Maillard In 1830, Algeria is a “terra incognita” for the French. As early as 1833, LouisPhilippe sends commissions to collect information about the state of the country and find out about its resources.

The writer Theophile Gautier travels to the mountains of Kabylia protected by a military escort. Painters, however, remain on the safer coast. In the 1850s, the entire land is under French rule; artists can travel freely, without any kind of army protection. Landscapes focus on the goods the Algerian colony can offer to its new ruler. The French intend to turn Algeria into the French granary. Painters also represent the population, featuring what they call the “Algerian types”. Those portraits or daily life scenes are a mix of refinement and archaism. Local people fascinate the painters.

However, racist and colonial misconceptions overwhelm the quest for realism and truth. A painter like Chasseriau, who travels to Algeria in 1846, invited by the Constantine bey, expresses the doubts of the Western world discovering a civilization that it will distort. His paintings want to keep the myth of humanity from the early ages. Under Chasseriau’s brush, orientalism appears simultaneously as an instrument of domination and as an awareness of the other. Isidore PILS Chef arabe, vers 1861, Coll. particuliere, © Courtesy Galerie Talabardon et Gautier Eugene GIRARDET Cafe arabe © Musee d’Orsay Ph. RMN-H. Lewandowski

Theodore CHASSERIAU, Interieur juif a Constantine, 1851, photographie © Musee de Grenoble THEODORE CHASSERIAU (1819 – 1856) Age de vingt-sept ans, Theodore Chasseriau se rend en Algerie en 1846. Sa naissance aux Antilles (Haiti), d’un pere francais et d’une mere antillaise, le predispose, assure-t-il, a comprendre l’ame orientale. Eleve d’Ingres, il admire Delacroix sans posseder sa fougue. Comme lui, il s’attache davantage a peindre les types humains que la nature. Nombre de ses ? uvres, qu’il s’agisse de sujets purement orientaux, de scenes religieuses ou autres, resteront marquees par son voyage algerien.

Son sejour en Algerie de mai a juillet 1846, pendant lequel il voit surtout Constantine et Alger, est une revelation. L’excitation de la decouverte se traduit dans ses carnets ou l’on trouve souvent ce « ne pas oublier», presque pathetique, qui rejoint la furie de notations remarquee chez Delacroix. Gustave de BEAUCORPS Biskra, camp nomade © Musee d’Orsay / Ph. RMN-H. Lewandowski L’A LGER I E Section 7 E T Section 7 Section 6 Section 1 Section 2 ROMENT I N Section 3 Section 5 Section 4 SEC T I ON 4 4 > F SEC ROYAUME ARABE ? LA FIN DE LA CONQUETE Apres quinze ans de lutte contre ’occupant, Abd el-Kader se rend au duc d’Aumale en 1847. En depit des promesses qui lui avaient ete faites, Abd el-Kader se voit interne, avec sa suite, successivement a Toulon, puis a Pau, puis a Amboise. Ce sera le Prince-President, Louis-Napoleon Bonaparte, qui, en 1852, lui permettra de rejoindre le Moyen-Orient. Pendant les annees 1850, la meurtriere « pacification » s’etend vers le Sud, pour proteger les populations des exactions des « pillards sahariens ». Ainsi la Kabylie – qui avait su conserver son autonomie pendant les siecles de domination ottomane – est-elle brutalement soumise au pouvoir francais.

