Analyse thomas more

Analyse thomas more

*Analyse de l’? uvre directrice du genre : UTOPIA : a) La publication et le contexte : L’Utopia [1] est la plus celebre des ? uvres de T. More, qui ecrivit par ailleurs des Epigrammata ; une traduction des Dialogues de Lucien ; une Histoire du roi Richard III ; la Vie d’Edouard V (1543) ; un Dialogus quod mors pro fide fugendia non sit publie avec ses lettres a Louvain en 1566 ; et des poesies. L’Utopia parait en 1516, en latin, chez l’editeur Thierry Martens de Louvain en Flandres.

Ce livre fut aussitot porte par la reputation de Thomas More, ami d’Erasme de Rotterdam, et par son contenu meme, qui entrait en resonance avec les travaux des humanistes, avec les inquietudes des clercs quant au devenir de l’Eglise romaine, avec les preoccupations des magistrats au service du droit et des etats, et avec les interets des bourgeois cultives des villes marchandes. C’est ainsi que T. Martens en tira huit editions entre 1516 et 1520. Le celebre Frober de Bale, editeur d’Erasme, en tira a son tour deux editions en 1519.

Puis Gourmont, a Paris en 1517, Alde a Venise en 1519, puis bien d’autres a Florence, a Vienne, a Bale encore une fois… L’Utopia fut traduite en italien en 1548

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a Venise, en francais a Paris en 1550. Ce n’est qu’en 1551 (16 ans apres la mort de T. More) que Ralph Robinson publie sa traduction anglaise, alors que le livre avait deja fait le tour de l’Europe humaniste. Le succes de l’? uvre de More a continue, avec, en France en particulier, cinq reeditions de 1643 a 1780. De nombreuses editions et reeditions, nouvelles traductions se sont succede, faisant ainsi de l’Utopia un monument de la litterature politique.

Thomas More, pourtant, n’est pas precisement ce qu’on appelle un fantaisiste : il est ne en 1478 dans une famille de petite noblesse, issue de la bourgeoisie. A vingt ans, il est juriste, puis magistrat, apres des etudes a l’universite d’Oxford. Feru d’humanisme, verse dans les lettres latines et grecques, il a suivi l’enseignement de grands humanistes anglais (John Colet, Grocyn), et surtout d’Erasme (professeur de grec), qui devint ensuite son ami et correspondant. L’ambiance dans laquelle More evolue est celle d’un catholicisme fervent, mais desireux de reformer ce que l’Eglise romaine avait d’obscur et de superficiel.

Depuis sa demeure de Chelsea, More est en correspondance avec tout ce que l’Europe compte d’erudits et de lettres : membre du Parlement et avocat des marchands de la City de Londres, il aspire a une vie tranquille et savante, quand Henri VIII le presse d’entrer a son service comme conseiller. Un peu malgre lui, More accepte, et se rend bien vite compte de ce que l’exercice du pouvoir comporte comme compromissions avec l’injustice et le mal : comment parler de justice, dans un pays ou l’on jette les paysans sur le bord des routes, pour mettre sur leurs terres des moutons, devenus e veritables « devorateurs d’hommes » : « ces betes, si douces, si sobres partout ailleurs, sont chez vous tellement voraces et feroces qu’elles mangent meme les hommes et depeuplent les campagnes… » » (livre I). Et qu’ensuite on condamne a mort ces gens qui ont vole pour echapper a la famine ! Quelle legitimite peut-on reconnaitre a un souverain qui ne poursuit que son propre interet ? Comment se soustraire a l’appat du gain, a la puissance de l’argent, qui dresse les hommes les uns contre les autres, asservit les populations pauvres, eleve toujours plus les dominateurs ?

A cet etat deliquescent du regime monarchique anglais, More oppose une rigueur morale sans faille, et le desir d’une reforme de la religion vers plus d’oeucumenisme et de tolerance, afin qu’elle soit au service de l’homme et non des ambitions des prelats. C’est au nom de cette foi qu’il s’opposa a son roi lors de son divorce avec Catherine d’Espagne, pour epouser la britannique Anne Boleyn. La reforme qu’appelait More de ses v? ux ne debouchait pas sur le schisme qui se produisit : il s’y opposa donc, et fut condamne a mort pour cette opposition.

