Commentaire hume

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Hume, Traite de la nature humaine, I, IV, 6 Commentaire de l’extrait Le premier paragraphe de notre extrait est une attaque contre la these cartesienne de l’identite personnelle etablie par l’activite de la pensee (ou ce que nous pourrions appeler, en termes anachroniques, la conscience reflexive). On en trouve la demonstration dans la Seconde Meditation, « De la nature de l’esprit humain ; et qu’il est plus aise a connaitre que le corps ». Ce que Hume a lu dans cette Meditation et qui a retenu son attention, c’est d’abord l’immediatete et l’evidence avec laquelle Descartes rend compte du « Ergo sum, ergo existo ».

Ce qui n’est pas immediatement remis en question par Hume, c’est l’existence du sujet et le fait que celui-ci aie la pensee pour attribut ; comme lorsque Descartes ecrit « je trouve ici que la pensee est un attribut qui m’appartient » (p. 77). Je suis bien en train de penser quand je met en oeuvre le doute radical, et ce je c’est bien moi. Ce que Hume se refuse a admettre ici, c’est que l’ame soit le principe d’individuation de l’homme. Il se refuse a admettre que la conscience soit si limpidement reflexive : Hume ne

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croit pas que nous soyons a nous-memes immediatement transparents.

Ce qui sera nomme plus tard dans la tradition philosophique l’activite reflexive de la conscience, pour Descartes elle est immediate. Mais surtout elle est continue, c’est-a-dire que la conscience se revele comme phenomene homogene et quasi persistant dans le temps (au sens scientifique du terme) : « Je suis, j’existe : cela est certain ; mais combien de temps ? A savoir autant de temps que je pense » (p. 77). Cette notion de persistance dans le temps se rapporte a ce que l’on appelle le critere de continuite spatio-temporelle, c’est-a-dire un des criteres classiques de l’identite l’identite comme notion existentielle est mise en evidence par Aristote dans la Metaphysique). La conscience ainsi concue ne peut en effet qu’etre le siege du moi, c’est a dire le principe determinant de l’identite : ce que l’on appelle proprement un principe d’individuation. Meme la refutation s’appuyant sur les passions comme force de dispersion du moi se heurte a la conception cartesienne des passions : celles-ci ne seraient, selon Descartes, qu’une preuve de plus de mon identite, de par le fait qu’elles sont l’union vecue de l’ame et du corps (Les Passions de la l’ame, rticles 27, 28 et 29). C’est cette conception du moi que Hume s’applique a refuter dans la suite du texte. Mentionnons la presence d’une seconde critique, sous-jacente a la refutation conceptuelle : une critique de la methode par laquelle Descartes etablit les concepts. Pour Hume, Descartes presente les points fondamentaux de sa reflexion comme des evidences (la rhetorique cartesienne, dans la Seconde Meditation, est parsemee des termes « evidence », « immediatete », « sans difficulte », « je suis certain au moins de cela ») ; c’est aux yeux de Hume un aveu de non philosophie, une strategie de ontournement. Tandis que lui-meme cherche a tout fonder, tout inferer par la preuve pour valider quelque assertion que ce soit (Enquete sur l’entendement humain, IV « Doutes sceptiques », deuxieme partie). La longue phrase qui cloture le premier paragraphe de notre extrait est caracteristique du style de Hume : mettre en avant par une sorte d’humour caustique, une ironie par l’absurde, les insuffisances dans le cheminement de pensee du camp adverse. Il est important de cerner cet aspect militant du texte, car toute une partie de la stylistique du Hume y est dediee, omme lorsqu’il « ecarte certains metaphysiciens de ce genre » ; le deictique pejoratif etant un des outils polemiques recurrents sous sa plume. Le second paragraphe enonce la theorie des idees de Hume, a savoir que toutes les perceptions se ramenent a deux genres distincts : les impressions et les idees. C’est en leur degre de vivacite, leur force sensible, que reside leur difference. Les sens commencent par procurer a l’esprit une sensation. Puis l’intellect reflechit, c’est a dire qu’il en fait une copie, qui reste apres la disparition de l’impression : ’est l’idee. Pour Hume, la conscience qui devient conscience de soi, c’est donc l’idee. A part les impressions et les idees, il n’y a pas, pour Hume, d’autres perceptions de l’esprit possible. Or le moi ne peut etre l’objet d’aucune impression claire et distincte : pour Hume, le moi est ce en quoi viennent s’echouer les impressions, c’est un receptacle. La ou Descartes ne voit que principe d’unification et d’homogeneite, Hume voit l’heterogeneite et la dispersion, l’accumulation et la bousculade des impressions dans le « theatre » de l’esprit. Pour Hume, l’esprit ne eut pas, en quelque sorte, copier l’idee du moi a partir de nos impressions. A propos de cette metaphore du theatre, Hume precise que nous ne savons rien quant au lieu de la representation, ni quant aux materiaux utilises. La prevention est de taille puisque toute l’entreprise du philosophe consiste a rechercher les causes les plus generales des phenomenes, tout en sachant que nous ne pourrons jamais remonter aux causes premieres : c’est ce que nous apprend le « scepticisme modere » de Hume. Non content de demontrer qu’une idee claire et distincte du moi ne peut etre tablie par l’activite de la pensee (ou, en termes anachroniques, que la conscience reflexive n’est pas un principe suffisant d’individuation personnelle), Hume entreprend dans la suite du texte de mettre en evidence le mecanisme a l’origine de la meprise. Ce mecanisme, il le nomme comme en passant des la premiere ligne de notre extrait, alors qu’il s’agit surement de l’une des cles permettant de comprendre l’ensemble de sa pensee. Cette cle, c’est l’imagination : cette « propension » que nous avons a attribuer a certaines choses (en l’occurrence la pensee) des pouvoirs u’elles n’ont pas (en l’occurrence la capacite de synthetiser toutes nos perceptions particulieres en un moi homogene et transparent a lui-meme). Ce moi est une « meprise ». Celle-ci vient de ce que nous unifions des phenomenes particuliers, relies mais distincts, parce qu’une « certaine ressemblance » entre eux nous fait croire qu’ils sont en fait un seul et meme phenomene. Nous pourrions parler de myopie de l’imagination quant a nos perceptions particulieres ! Nous voyons bien comment la persistance dans le temps concue par Descartes, est comprise par

Hume comme une operation de l’esprit, nous renvoyant a son analyse de la causalite (par exemple, Enquete sur l’entendement humain, VII « L’idee de connexion necessaire ». Ainsi le moi, l’ame, sont pour Hume des produits de l’imagination. Il ne nie pas que je sois un etre naturel vivant avec la pensee pour attribut, ni que je sois a l’origine de la production de mes perceptions et de mes idees. Mais il refuse de concevoir un sujet homogene et de lui attribuer une conscience qui lui donnerait a tout moment un acces a lui-meme, comme s’il etait un objet simple de onnaissance. On peut se rejouir de ce Hume restitue au moi et a la vie perceptive toute leur complexite. On tire egalement tous les benefices de cette mise en evidence du role de l’imagination dans ce que nous pourrions appeler notre cartographie de la connaissance : la representation que nous avons a la fois du monde et de nousmemes. On peut cependant regretter que Hume n’ait pas voulu voir que nos perceptions particulieres ne sont pas si autonomes que cela les unes des autres. La lecture de Merleau-Ponty nous suggere qu’une action synthetique de l’appareil erceptif, comme de notre conscience reflexive peut s’operer. Meme si cette synthese se fait, la plupart du temps, de facon inconsciente, et c’est la toute l’ampleur du probleme philosophique souleve. Peut-on reprocher a un homme du XVIIIe siecle de ne pas avoir traite la question de l’identite personnelle a l’aune des questions soulevees par l’inconscient, ou encore de ne pas avoir ecrit La Phenomenologie de la perception ? Il n’en reste pas moins que le questionnement sceptique et empiriste de Hume sur le role de l’imagination dans nos operations de l’entendement fut une premiere pierre posee en ce sens.