Les peintres militaires des annees 1850 au service de la propagande coloniale, a l’instar d’un Theodore Devilly peignant Le General Randon en Kabylie, montrent l’humiliation militaire comme l’affront religieux : Vernet peint Premiere messe en Kabylie. Jules MAGY Moisson en Kabylie © Musee de Chaumont / Ph. C. JOBARD T I ON L’EMPEREUR DES ARABES Devenu Napoleon III, le chef d’Etat francais caresse l’idee d’un « royaume arabe » : « L’Algerie n’est pas une colonie (…), mais un royaume arabe (…) et je suis aussi bien l’empereur des Arabes que celui des Francais », declare-t-il a differentes reprises. Je refuse d’infliger [a la population arabe de l’Algerie], le sort des Indiens d’Amerique du Nord, chose impossible et inhumaine », dit-il encore. La grande idee de Napoleon III – qui s’etait fait naguere le chantre d’un « cesarisme democratique » – lui vient d’un disciple de Saint-Simon, Ismael Urbain. Pour celui-ci, il convient, en Algerie, de laisser la terre aux « indigenes » et de confier l’industrie aux Europeens ; il developpe ses idees dans un ouvrage intitule L’Algerie pour les Algeriens. L’empereur se rend a Alger : « Traitez les Arabes, au milieu desquels vous devez vivre, comme des compatriotes! , declare-t-il aux colons. Une loi autorise les musulmans qui en font la demande a acquerir la nationalite francaise. Un projet de loi devrait garantir la propriete de la terre aux tribus. La defaite de la France, en 1870, sonnera le glas de cette politique. de vie et n’ont de cesse que de comprendre et de connaitre le pays. D’autres encore se convertissent a l’islam, tel Etienne Dinet – devenu Nasr ed-Din – qui rendra compte, dans un bel ouvrage, de son Pelerinage a La Mecque. Dinet, s’impose par l’importance et le caractere novateur de sa production.

Il etudie la vie des oasis et le quotidien de leurs habitants. Pour la premiere fois, la vie orientale est depeinte sans reference a l’Antiquite. Les corps sont en mouvement, les instantanes de vie decoupes de maniere quasi-photographique. A l’image de ces tableaux desormais empreints de vie, les scenes de jeux Blida Biskra Laghouat Constantine Algerie EMPATHIE FLAGRANTE Comme le souligne Stephane Guegan, commissaire scientifique de l’exposition, « cette noblesse de la “race arabe”, (…) que Napoleon entendait preserver de toute contamination moderne, avait deja trouve, u fond, dix ans plus tot, quelques avocats eloquents, le general Daumas ou le peintre Fromentin. » Une empathie flagrante, denuee d’exotisme et meme de pittoresque, inspire de la sorte de nombreux artistes et, parmi eux, des peintres. Certains font choix de s’installer en Algerie, en adoptent le mode « Penetrer plus avant qu’il n’est permis dans la vie arabe me semble une curiosite mal entendue. Il faut regarder ce peuple a la distance ou il lui convient de se montrer : les hommes de pres, les femmes de loin ; la chambre a coucher et la mosquee, jamais . » Fromentin VOYAGES D’EUGENE FROMENTIN 846 Du 3 mars au 18 avril, il accompagne son ami peintre Charles Labbe a Blida. 1848 Il decouvre Constantine puis Biskra avec son ami peintre Auguste Salzmann. 1852-1853 Il est le premier peintre a visiter Laghouat, puis Tadjmout et Ain-Madhy, apres l’assaut donne par le general Pelissier. Eugene FROMENTIN Lisiere d’oasis © Doha, Qatar, Arab Museum of Modern Art d’enfants sont l’un des themes de predilection de Dinet, avec les femmes et les plaisirs sensuels, qu’il celebre sans hypocrisie : les Ouled Nail sont le sujet de plusieurs toiles, de meme que les adolescents amoureux.

On a tant glose sur la « complicite objective » qui liait ces hommes avec les forces d’occupation, sans lesquelles leur presence eut ete impossible en ces lieux, que le sujet parait aujourd’hui depasse. Ce qui importe, en l’occurrence, est la qualite des ? uvres : le respect de l’Autre, des m? urs de l’Autre, de la terre de l’Autre, tels qu’ils transparaissent dans certains des tableaux – bien certainement, pas dans tous – que nous ont laisse ces peintres, orientalistes ou non. « Et ces paysages tranquilles, ces m? urs austeres, ces bergers paisibles, ces fumees qui montent pres des tentes, reportent l’esprit vers des temps bibliques. Guillaumet Eugene FROMENTIN Bergers kabyles © Musee du Louvre / Ph. RMN-C. Jean DEMI-TEINTES C’est ainsi que peuvent etre regardees les toiles d’Eugene Fromentin. Le peintre rejette le pittoresque, la violence, affectionne les demi-teintes, constate la predominance des gris. C’est ainsi que de nombreux dessins sont executes sur papier gris, qu’il s’agisse de vues d’Alger ou de Laghouat. De formation tres classique, Fromentin analyse avec une attention aigue, mais avec calme et sincerite, la lumiere et les subtilites de la nature algerienne, notamment du desert.

