Bac 2009 – serie l – francais – sujet

Bac 2009 – serie l – francais – sujet

Le sujet : Objet d’etude Le theatre : texte et representation Le sujet comprend : Texte A – Jean Rotrou, Le veritable Saint Genest (1647), Acte II, scene 4 Texte B – Moliere, L’Impromptu de Versailles (1682), Acte I, scene 1 (fin) Texte C – Jean Anouilh, La Repetition ou L’Amour puni (1950), Acte II (extrait) Texte D – Jean-Paul Sartre, Kean (1954), acte IV, cinquieme tableau, scene 2 (fin), adaptation de la piece d’Alexandre Dumas TEXTE A – Jean Rotrou, Le veritable Saint Genest Genest est un acteur paien.

Il doit jouer un drame retracant le martyre du chretien Adrien, devant l’empereur romain Diocletien, qui persecute les chretiens. Genest va s’identifier au cours de cette scene a son personnage, Adrien. GENEST, seul, repassant son role, et se promenant. Il serait, Adrien, honteux d’etre vaincu Si ton dieu veut ta mort, c’est deja trop vecu ; J’ai vu (Ciel, tu le sais, par le nombre des ames Que j’osai t’envoyer, par des chemins de flammes) Dessus les grils ardents, et dedans les taureaux1, Chanter les condamnes, et trembler les bourreaux. Il repete ces quatre vers.

J’ai vu (Ciel, tu le sais, par le nombre des ames Que j’osai t’envoyer, par des chemins de

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flammes) Dessus les grils ardents, et dedans les taureaux, Chanter les condamnes, et trembler les bourreaux. Et puis ayant un peu reve, et ne regardant plus son role, il dit : Dieux, prenez contre moi ma defense et la votre ; D’effet, comme de nom, je me trouve etre un autre ; Je feins moins Adrien, que je ne le deviens, Et prends avec son nom, des sentiments Chretiens ; Je sais (pour l’eprouver) que par un long etude2, L’art de nous transformer, nous passe en habitude ;

Mais il semble qu’ici, des verites sans fard, Passent3, et l’habitude, et la force de l’art, Et que Christ me propose une gloire eternelle, Contre qui ma defense est vaine et criminelle ; J’ai pour suspects vos noms de Dieux et d’immortels ; Je repugne aux respects qu’on rend a vos autels ; Mon esprit a vos lois secretement rebelle, En concoit un mepris qui fait mourir son zele ; Et comme de profane, enfin sanctifie, Semble se declarer, pour un crucifie ; Mais ou va ma pensee, et par quel privilege Presque insensiblement, passe4-je au sacrilege, Et du pouvoir des Dieux, perds-je le souvenir ?

Il s’agit d’imiter, et non de devenir. 1 Il arrivait qu’on martyrisat les chretiens en les faisant bruler dans des taureaux de bronze. Toutes ces references renvoient a des pratiques de supplices qui leur etaient infliges. 2 etude : masculin au XVIIe siecle. 3 Passent : surpassent. 4 passe-je : inversion de « je passe ». TEXTE B – Moliere, L’Impromptu de Versailles Dans cette ? uvre, Moliere se met lui-meme en scene, distribuant aux acteurs de sa troupe les roles d’une petite piece rapidement concue, qui garde un caractere d’improvisation – d’ou le titre d’« impromptu ».

MOLIERE. – Pour vous, Mademoiselle… MADEMOISELLE DU PARC. – Mon Dieu, pour moi, je m’acquitterai fort mal de mon personnage, et je ne sais pas pourquoi vous m’avez donne ce role de faconniere(1). MOLIERE. – Mon Dieu, Mademoiselle, voila comme vous disiez lorsque l’on vous donna celui de La Critique de l’Ecole des femmes ; cependant vous vous en etes acquittee a merveille, et tout le monde est demeure d’accord qu’on ne peut pas mieux faire que vous avez fait, croyez-moi, celui-ci sera de meme, et vous le jouerez mieux que vous ne pensez.