Son execution en 1535 fut par consequent ressentie par l’Europe humaniste tout entiere comme un veritable echec politique et ideologique. Il fut canonise en 1935. Ce rappel biographique, rapide et schematique, est cependant necessaire pour donner la mesure de son engagement politique, et de la profondeur de ses convictions humanistes, sans lesquelles il est difficile de saisir tout l’interet politique de l’Utopia. b) Le theme et la composition de l’? uvre : Le theme de l’Utopie est inspire de la Republique de Platon, redecouverte a la fin du xve siecle.

Il s’agit la aussi d’une republique ideale, par opposition au regime feodal anglais en place, corrompu et inegalitaire. L’? uvre se compose de deux parties bien distinctes : la premiere, est la mise en scene d’un dialogue entre Morus – l’auteur lui-meme qui latinise son nom – et le voyageur Raphael Hythloday, dont le nom est assez significatif : Sao Rafael etait le nom du navire de Vasco de Gama qui ouvrit la route des Indes en 1498, et « hythloday » est tire de deux mots grecs : uthlos, qui signifie bavardage, et diaios, adroit, et pourrait donc etre traduit par : « habile a raconter des histoires ».

Cette rencontre est censee avoir lieu lors d’une mission diplomatique de More en Flandres, pour le compte d’Henri VIII. Le recit des voyages de Raphael a travers le monde est l’occasion d’une charge sans concession contre le regime feodal anglais : la corruption du regime et la pauvrete qui en decoule, pour les soldats en dehors des guerres aussi bien que pour les paysans, ont fait croitre le nombre de ceux que l’on nommerait aujourd’hui des « sans abris », qui se transforment en brigands pour survivre : la potence devient alors le seul et bsurde moyen de faire regner l’ordre. La societe et la justice punissent des hommes qu’elles ont elles-memes contraint a devenir punissables : « Que faites-vous, si ce n’est creer vous-memes des voleurs qu’ensuite vous punissez ? » « Summum jus, summa injuria », « le droit le plus extreme est la plus extreme injustice », conclut le voyageur, en ce qui concerne la justice. La politique dans son ensemble, notamment en France et en Angleterre, est vivement attaquee.

Les princes ne songent qu’a leur profit personnel, et « en revanche, ils s’occupent fort peu de bien administrer les Etats soumis a leur domination » ; quant a leurs conseillers, soit ils sont « ineptes », soit ce sont de « vils parasites », qui ne font que flatter leur prince : « c’est ainsi que le corbeau sourit a sa couvee, et le singe a ses petits ». Les assemblees sont frileusement repliees dans leurs traditions et tremblent devant le moindre changement.

A ses interlocuteurs qui s’etonnent que Raphael, avec toutes ses connaissances, ne se soit pas mis au service d’un roi, ou n’ait pas d’ambition politique pour lui-meme, celui-ci repond : « Il n’y a aucun moyen d’etre utile a l’Etat, dans ses hautes regions » : contrairement a un Machiavel, qui a la meme epoque exactement, ecrivait le Prince dans les environs de Florence, More affirme l’incommunicabilite la plus hermetique entre les princes et les hommes de bonne volonte en general, et les hilosophes en particulier. « L’air qu’on y respire (dans les hautes spheres de la politique) corrompt la vertu meme. Les hommes qui vous entourent, loin de se corriger a vos lecons, vous depravent par leur contact et l’influence de leur perversite ; et, si vous conservez votre ame pure et incorruptible, vous servez de manteau a leur immoralite et a leur folie. » Utopia, p. 46, livre I

Par opposition a ce constat du livre I, le second livre est le recit par Raphael de son voyage dans l’ile d’Utopie, ou il passe en revue le regime social et economique de l’ile, fonde sur le travail obligatoire et la journee de six heures, afin qu’il reste a l’ouvrier le temps de cultiver son esprit. Cependant, consideres comme des elements improductifs, mais vitals dant une certaine mesure, car ce sont eux qui exerecent les taches politiques ,les intellectuels ne peuvent exister qu’en nombre limite.

