Chaplin le dictateur

Chaplin le dictateur

UN DISCOURS DIDACTIQUE ? Charlie Chaplin, The Great Dictator. Discours final La volonte didactique de Charlie Chaplin dans The Great Dictator parait evidente. Il suffit de revoir le discours qui clot le film : il est clair qu’il excede la diegese, qu’il n’est pas uniquement destine aux soldats representes par le film, mais qu’il s’adresse directement a l’humanite toute entiere, qui constitue a l’epoque le public de Charlie Chaplin. Hors situation, ou en marge de celle-ci, ce discours reussit le tour de force de suspendre le film, de nous en faire oublier l’anecdote (qu’il clot sans la resoudre) et d’eviter la rencontre (l’affrontement ? Hynkel/Charlot que nous attendions tous. Cette rencontre aura lieu en fait par le biais de ce discours, mais ce dernier nous renvoie surtout au defi que Chaplin lance a Hitler plus qu’au rapport entre les deux personnages du film. Il semble en outre que ce discours deborde largement la simple volonte de donner une lecon, et qu’au-dela de ce qu’il dit, il depasse le cadre meme du film pour s’inscrire comme un geste exemplaire (definitif ? ) du personnage de Charlot. Si l’esperanto de la chanson “Titine” de Modern

Times avait donne d’abord une voix au personnage de

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Charlot, et un langage dont l’inintelligibilite venait ajouter a l’universalite de sa gestuelle, The Great Dictator lui donne la parole, pour la premiere et la derniere fois. Mais quelle parole ! Huit minutes de discours adresse directement et frontalement au spectateur, avec une maitrise de tribun au moins egale a celle du dictateur Hynkel. Huit minutes de discours pacifique et humaniste assene avec une force de conviction qui declenche autant d’enthousiasme que les discours guerriers du dictateur du film.

On peut certes prendre ce discours a la lettre et declarer comme certains critiques americains de l’epoque que Chaplin y “braque sur le public le doigt du communisme” [1]. Mais en regardant de plus pres cette sequence, on voit bien que si Chaplin utilise la les meme armes que celles de la propagande des dictatures, il s’efforce dans le meme temps d’en reveler les effets nefastes, qu’il en passe par le discours pour en montrer les limites et les dangers. QUI PARLE ? Charlot s’adresse d’abord d’egal a egal a son public – “Je regrette, mais je ne veux pas etre empereur.

Ce n’est pas mon metier. Je ne veux pas gouverner ni conquerir qui que ce soit”. Il parle ensuite de la radio qui lui permet de s’adresser a des millions de gens a travers le monde, invention dont “la nature meme est un appel a la bonte de l’homme, un appel a la fraternite universelle, a l’unite de tous”. Voila des mots qui pourraient aussi definir la nature du cinema tel que Chaplin le concoit. C’est donc un message de paix et d’espoir que Charlot va transmettre au moment ou on lui donne la parole, a l’instant ou la force des evenements l’oblige a parler. Mais s’agit-il encore de Charlot ?

Andre Bazin a souligne ce qu’il appelle “la decomposition du personnage “ qu’il distingue particulierement dans cette scene : “Dans ce plan interminable et trop court a mon gre, je n’ai retenu que le timbre envoutant d’une voix et la plus troublante des metamorphoses. Le masque lunaire de Charlot peu a peu disparaissait, corrode par les nuances de la panchromatique et trahi par la proximite de la camera que multipliait encore le telescope du “grand ecran”. En dessous, comme en surimpression, apparaissait le visage d’un homme deja vieilli, creuse de quelques rides ameres, les cheveux traverses de eches blanches : le visage de Charles Spencer Chaplin. Cette espece de psychanalyse photographique de Charlot reste certainement l’un des hauts moments du cinema universel” [2]. Il est vrai que le masque tombe lors de cette scene, qu’on oublie Charlot pour ne plus voir (et entendre) que Chaplin lui-meme, comme si le personnage ne pouvait resister a cette parole, au verbe voulu par l’auteur. Car si ce discours nous signifie en quelques mots le message eternel de Charlot, celui-ci ne peut que s’effacer au moment ou Chaplin prend rendez-vous avec l’Histoire et “regle son compte” a Hitler.

DIDACTIQUE DU DISCOURS Mais pour etre plus exact dans l’analyse de cette sequence, on remarquera que si Chaplin s’y substitue progressivement a Charlot, il finit par s’effacer lui aussi de l’image. Je veux parler de la toute fin du film : il y a d’abord un temps d’arret, vers la fin du discours, ou emporte par la force et la conviction qu’il met dans ses paroles, Chaplin leve le bras d’un geste brusque et provoque un tonnerre d’acclamations de la foule qui semblait attendre ce signal pour manifester son enthousiasme. Stoppe dans son elan, comme reveille de son eve, il parait soudain prendre conscience de la presence de cette foule qui l’ecoute et l’acclame (c’est d’ailleurs le seul instant depuis le debut du discours ou l’on voit cette foule en plan de coupe) ; hagard, notre tribun semble meme s’effrayer de la reaction qu’il provoque. Son poing leve est devenu le geste de l’homme surpris ou desempare qui se passe la main sur le crane pour se prouver qu’il a encore toute sa tete, qu’il est bien la, qu’il ne reve pas. Chaplin met a cet instant par le geste son discours a distance, semble s’en extraire en realisant qu’il a parle.

Cette “prise de conscience” soudaine vient rompre le discours et en changer la nature, emet comme un doute, non sur le contenu mais sur la methode meme du discours. On peut rapprocher ce discours final des discours de Hynkel, qu’on a vus precedemment dans le film. Le contraste est evidemment saisissant : la caricature du dictateur (qui apparait pour la premiere fois lors d’un discours) nous le montre en representation, maitre d’un auditoire qui lui obeit au doigt et a l’oeil (un simple geste lui suffit pour declencher ou interrompre les acclamations). Tout le comique de ces scenes est base sur ette mise en scene de la parole, ou le geste et l’imitation du langage tiennent lieu de discours, ou le fait d’avoir la parole l’emporte sur ce qui est dit. Le discours final de The Great Dictator n’est pas une parodie de discours : un message est clairement transmis, certes, mais Chaplin ne saurait s’en tenir la : s’il s’agit non seulement de donner un message de paix au moment ou les dictateurs la menacent, il s’y exprime aussi, dans le geste de mise a distance dont j’ai parle plus haut, quelque chose comme un doute sur la necessite d’en passer par le discours.

Faire un discours, si beau et plein d’espoir soit-il, ne suffit sans doute pas, il faut aussi souligner le geste du discours ; il faut dire et montrer le dire, avec ses grandeurs et surtout ses limites. Ce brusque coup d’arret marque d’ailleurs la fin du discours proprement dit. C’est le moment ou, passant a un autre registre et renouant avec l’anecdote du film, le tribun s’adresse non plus a la foule anonyme, mais a Hannah, le fiancee de Charlot (Paulette Goddard), pour lui delivrer directement (et nommement) son message d’espoir qui devient declaration d’amour.

Chaplin/Charlot disparait alors de l’ecran : on ne verra plus qu’Hannah, cadree en gros plan, qui entend cette voix qui s’adresse a elle, et lui repond en arborant le sourire de l’espoir qu’elle fait naitre en elle. C’est donc finalement par la voix que le lien se renoue entre le discours et le film, que la fusion s’opere, par dela l’image, entre Chaplin et Charlot un instant disjoints, separes le temps d’un rendez-vous historique. Ce qu’on retiendra, au bout du compte, c’est moins le contenu du discours que le geste inoui qu’il represente, le culot magistral dont il fait preuve.

A cause d’une moustache, dont Bazin a si bien parle [3], on attendait Chaplin sur le terrain de la caricature et du pamphlet, mais voila qu’il ne se contente pas de gifler Hitler, comme on le lui demandait, mais qu’il s’erige en donneur de lecon et aneantit au passage les idees bien pensantes qu’on attendait de lui. C’etait faire injure a Chaplin de l’attendre sur le terrain de la caricature [4]. C’est lui faire injure aussi que de juger son discours superflu et d’y voir une simple lecon d’humanisme. Si on doit ce film a une moustache, il fallait bien un discours interrompu pour nous l’expliquer.