MADEMOISELLE DU PARC. – Comment cela se pourrait-il faire, car il n’y a point de personne au monde qui soit moins faconniere que moi. MOLIERE. – Cela est vrai, et c’est en quoi vous faites mieux voir que vous etes excellente comedienne, de bien representer un personnage qui est si contraire a votre humeur (2), tachez donc de bien prendre tous le caractere de vos roles, et de vous figurer que vous etes ce que vous representez. (A du Croisy. Vous faites le poete, vous, et vous devez vous remplir de ce personnage, marquer cet air pedant qui se conserve parmi le commerce (3) du beau monde, ce ton de voix sentencieux, et cette exactitude de prononciation qui appuie sur toutes les syllabes, et ne laisse echapper aucune lettre de la plus severe orthographe. (A Brecourt. ) Pour vous, vous faites un honnete homme de cour, comme vous avez deja fait dans La Critique de l’Ecole des femmes, c’est-a-dire que vous devez prendre un air pose, un ton de voix naturel, et gesticuler le moins qu’il vous sera possible. A de la Grange. ) Pour vous je n’ai rien a vous dire. (A Mademoiselle Bejart. ) Vous, vous representez une de ces femmes qui, pourvu qu’elles ne fassent point l’amour (4), croient que tout le reste leur est permis, de ces femmes qui se retranchent toujours fierement sur leur pruderie (5), regardent un chacun de haut en bas, et veulent que toutes les plus belles qualites que possedent les autres ne soient rien en comparaison d’un miserable honneur dont personne ne se soucie, ayez toujours ce caractere devant les yeux, pour en bien faire les grimaces (6). personne faconniere : qui fait des manieres, qui manque de simplicite. 2 humeur : caractere naturel. 3 commerce : la frequentation. 4 « faire l’amour » : pour les femmes, se laisser courtiser. 5 pruderie : manifestation outree de pudeur, a l’egard de tout ce qui touche aux sentiments, a l’amour, a la sexualite. 6 « pour en bien faire les grimaces » : pour bien jouer ce caractere. (A Mademoiselle de Brie. Pour vous, vous faites une de ces femmes qui pensent etre les plus vertueuses personnes du monde, pourvu qu’elles sauvent les apparences, de ces femmes qui croient que le peche n’est que dans le scandale, qui veulent conduire doucement les affaires qu’elles ont sur le pied d’attachement honnete, et appellent amis ce que les autres nomment galants (7), entrez bien dans ce caractere. (A Mademoiselle Moliere. ) Vous, vous faites le meme personnage que dans La Critique, et je n’ai rien a vous dire non plus qu’a Mademoiselle du Parc. (A Mademoiselle du Croisy. Pour vous, vous representez une de ces personnes qui pretent doucement des charites (8) a tout le monde, de ces femmes qui donnent toujours le petit coup de langue en passant, et seraient bien fachees d’avoir souffert qu’on eut dit du bien du prochain ; je crois que vous ne vous acquitterez pas mal de ce role. (A Mademoiselle Herve. ) Et pour vous, vous etes la soubrette de la precieuse, qui se mele de temps dans la conversation, et attrape comme elle peut tous les termes de sa maitresse ; je vous dis tous vos caracteres, afin que vous vous les imprimiez fortement dans l’esprit.

Commencons maintenant a repeter, et voyons comme cela ira. Ah ! voici justement un facheux, il ne nous fallait plus que cela. 7 galants : ceux qui cherchent a plaire aux femmes et leur font la cour. 8 charites : bienfaits inspires par l’amour du prochain. TEXTE C – Jean Anouilh, La Repetition ou L’Amour puni Les personnages repetent une representation privee de La Double Inconstance, de Marivaux, dont les repliques sont inscrites entre guillemets. Le Comte fait office de metteur en scene. HORTENSIA « Que voulez-vous, ces gens-la pensent a leur facon et souhaiteraient que le prince fut content. LE COMTE Bien, Hortensia ! LUCILE « Mais ce prince, que ne prend-il une fille qui se rende a lui de bonne volonte ? Quelle fantaisie d’en vouloir une qui ne veut pas de lui. Quel gout trouve-t-il a cela ? » LA COMTESSE, au Comte que Lucile a regarde en jouant. Signalez-lui que le prince n’est pas en scene, Tigre (1). C’est Hortensia qu’il faut regarder. LUCILE « Car c’est un abus que tout ce qu’il fait : tous ces concerts, ces comedies, ces grands repas qui ressemblent a des noces, ces bijoux qu’il m’envoie. Tout cela lui coute un argent infini. C’est un abime, il se ruine.

Demandez-moi ce qu’il y gagne. Quand il me donnerait toute la boutique d’un mercier, cela ne me ferait pas tant de plaisir qu’un petit peloton (2) qu’Arlequin m’a donne. » HORTENSIA « Je n’en doute pas. Voila ce que c’est l’amour. J’ai aime de meme. Et je me reconnais au peloton. » (Au Comte. ) Est-elle sincere en disant cela ? Je sens que je parle faux. A-t-elle aime vraiment ? A-t-elle un jour prefere un petit peloton de laine a tous les bijoux du prince ? LE COMTE Et vous, ma chere Hortensia ? HORTENSIA Tigre, il ne s’agit pas de moi. Si c’est un jeu que vous jouez, il n’est pas drole Vous venez de dire que nous n’etions pas nous… LE COMTE Pardon. Quand j’ai distribue la piece, j’ai tres bien su ce que je faisais. Vous l’avez parfaitement dite votre replique. HORTENSIA Je l’ai donnee « sincere ». LE COMTE Et comme vous n’avez jamais prefere le moindre peloton de laine a votre plaisir, en la donnant « sincere » vous avez eu l’air abominablement faux (3). C’etait parfait. C’est ce que je voulais. Continuez. 1 Tigre : la Comtesse appelle le Comte ainsi. 2 peloton : petite pelote de fil roule. 3 Donc, selon le Comte, en conformite avec le personnage que joue Hortensia.

TEXTE D – Jean-Paul Sartre, Kean Dans sa premiere version, cette ? uvre etait sous-titree « Desordre et genie ». A Londres, Kean, acteur celebre, joue Othello, de Shakespeare. Othello, jaloux, tue sa femme, Desdemone, en l’etouffant avec un oreiller. Or, dans la salle, se trouve Elena, la femme du comte, ambassadeur du Danemark, et Kean en est amoureux. Mais il la croit convoitee par le prince de Galles, assis a cote d’elle. Soudain, Kean, depuis la scene, s’adresse a eux. KEAN. […] (Tourne vers Elena). Vous, Madame, pourquoi ne joueriez-vous pas Desdemone ?

Je vous etranglerais si gentiment ? (Elevant l’oreiller au-dessus de sa tete. ) Mesdames, Messieurs, l’arme du crime. Regardez ce que j’en fais. (Il le jette devant l’avant-scene, juste aux pieds d’Elena. ) A la plus belle. Cet oreiller, c’est mon c? ur ; mon c? ur de lache tout blanc : pour qu’elle pose dessus ses petits pieds. (A Anna. ) Va chercher Cassio, ton amant : il pourra desormais te cajoler sous mes yeux (1). (Se frappant la poitrine. ) Cet homme n’est pas dangereux. C’est a tort qu’on prenait Othello pour un grand cocu royal. Je suis un co…co… un… co…co…mique. Rires. Au prince de Galles. ) Eh bien, Monseigneur, je vous l’avais predit : pour une fois qu’il me prend une vraie colere, c’est l’emboitage (2). (Les sifflets redoublent : « A bas Kean ! A bas l’acteur ! » Il fait un pas vers le public et le regarde. Les sifflets cessent. ) Tous, alors ? Tous contre moi ? Quel honneur ! Mais pourquoi ? Mesdames, Messieurs, si vous me permettez une question. Qu’est-ce que je vous ai fait ? Je vous connais tous mais c’est la premiere fois que je vous vois ces gueules d’assassins. Est-ce que ce sont vos vrais visages ? Vous veniez ci chaque soir et vous jetiez des bouquets sur la scene en criant bravo. J’avais fini par croire que vous m’aimiez… Mais dites donc, mais dites donc : qui applaudissiez-vous ? Hein ? Othello ? Impossible : c’est un fou sanguinaire. Il faut donc que ce soit Kean. « Notre grand Kean, notre cher Kean, notre Kean national » Eh bien le voila, votre Kean ! (Il tire un mouchoir de sa poche et se frotte le visage. Des traces livides apparaissent. ) Oui, voila l’homme. Regardez-le. Vous n’applaudissez pas ? (Sifflets. ) C’est curieux, tout de meme : vous n’aimez que ce qui est faux.

LORD MEWILL, de sa loge. – Cabotin ! KEAN. – Qui parle ? Eh ! Mais c’est Mewill (3) ! (Il s’approche de la loge. ) J’ai flanche tout a l’heure parce que les princes m’intimident, mais je te previens que les punaises ne m’intimident pas. Si tu ne fermes pas ta grande gueule, je te prends entre deux ongles et je te fais craquer. Comme ca. (Il fait le geste. Le public se tait. ) Messieurs dames, bonsoir. Romeo, Lear et Macbeth (4) se rappellent a votre bon souvenir : moi je vais les rejoindre et je leur dirai bien des choses de votre part. 1 Anna joue Desdemone.

Cassio est, dans la piece de Shakespeare, celui qu’Othello pense etre son amant ; de meme, Kean suspecte le prince et Elena. 2 emboitage : action de siffler un acteur, une piece. 3 Mewill : un aristocrate, convoitant Anna, la partenaire de Kean, humilie par ce dernier, mais qui, au nom de son rang, avait refuse de se battre avec un acteur. 4 Ce sont des personnages du theatre de Shakespeare au destin fatal : Romeo, grand amoureux ; le roi Lear d’une part, et Macbeth, souverain usurpateur, d’autre part, sont tous deux en proie a la violence de leurs tourments.

Je retourne dans l’imaginaire ou m’attendent mes superbes coleres. Cette nuit, Mesdames, Messieurs, je serai Othello, chez moi, a bureaux fermes (5), et je tuerai pour de bon. Evidemment, si vous m’aviez aime… Mais il ne faut pas trop demander, n’est-ce pas ? A propos, j’ai eu tort, tout a l’heure, de vous parler de Kean. Kean est mort en bas age. (Rires. ) Taisez-vous donc, assassins, c’est vous qui l’avez tue ! C’est vous qui avez pris un enfant pour en faire un monstre (6) ! (Silence effraye du public. ) Voila ! C’est parfait : du calme, un silence de mort.

Pourquoi siffleriez-vous : il n’y a personne en scene. Personne. Ou peut-etre un acteur en train de jouer Kean dans le role d’Othello. Tenez, je vais vous faire un aveu : je n’existe pas vraiment, je fais semblant. Pour vous plaire, Messieurs, Mesdames, pour vous plaire. Et je… (Il hesite et puis, avec un geste « A quoi bon ! ». )… c’est tout. Il s’en va, a pas lents, dans le silence ; sur scene tous les personnages sont figes de stupeur. Salomon (7) sort de son trou, fait un geste desole au public et crie en coulisse : SALOMON. – Rideau ! voyons ! Rideau !

UN MACHINISTE. – J’etais alle chercher le medecin de service. SALOMON. – Baisse le rideau, je te dis… (Il s’avance vers le public. ) Mesdames et Messieurs… la representation ne peut continuer. Le soleil de l’Angleterre s’est eclipse : le celebre, l’illustre, le sublime Kean vient d’etre atteint d’un acces de folie. Bruit dans le public. Le comte reveille en sursaut se frotte les yeux. LE COMTE. – C’est fini ? Eh bien, Monseigneur, comment trouvez-vous Kean ? LE PRINCE, du ton que l’on prend pour feliciter un acteur de son jeu. – Il a ete tout simplement admirable. Rideau a bureaux fermes : donc, sans public. 6 Enfant, Kean etait un saltimbanque des rues. 7 Salomon est a la fois le valet, le confident, et le souffleur de Kean. ECRITURE I – Apres avoir lu attentivement les textes du corpus, vous repondrez d’abord a la question suivante (4 points) : Quelle question essentielle ces textes posent-ils sur le jeu des acteurs ? II – Vous traiterez ensuite, au choix, l’un des sujets suivants (16 points) : 1. Commentaire Vous commenterez le texte de Sartre (texte D), a partir de la didascalie qui s’ouvre par « Les sifflets redoublent » (ligne 11). 2. Dissertation

On emploie parfois l’expression « creer un personnage » au sujet d’un acteur qui endosse le role pour la premiere fois. Selon vous, peut-on dire que c’est l’acteur qui cree le personnage ? Vous repondrez en faisant reference aux textes du corpus, aux ? uvres que vous avez vues ou lues, ainsi qu’a celles etudiees en classe. 3. Invention Salomon rejoint son maitre chez lui. Il tente de le persuader de ne pas renoncer a etre acteur de theatre. Vous redigerez leur conversation sous forme de dialogue theatral, incluant des didascalies. La jalousie de Kean ne sera pas le theme essentiel de leur echange.