Fromentin veut, a la difference des orientalistes, acquerir un style libere de l’anecdote. Peintre anthropologue respectueux, il s’illustre par des scenes de chasse au faucon et de la campagne kabyle, une serie de caravanes flamboyantes et des cavalcades dans la lumiere laiteuse du Sahara. Fromentin est le peintre-poete de la vie nomade sous la tente. ANTHROPOLOGIE NATURELLE Avec un tout autre style et une perseverance remarquable, Gustave Guillaumet met sa tres grande technique et les prouesses de sa palette au service d’une anthropologie « naturelle ». Il eint en Algerie pendant plus de vingt-cinq ans, semble vouloir percer avec pugnacite le secret d’une alterite qui le fascine et devant laquelle il parait s’effacer. Il s’interesse au desert, comme au travail des champs, mais adopte finalement une tradition idealiste, proche de Millet : l’appel des temps bibliques. Eugene FROMENTIN Chasse au faucon en Algerie © Musee d’Orsay / Ph. RMN-H. Lewandowski “Algeria is not a colony … but an Arab kingdom … and I am the Emperor of the Arabs as I am the Emperor of the French”, declared Napoleon III in Algiers in 1860.

Influenced by the philosophy of Saint-Simon and shocked by the abuses at the hands of the army and the settlers, Napoleon III tries to lead a pro-Arab policy. He releases Abd elKader in 1852- however the latter is sent to Damascus in exile -, and allows Algerian Jews and Moslems in 1865 to claim French citizenship. On the field, the situation is pretty different. Settlers and the army keep on abusing the population physically, by occupying the land and symbolically, by trying to convert the population: Horace Vernet paints Premiere messe en Kabylie.

Fromentin is the painter of the Arab kingdom: he paints Algerians hawking, caravans and cavalcades in the Sahara, nervous horses. For the first time, in Fromentin’s canvasses, Algerians appear as a noble and distinguished people with a civilization and manners worth admiring. EUGENE FROMENTIN (1820 – 1876) Peintre autant qu’ecrivain, Fromentin se sent attire par l’Orient. Il se rend en Algerie, a plusieurs reprises pour de longs sejours, en 1846, 1848 et 1852-53. Passionne de couleurs, refusant l’exotisme, Fromentin impose une reduction chromatique aux representations d’Orient, meme saturees de lumiere.

Il ne place rien plus haut «dans la peinture moderne» que «l’accord (…) et la simplicite de ces trois couleurs dominantes (…) le blanc, le vert et le bleu», qui sont celles, en fait, des paysages du Sahel. De son experience sahelienne, Fromentin rapportera egalement un livre, Une annee dans le Sahel, qui sera publie en 1858 et lui vaudra les eloges de SainteBeuve, de George Sand et de Michelet. Peu d’artistes ont ? uvre, mieux que Fromentin, pour faire connaitre et pour donner a voir la terre d’Algerie dans sa grandeur et sa simplicite tout a la fois.

Une terre que, d’Alger aux confins du desert, en passant par les montagnes de Kabylie, Fromentin s’est employe a decouvrir comme nul peintre avant lui. Gustave GUILLAUMET La source du figuier a Ain-Kerma, © Pau, musee des Beaux-Arts, Ph. J. -C. Poumeyrol LGER I E Section 7 Section 7 Section 6 Section 1 Section 2 I LLAUME T Section 3 Section 5 Section 4 SEC T I ON 5 « Cinq jours apres , le 28 fevrier 1859, j’arrivais a El-Kantara, sur la limite du Tell de Constantine, harasse, transi, traverse jusqu’au c? ur, mais bien resolu a ne plus m’arreter qu’en face du soleil indubitable du sud. Fromentin 5 > GU E T L’A PLEIN SUD LES TERRITOIRES DU SUD Biskra prise en 1849, Laghouat en 1852… Des que le Sud s’ouvre, les peintres s’y precipitent, Fromentin en tete. A la fin du XIXe siecle, le Sud est un hivernage prise par les peintres, qui confrontent leur palette a la lumiere du desert. Ils se rendent a El-Kantara, sous les derniers contreforts des Aures, et y peignent les caravanes. El-Kantara donne acces a l’oasis de Biskra, destination privilegiee des artistes. Bou Saada, au sud d’Alger, n’attire les peintres qu’apres 1880.

Etienne Dinet s’y accomplit personnellement et Armand Pascal-Adolphe-Jean DAGNAN-BOUVERET Tete de femme Ouled Nail © Musee d’Orsay / Ph. RMN-G. Blot T I ON Point y developpe son travail sur la lumiere. Quant a Laghouat, premiere oasis au seuil du grand desert, Fromentin y parvient lors de son dernier sejour en Algerie. Sa representation de la rue Bab-el-Gharbi a Laghouat en 1859, representant la ville decimee par la conquete, tranche par rapport a la rutilance des tableaux orientalistes traditionnels : le vide et le silence resonnent.

SEC Eugene FROMENTIN Une rue a Laghouat © Douai, musee de la Chartreuse / Ph. RMN PLUS AU SUD, L’IDEAL ABSOLU DES TERRES VIERGES «Cette subite apparition de l’Orient par la porte d’or d’El-Kantara, m’a laisse pour toujours un souvenir qui tient du merveilleux. » Fromentin Les peintres, qui partent en expedition vers le Sud, sont a la recherche d’espaces epargnes par la colonisation, demeures aux « temps bibliques » et qu’il faut peindre avant qu’ils ne disparaissent a leur tour, tout comme ils sont en quete de la lumiere.

D’ou le tropisme meridional d’un Guillaumet qui travaille entre BouSaada, Biskra, el-Kantara et Laghouat de 1862 a 1887. Guillaumet, tentant de renouer avec les m? urs et coutumes des anciens, peint avec attention les artisans et les metiers traditionnels : la Cardeuse de laine a Bou Saada en est un vibrant exemple. Les peintres sont en effet a la recherche d’authenticite, tel Charles Landelle represente une femme d’El-Kantara faconnant une poterie. Autre rencontre dans le Sud, celle des femmes. A la campagne, elles sont debarrassees de la contrainte du voile et les artistes peignent a loisir leurs visages.

Et puis, il y a les Ouled Nail, ces femmes originaires des regions montagneuses proches de Bou Saada, danseuses et prostituees qui se laissent peindre a l’envi. Les artistes celebrent « l’idole voluptueuse, la courtisane biblique couverte d’amulettes et de signes », comme l’indique justement Leon Lehureaux dans Filles du Djebel. A l’image de l’Ouled Nail peinte par Dagnan-Bouveret, les danseuses revetent une superposition de robes et de voiles sur des corsages de mousseline blanche et arborent une haute tiare d’or cisele lorsqu’elles viennent poser.

Dans le Sud, tous les sens des peintres sont combles. Gustave GUILLAUMET Laghouat, Sahara algerien © Musee d’Orsay / Ph. RMN-H. Lewandowski Blida Oran Laghouat Biskra In 1849, the French troops take Biskra and the South begins to open to artists, who rush there, looking for more colours, lights and landscapes. Bou Saada, Laghouat oasis, ElKantara are favoured by the painters, who try to discover biblical sceneries, before they disappear. Guillaumet and Landelle paint all sorts of craftspeople: carders, weavers, potters are represented in a very realistic style.

In the South, painters also meet women, who are not veiled as they work in the fields. For once, they can easily paint women faces. And, above all, they discover the Ouled Nail, dancers and prostitutes from the mountains close to Bou Saada, who accept to pose for the painters wearing their most precious garments. As the writers of that time, painters are fascinated by the mysteries of the South. Algerie Gustave GUILLAUMET (1840 – 1887) Gustave Guillaumet est ne en 1840. Il etudie a l’Academie des Beaux-Arts de Paris et obtient le second prix de Rome en 1861.

Il part pour l’Algerie en 1862. Il y sejourne plusieurs fois et pousse l’audace jusqu’a adopter la facon de vivre des autochtones, notamment a Biskra. Comme Fromentin, il acquiert une double renommee de peintre et d’ecrivain. Il relate ses experiences dans ses ecrits (publies en 1888) et peint des scenes du Sahara, en mettant en avant le respect profond qu’il eprouve pour les populations dont il partage l’existence. Son ? uvre temoigne de la presence d’un courant relevant du realisme social parmi les peintres orientalistes. Il fut certainement celui qui apporta a la epresentation de ces interieurs ksouriens le plus de science de la lumiere, mais aussi de sensibilite. VOYAGES DE GUSTAVE GUILLAUMET Guillaumet sejourne vingt-cinq ans en Algerie, notamment a Biskra en 1862, puis a Laghouat en 1877 apres de courtes escales a Oran et a Blida. Section 7 Section 7 Section 6 Section 1 Section 2 Section 3 Section 5 Section 4 SEC T I ON 6 L’aspect immacule d’Alger a toujours frappe les visiteurs europeens. Pour les premiers voyageurs, la ville apparait depuis la mer, comme une carriere de marbre blanc. Alger est une source d’inspiration pour les peintres comme pour les ecrivains.

Les portes, les mosquees, la blancheur de la Casbah inspirent Fromentin des 1853. Le port draine egalement l’interet des artistes ; et pour cause : la ville s’est construite des l’Antiquite autour de celuici et, sous les corsaires, la ville en a tire l’essentiel de sa subsistance. ALGER, ETUDE DE LUMIERES C’est depuis la ville et vers la mer que se tournent les peintres a la recherche de nouvelles lumieres, en rupture avec l’ecole orientaliste traditionnelle. Inconsciemment peut-etre, les peintres de la lumiere refletent un nouvel Orient, calme et colonise.

Les « peintres d’Alger » comme Lebourg et Seignemartin, ne purifient pas la palette orientaliste, mais ils banalisent la vision d’Alger, ville pacifiee, bout de France de l’autre cote de la Mediterranee, d’ou le reproche de Jean Alazard, qui les accuse de peindre le port d’Alger de la meme maniere que celui de Rouen. Seignemartin et Lebourg sont les premiers a peindre Alger, paysage oriental, de maniere moderne, depourvue de fantasmes. D’autres conservent un regard plus traditionnel, alors meme qu’ils utilisent les dernieres nouveautes technologiques de l’epoque.

Dagnan-Bouveret et son mentor en peinture, Jules Alexis Muenier, sejournent a Alger en decembre 1887 et, armes d’appareils photographiques, fixent differents aspects de la ville et de ses habitants. Pour tous, l’etude de la lumiere est un moteur. «Alger est batie en amphitheatre sur un versant escarpe, en sorte que ses maisons semblent avoir le pied sur la tete les unes des autres. Rien n’est etrange pour un ? il francais comme cette superposition de terrasses couleurs de craie. » Theophile Gautier The whiteness of Alger la blanche always strikes travellers arriving by sea.

Painters, who study the light, such as Lebourg and Seignemartin, focus on the harbour. They use impressionist methods, painting it at different times of the day to capture light variations. They are the first to paint Algiers in a modern fashion, far from the orientalist fantasies. Others turn to the inside of Algiers, the upper part of the town. Painters of the daily life represent street scenes, crafts and craftspeople, but their favourite theme is the cafe maure, where men socialize and rest. Artists also try to paint the inaccessible: women. They are represented as furtive shadows in the street or languishing on ouse roofs. DU PORT A LA CASBAH La ville et la vie quotidienne font egalement l’objet de nombreuses ? uvres. La Casbah deconcerte, par son architecture comme par son activite, etrange melange de torpeur et d’effervescence. L’ancienne ville d’Alger s’etage entre la ville basse, El Outha, la plaine ou se situe le quartier de la marine, et la ville haute qui suit la topographie du djebel, la montagne, et descend vers la mer en pentes fortement inclinees, par de longs escaliers et de petits passages tortueux, ou seuls anes et chameaux peuvent charrier les marchandises.

Outre les carrefours et leurs vendeurs ambulants, les venelles et leurs petits artisans, le theme principal, auquel tous les peintres s’essaient, est celui du cafe maure. Installations souvent rudimentaires, les hommes y passent de nombreuses heures. C’est souvent le seul espace de vie, offrant une certaine mesure d’intimite, auquel les peintres hommes et etrangers peuvent avoir acces. Les artistes chercheront aussi a figurer ce qui leur est inaccessible. La quete de la figure feminine, ombre furtive dans la rue ou silhouette epanouie des terrasses, devient quasi obsessionnelle, illustrant maints fantasmes.

Albert LEBOURG L’Amiraute d’Alger, 1875 © Alger, musee national des Beaux-Arts / Ph. M. -C. Cheriet ALBERT LEBOURG (1849 – 1928) Ne en Normandie en 1849, Albert Lebourg etudie les beaux-arts a Rouen et accepte un poste de professeur de dessin a Alger, ou il reside de 1872 a 1877. La rencontre en Algerie avec le peintre Jean Seignemartin est decisive. Au contact de ce peintre, Lebourg s’adonne a de nombreuses etudes de lumiere avec pour cadre principal le port d’Alger ou les murs de la Casbah.

Il developpe alors une touche preimpressionniste : il valorise, comme bien des peintres de sa generation, les effets lumineux, l’enveloppe aux depens des details, l’atmosphere plutot que le ton local. Son experience algerienne s’apparente a celles menees en France par Monet et Renoir depuis la fin des annees 1860 : il peint l’Amiraute a differentes heures de la journee comme Monet peint la cathedrale de Rouen sous differentes lumieres. Lebourg meurt a Rouen en 1928. Gustave de BEAUCORPS Alger : Mosquee de la pecherie © Musee d’Orsay / Ph.

RMN-H. Lewandowski De la place du Gouvernement, le peintre Jean Seignemartin disait : « Elle est vraiment plus blanche que la blanche hermine ». SEC T I ON 6 ; LEBOURG Alger accueille notamment de nombreux artistes provencaux. Etienne Martin, outre son tableau Dans la Casbah, etudie architecture et jeux d’ombre, peignant la rue des Abencerages a diverses heures de la journee. E T ALGER LA BLANCHE L ’ALGER I E L’A LGER I E Section 7 E T Section 7 Section 6 Section 1 Section 2 N O I R Section 3 Section 5 Section 4 7 ; RE SEC T I ON 7

RENOIR ET L’ALGERIE des pistes en Italie ainsi qu’en Algerie. Comme ses predecesseurs, il vient y chercher la couleur et la lumiere : blanc eclatant, vert luxuriant. Dans ses lettres, on le sent abasourdi par les couleurs d’Alger et de la campagne algeroise : «en Algerie, j’ai decouvert le blanc. Tout est blanc, les burnous, les minarets, la route. » Renoir est a la fois un orientaliste occasionnel – il est surtout le peintre de la vie moderne parisienne – et un peintre d’escale : il ne s’aventure guere hors d’Alger, ville europeanisee.

A Alger, il peint les memes scenes que ses predecesseurs : des paysages et des portraits, mais avec une patte impressionniste, reflechissant l’eclat qu’apporte la lumiere eclatante de l’Afrique du Nord aux paysages et aux villes. Ce n’est pas tant le sujet qui lui importe, mais bien la facon dont la lumiere le baigne. Ainsi dans sa representation de la mosquee Sidi Abd el-Rahman et son escalier, il ne s’embarrasse pas de details : il tient avant tout a rendre les couleurs chaudes et la luxuriance du jardin de la mosquee. Autre lieu qui a fascine le peintre : le Jardin d’essai.