La propriete privee est totalement supprimee, conformement a la doctrine platonicienne, qui veut que toutes les richesses appartiennent a l’Etat, en effet meme la maison n’est pas pour l’utopien unje propriete, il la partage et sont dans le devoir de changer de maison tous les 10ans, pour raison d’equite celles-ci sont tirees au sort, et sont de toute maniere sensiblement identiques; l’argent, enfin, est aboli. Toute la vie economique est fondee sur l’echange des marchandises entreposees dans les magasins publics. Les repas, d’une extreme rugalite, sont pris en commun. Les metaux precieux sont meprises et l’or sert a faire les chaines dont on attache les esclaves ou des plaques infamantes que l’on met au cou des condamnes. More justifie l’esclavage et le commerce des esclaves ; il conserve la famille et la religion catholique comme institutions, quoique la religion soit absolument libre chez les Utopiens, pour qui la seule morale consiste a « vivre selon la nature », et tous les cultes sont respectables (sauf le materialisme et l’atheisme dont les adeptes sont exclus des charges publiques).

Les plaisirs de l’esprit sont joints a ceux du corps, dans une sorte d’Epicurisme modere, et la sante est le principal plaisir du corps. Un doux suicide est conseille a ceux qui en sont depourvus… En ce qui concerne la constitution politique de l’ile, il s’agit d’une federation de 54 cites identiques, composees de six mille familles chacune, sous la direction d’un « prince », Utopus, elu a vie, de philarques et de protophilarques, sortes de deputes. Les lois sont peu nombreuses et simples (on peut y voir la critique de la complexite du systeme juridique anglais).

La conscription est obligatoire, mais seulement dans le but de defendre le pays : la paix est le but supreme de la politique, au point d’user de methodes fort peu glorieuses pour eviter les combats (mercenaires, assassinats politiques, corruption de fonctionnaires etrangers, envoi au combat de condamnes de droit commun, etc…) L’Utopia apparait donc, au premier abord, comme une pure fiction, une invention agreable, dont la lecture devait procurer une plaisante impression : celle qui consiste a la fois a se laisser porter par l’imagination de More dans un monde irreel, et a suivre sa critique acerbe des institutions existantes.

L’utopie remplit pleinement son role de divertissement politique pour humanistes distingues, inquiets de la perte des valeurs fondamentales de la politique, et desireux d’apporter leur contribution a une reforme politique et religieuse. Mais l’Utopia n’est pas un livre de circonstances, confinee au xvie siecle, et reduite aujourd’hui a une curiosite litteraire. La posterite de l’? uvre l’a montre, il est encore possible de penser le politique a partir d’elle, et c’est pourquoi il est licite d’ouvrir ici encore une piste de reflexion, sur le sens meme de l’utopie.

II. Que signifie utopie ? a) Non-lieu geographique : le probleme des sols. More donne le nom d’Utopie a l’ile imaginaire ou trouve place son regime parfait. Il y aurait donc d’abord un sens geographique a ce lieu introuvable du politique ideal. Generalement, on interprete le non-lieu geographique de l’utopie comme « ce qui ne peut pas trouver place, avoir lieu, dans la realite ». En effet, on n’a rencontre nulle part, meme chez les peuplades les plus isolees, d’organisation politique aussi sereine, aussi equilibree, et urtout aussi consciente de cet equilibre moral et politique. L’utopie est, par la faute de la nature humaine, irrealisable, a jamais introuvable. D’ailleurs, dans une lettre a Erasme, More appelle son ile « Nusquama », du latin nusquam, nulle part. C’est donc bien d’abord d’un lieu reel, spatial, que l’utopie est absente. Lorsqu’on se penche sur les problemes politico-economiques de la Grande-Bretagne a l’epoque de More, on s’apercoit aussi que la question de l’occupation et du partage des sols etait absolument crutiale.

Le developpement de l’elevage extensif avait fait exproprier les paysans de l’Est, reduits pour la plupart a la mendicite et au brigandage. