Comment sexplique le geste criminel de thrse ?

Comment sexplique le geste criminel de thrse ?

?Therese Desqueyoux Comment s’explique le geste criminel de Therese ? 1) Une condition feminine blessee dans sa sexualite. Si l’on veut comprendre Therese, il faut remonter a l’origine. Elle n’a jamais connu sa mere morte au moment de lui donner le jour. Mauriac releve d’ailleurs plusieurs fois dans ce roman la frequence des deces feminins lors des couches. Ce risque ne fera jamais trembler Therese mais contribuera a creer en elle le sentiment d’une profonde injustice : la condition feminine marquee par les dangers de la maternite n’est pourtant pas reconnue ni appreciee a sa juste valeur par les males.

Cette orpheline n’a ensuite guere de contacts avec son pere, bien dispose cependant, mais maladroit et peu enclin a considerer une fille comme importante. Aussi n’est-il pas etonnant de le voir se comporter en pere absent placant son enfant en nourrice, puis en pensionnat, et l’eloignant a Argelouse au moment des vacances (suivant en cela les gouts de sa fille). Jamais le pere n’a conforte sa fille dans sa feminite, jamais il ne lui a reconnu charme ou intelligence. Ce pere « radical entete, mefiant », athee mais conservateur est « le seul homme superieur qu’elle connut ».

Cet « anticlerical » « pudibond » est un politicien cassant, un grand proprietaire et un

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industriel avise. Sa fille, quantite negligeable qu’il ne comprend pas, est au contraire rabaissee par sa misogynie caricaturale exprimee dans sa phrase favorite : « Toutes des hysteriques, quand elles ne sont pas des idiotes ». Therese se mefie de la sexualite, de l’attirance sensuelle et idealisee pour l’autre sexe. Elle ne croit pas au bonheur et a l’epanouissement dans le couple. Ses etudes au lycee l’ont orientee vers un realisme pessimiste : la vie est terne, les joies (trouvees d’ailleurs souvent dans les souffrances pures) sont tenues.

Anne, au contraire, a decouvert chez les religieuses les fievres du mysticisme qu’il est facile de devoyer du domaine divin vers l’attirance amoureuse. Therese envie les elans de sa jeune amie, mais au meme moment la juge futile, sinon sotte. L’amitie avec sa future belle-s? ur est peut-etre un amour saphique qui ne dit pas son nom. Comment rendre compte de l’association suivante dans la confession de Therese lorsqu’elle evoque son adolescence aux cotes d’Anne : « Etais-je si candide ? Tout ce qui precede mon mariage prend dans mon souvenir cet aspect de purete ; contraste, sans doute avec cette ineffacable salissure des noces » ?

Comment relier cet episode de la sexualite en construction a cette nuit de noce degradante sans supposer une autre affection a la sexualite encore indeterminee ? Plus loin, Therese se languit de l’absence d’Anne qui, par jeu ou par convenance, a decide d’espacer ses visites au point que Therese devient « cette jeune fille un peu hagarde ». Seule une telle affection peut expliquer le geste etrange de Therese qui a recu une lettre de sa jeune amie lui revelant sa passion pour Jean. Therese se livre alors a une ceremonie d’envoutement puerile en percant d’une epingle le c? r du jeune homme sur la photo qui est jointe au courrier, puis elle dechire les documents en menus morceaux et les jette dans les toilettes. Ce rituel de magie noire a sans doute deux significations : la jalousie et le signe d’un debut de possession. En tout cas, cette amitie avec Anne a fixe Therese sur la purete d’avant. Therese n’a pas de mots assez durs pour evoquer la nuit de noce, « ce que son corps innocent allait subir d’irremediable. Anne demeurait sur la rive ou attendent les etres intacts. Therese allait se confondre avec le troupeau de celles qui ont servi ».  Ce fut horrible… ». Therese a donc fait l’experience de l’avilissement, de la perte d’estime pour soi quand sa purete est degradee. Epouse peu epanouie, Therese simule le plaisir, ment a son mari « enferme dans son plaisir comme ces jeunes porcs charmants […] lorsqu’ils reniflent de bonheur dans une auge (« c’etait moi l’auge », songe Therese). » « Le desir transforme l’etre qui nous approche en un monstre qui ne lui ressemble pas. Rien ne nous separe plus de notre complice que son delire : j’ai toujours vu Bernard s’enfoncer dans le plaisir, – et moi je faisais la morte, omme si ce fou, cet epileptique, au moindre geste eut risque de m’etrangler. Le plus souvent, au bord de sa derniere joie, il decouvrait soudain sa solitude, le morne acharnement s’interrompait. Bernard revenait sur ses pas et me trouvait comme sur une plage ou j’eusse ete rejetee, les dents serres, froide ». A-t-on remarque que Therese fait l’experience d’une petite mort dans la relation sexuelle et que c’est Bernard qui est un « monstre » meurtrier ? Therese n’ayant pas ete une epouse comblee, ne peut se montrer a son tour une mere veritablement aimante.

Sa maternite renforce son sentiment d’etre prisonniere et attise les critiques de son entourage. 2) Revolte contre une societe provinciale etouffante Therese est cette terre aride qui attend l’eau. « J’ai ete creee a l’image de ce pays aride ou rien n’est vivant hors les oiseaux qui passent, les sangliers nomades ». Elle est aussi a l’image de ces animaux sauvages, symboles de liberte. Therese est isolee par sa famille qui la considere comme une excentrique, et refuse de ce fait la moindre confrontation.

Ce qui dans Jean seduit Therese, c’est justement « tant d’impudeur, cette qualite a se livrer… » « Cela me changeait de la discretion provinciale, du silence que, chez nous, chacun garde sur sa vie interieure […] Les c? urs ne se decouvrent jamais ». Tres vite, la vie familiale a Argelouse prend les allures d’un lieu clos, etouffant, pour tout dire d’une prison. « Le silence d’Argelouse ! […] il cerne la maison comme solidifie dans cette masse epaisse de foret ou rien ne vit hors parfois une chouette ululante (nous croyons entendre dans la nuit, le sanglot que nous retenions) ».

Argelouse, c’est les pins, le silence, l’ombre, le plomb, l’asphyxie, toutes les caracteristiques de la geole. Therese se sent prisonniere de la propriete a laquelle elle a ete sacrifiee. Les pins sont devenus sa prison : « Leur odeur resineuse emplissait la nuit ; pareils a l’armee ennemie, invisible mais toute proche, Therese sentait qu’ils cernaient la maison. Les gardiens dont elle ecoute la plainte sourde la verraient languir au long des heures, haleter durant les jours torrides, ils seraient les temoins de cet etouffement lent… »

Quand Therese se rappelle sa vie, plusieurs fois, c’est l’evocation de l’obscurite, d’un lieu clos, d’une asphyxie qui revient : « Des que je l’ [Jean] eus quitte, je crus penetrer dans un tunnel indefini, m’enfoncer dans une ombre sans cesse accrue ; et parfois je me demandais si j’atteindrais enfin l’air libre avant l’asphyxie ». « Elle traversait seule un tunnel, vertigineusement ; elle en etait au plus obscur ; il fallait, sans reflechir, comme une brute, sortir de ces tenebres, de cette fumee, atteindre l’air libre, vite ! vite ! Cette citation se situe juste avant le passage a l’acte criminel. Son rythme hache evoque un acte reflexe, un geste de survie avant l’etouffement total. La fumee rappelle tout autant les incendies qui embrasent l’horizon et apportent leurs nappes acres et fuligineuses que les volutes de la cigarette, la drogue de la jeune femme. En tout cas, ces vapeurs la mettent dans un etat second et appellent un ailleurs degage. Therese a l’impression d’etre espionnee dans cette maison tenebreuse ou il faut se refugier sous les assauts de la chaleur exterieure.

A la fournaise du dehors s’opposent les pieces fermees, froides et sombres comme la tombe. L’hiver, elles sont le refuge contre les intemperies, mais deviennent glaciales et restent tout aussi oppressantes. Elles demeurent le lieu clos ou couvent les passions, les medisances, ou s’affrontent les caracteres. « Jusqu’a la fin de decembre, il fallut vivre dans ces tenebres. Comme si ce n’eut pas ete assez des pins innombrables, la pluie ininterrompue multipliait autour de la sombre maison ses millions de barreaux mouvants ».

A l’oppose, Paris, la grande ville, attire comme le symbole de la vie libre que mene Jean : ville ou vivent et travaillent les intellectuels, ou l’on peut consommer a la terrasse des cafes, rouler en voiture dans le bois de Boulogne, etre anonyme dans la foule… 3) Expression d’une liberation feminine Therese se veut un esprit emancipe. Elle doit a son pere son agnosticisme et sa culture laique. Sa frequentation du lycee lui a permis d’exercer son esprit critique, mais aussi de cultiver un stoicisme qui bride sa vraie nature de passionnee.

Il faudrait aussi relever l’atavisme familial avec l’exemple de la grand-mere maternelle Bellade un jour partie pour on ne sait ou. Cette liberte qui refuse le conformisme social est soulignee par Jean : « Regardez, me disait-il, cette immense et uniforme surface de gel ou toutes les ames ici sont prises ; parfois une crevasse decouvre l’eau noire : quelqu’un s’est debattu, a disparu ; la croute se referme… car chacun, ici comme ailleurs, nait avec sa loi propre ; […] et pourtant il faut se soumettre a ce morne destin commun ; quelques-uns resistent : d’ou ces drames sur lesquels les familles font silence.

Comme on dit ici : Il faut faire silence… » Avec une cruaute innocente, Jean rappelle a Therese quel a ete le destin de cette grand-mere qui a disparu des albums familiaux et lui annonce quel sera son propre destin. Therese, contrairement aux usages de son epoque et de son milieu, s’est cultivee. Elle depasse son mari en intelligence, en finesse au point d’intimider, de decontenancer cet homme sur de lui, et de le faire douter de ses valeurs bourgeoises et terriennes. En femme emancipee, elle pratique l’usage de la cigarette. Ce comportement heurte de front les conventions de son milieu : d’abord elle contrevient ux attitudes attendues d’une femme bien elevee, et agit comme les femmes de mauvaise vie ; ensuite elle se comporte dangereusement dans un environnement tres inflammable ; meme si elle veille a ecraser soigneusement ses megots, elle defie la nature et l’ame avaricieuse de sa belle-famille. Therese est agnostique. Elle le doit a son pere, homme de gauche, qui lui a transmis ses positions radicales. C’est une difference notable avec sa belle-famille. Au debut de sa grossesse, « elle aurait voulu connaitre un Dieu pour obtenir de lui que cette creature inconnue, toute melee encore a ses entrailles, ne se manifestat jamais ».

Pourtant entre les Larroque laics et les catholiques La Trave existent de secretes affinites qui depassent le clivage de la foi. « La politique […] suffisait a mettre hors des gonds ces personnes qui de droite ou de gauche n’en demeuraient pas moins d’accord sur ce principe essentiel : la propriete est l’inepuisable bien de ce monde et rien ne vaut de vivre que de posseder la terre ». Pourtant elle hait les faux-semblants et les bonnes paroles dont se paient son pere et sa belle-famille. Il y a en elle une exigence de purete et de verite.

A l’oppose, pour Bernard et les siens, Therese est un monstre a cause de son education athee. Rien ne serait arrive « si elle avait cru en Dieu… La peur est le commencement de la sagesse ». Ainsi pour eux, la religion n’est pas cet appel inquiet d’un desir d’absolu, mais le garant d’un ordre contraignant qui emprisonne les ames dans leur mediocrite timoree. Therese n’est pas une Emma Bovary. Positive, elle ne s’evade pas dans des reves fusionnels, elle n’eprouve pas de curiosite ou de desir pour Jean.  Elle execrait dans les romans la peinture d’etres extraordinaires et tels qu’on n’en rencontre jamais dans la vie ». Elle percoit Jean comme un etre seduisant non par sa sensualite mais par son aura spirituelle. « Il etait le premier homme que je rencontrais et pour qui comptait, plus que tout, la vie de l’esprit ». Elle a percu tout de suite son « avidite de jeune animal », son « intelligence ». Il a conte fleurette a Anne pour lui permettre de rever plus tard dans sa « lugubre traversee a bord d’une vieille maison de Saint-Clair ». Jean est comme un double de Therese.

Il ne saurait se satisfaire d’une vie etriquee, il a connu des poussees religieuses et mystiques, mais a renonce a cette aventure car il s’en est senti indigne en raison de son impurete. Therese entend parler de foi d’une tout autre maniere, comme de ce qui pourrait combler son vide interieur. Autant Jean devient proche, autant Bernard s’eloigne : « Elle ne l’entendait pas, le corps et l’ame orientes vers un autre univers ou vivent des etres avides et qui ne souhaitent que connaitre, que comprendre – et selon un mot qu’avait repete Jean avec un ir de satisfaction profonde – devenir ce qu’ils sont ». « Ici, vous etes condamnee au mensonge jusqu’a la mort ». Jean revele Therese a elle-meme. Jean, c’est Mauriac jeune qui decouvre la liberte des etudes parisiennes et qui, dans son irresponsabilite, se montre cruellement inconscient. A la difference d’Anne qui est « une ame toute simple, a peine retive et […] bientot […] asservie », Therese se voit gratifiee de ce compliment : « je sens dans toutes vos paroles une faim et une soif de sincerite ».

Jean va exalter le desir de depassement et l’insoumission de Therese, il « niait qu’il existat une decheance pire que celle de se renier ». « Il pretendait qu’il n’etait pas de heros ni de saint qui n’eut fait plus d’une fois le tour de soi-meme, qui n’eut d’abord atteint toutes ses limites ». « Il faut se depasser pour trouver Dieu […] Cela oblige les meilleurs d’entre nous a s’affronter eux-memes […] il arrive souvent que ces affranchis se convertissent a la religion la plus etroite ». Mauriac presente ici la religion comme le combat ou se melent etroitement liberte et soumission non servile.

Il s’agirait de quitter les limites de sa prison personnelle pour entrer dans la soumission filiale a la volonte divine. Ces propos ont du retentir fortement dans l’esprit de Therese. Elle connait le prix de la saintete a laquelle elle ne peut encore adherer, mais elle n’est pas prete a renoncer a sa volonte erratique et se trouve ainsi preparee a quitter sa servitude intime par des voies instinctives et desordonnees. Son crime n’est pas passionnel et, en ce sens, Therese aggrave son cas aux yeux de son mari.

Pourtant Therese est habitee par un mal de vivre, une insatisfaction romantique ; elle se voit comme une terre assoiffee. Elle est inadaptee au monde rural et grossier auquel elle est destinee. Il y a chez elle une delicatesse de perception qui la rend etrangere a son entourage et qui va la pousser vers l’inconnu. Elle est habitee par un vide sideral. La mort ne lui fait pas peur comme a Bernard. « N’eprouves-tu jamais comme moi le sentiment profond de ton inutilite ? Ne penses-tu pas que la vie des gens de notre espece ressemble deja terriblement a la mort ? Pourtant cette jeune femme independante va dans un premier temps se refugier dans le mariage et abdiquer une liberte jugee menacante dans la prison de la famille. Elle est sans concession pour son entourage effraye de cette etrangete interieure provocatrice. Therese est la premiere deconcertee par cet etrange acte de soumission. D’abord elle a toujours su combien Bernard appartenait « a la race aveugle, a la race implacable des simples »7, ensuite elle avait entendu sa future belle-mere promettre « de la ramener a des idees saines ».

Surtout elle decouvre avec stupeur qu’elle est en partie semblable a ces gens qu’elle meprise : « Elle avait toujours eu la propriete dans le sang » au point que sa revolte future ne pourra etre assouvie sur les pins, par le jet d’une cigarette allumee dans les brandes seches. « Mais elle chassait cette pensee, ayant l’amour des pins dans le sang ; ce n’etait pas aux arbres qu’allait sa haine ». Cette avidite pour la possession de la terre nous garantit que son crime n’a pas des racines idealistes. Ce sera donc Bernard qui cristallisera les frustrations accumulees.

Continuant sa patiente introspection, Therese decouvre qu’elle cherchait « moins dans le mariage une domination, une possession, qu’un refuge. Ce qui l’y avait precipitee, n’etait-ce pas une panique ? Petite fille pratique, enfant menagere, elle avait hate d’avoir pris son rang, trouve sa place definitive ; elle voulait etre rassuree contre elle ne savait quel peril […] Elle entrait dans un ordre. Elle se sauvait. » Le jour de la ceremonie, le reveil est brutal : « Ce fut ce jour-la que Therese se sentit perdue ».  Au plus epais d’une famille, elle allait couver pareille a un feu sournois qui rampe sous la brande, embrase un pin, puis l’autre, puis de proche en proche cree une foret de torches ». Se developpe ainsi une thematique qui parcourt tout le roman, celle des passions, de la chaleur accablante, de l’incendie qui se tapit, de l’enfermement et de l’explosion. Therese fait donc l’experience traumatisante de ses contradictions. Elle est comme perdue entre deux mondes : celui de la tradition etouffante et celui des temps modernes, terre inconnue terrifiante a conquerir. Therese ne sait jamais quel chemin prendre.

Sa liberte l’embarrasse. Le jour du mariage par exemple, « rien de change, mais elle avait le sentiment de ne plus pouvoir desormais se perdre seule ». Therese est souvent presentee comme une possedee. Elle est habitee d’une force etrangere et en meme temps issue d’elle. Avant son mariage, « jamais Therese ne connut une telle paix – ce qu’elle croyait etre la paix et qui n’etait que le demi-sommeil. L’engourdissement de ce reptile dans son sein ». Plusieurs fois elle se manifeste sans raison, comme lors de cette promenade des fiances au cours de laquelle, Therese demande a Bernard si les fougeres contiennent de l’acide prussique.

Ce dernier lui repond innocemment : « Vous avez envie de mourir ? » De meme, des les premiers symptomes de la maladie de c? ur de Bernard, Therese qui administre du valerianate pense a la mort de son mari : « Quel hasard songeait-elle que cette mixture fut bienfaisante ! Pourquoi pas mortelle ? » Cette force qui la depasse ne peut etre rattachee seulement a l’atavisme, a une blessure et a une peur de se perdre. Nous sommes dans le mystere du Mal, le peche originel qui preexiste au c? ur de tout etre et que les circonstances actualisent.