Renoir en peint quatre vues, dans le droit fil de la methode impressionniste des suites d’? uvres consacrees a un meme lieu. C’est dans la toile intitulee Champ de bananiers, que Renoir manifeste son sens de la composition avec la plus grande hardiesse. Il deploie une tapisserie de feuilles de bananiers d’un bord a l’autre de la toile, un peu comme une verdure flamande, mais avec une inflexion moderne. De fait, la partie centrale prefigure presque le all-over des expressionnistes abstraits. Cependant, le paysage reste empreint de realisme : on y reconnait distinctement la ville d’Alger. Pour la premiere fois, une quinzaine des ? vres algeriennes de Renoir, sur la trentaine qu’a peintes l’artiste, sont presentees en France et revelent, derriere l’impressionniste de renom, un orientaliste a la profondeur insoupconnee, comparable a un Delacroix ou a un Matisse. Retrospective importante puisque pres de la moitie de ces toiles nous viennent d’outre-Atlantique. SEC T I ON Pierre-Auguste RENOIR Madame Clementine, Valensi Stora (L’Algerienne) © Fine Arts Museums of San Francisco L’ALGERIE REVEE Renoir s’est rendu a deux reprises en Algerie, en mars 1881 et mars 1882, demeurant a Alger et visitant les proches alentours de la capitale.

Sa fascination pour l’Afrique du Nord, elle, est beaucoup plus ancienne que ces deux voyages. Des le debut des annees 1870, il peint, en studio, des modeles d’inspiration algerienne. La mode orientaliste et le deguisement sont alors en vogue. Renoir y sacrifie, mais il est bien conscient qu’il ne s’agit la que d’un travestissement. L’admiration que le peintre voue a Delacroix et Courbet est evidente, tout particulierement dans le portrait d’une Femme d’Alger, concu comme un hommage au tableau de Delacroix, Femmes d’Alger dans leur appartement, tenu par Renoir pour « le plus beau tableau du monde ».

Renoir a encore croise la route de l’Algerie en peignant, en 1872, un somptueux portrait de Madame Clementine Valensi Stora, originaire d’Alger et epouse du proprietaire du magasin parisien de curiosites orientales Au Pacha. L’Orient s’installait alors a Paris. Mais en venant a Alger, l’une des intentions de Renoir etait de peindre des portraits, notamment de femmes, ces derniers etant fort prises des amateurs parisiens. L’entreprise se revele plus difficile que prevue, les femmes d’Alger, heritieres d’une tradition ou la representation humaine est proscrite, etant peu enclines a poser devant un etranger, qui plus est chretien !

Renoir se tourne donc vers des modeles : Francaises rousses, Espagnoles brunes ou Juives algeriennes. Impossible cependant de deviner l’identite des modeles dans les portraits d’atelier de Renoir : ni leur physique, ni leur costume, ne permet de determiner leur appartenance ethnique avec quelque certitude. Renoir est l’artiste antiethnographique par excellence ; ainsi sa Jeune Algerienne etait peut-etre algerienne, mais il est impossible de le certifier. Renoir lui donne le meme teint de peche laiteux et les memes joues rondes qu’a ses Parisiennes, se bornant a foncer un peu la teinte de ses sourcils et de ses cheveux !

Faute de trouver assez de modeles a son gout, Renoir realise des etudes dans la rue, au contact des femmes et des enfants. Ainsi procede-t-il pour peindre ses Types algeriens, toile qui presente sept tetes de femmes et de petits enfants et la silhouette entiere d’un homme en burnous, ou encore pour sa Vieille femme arabe. Ces etudes du petit peuple sont comparables au travail de Renoir sur les Gitans et les enfants paysans. De tous les peintres qui ont fait le voya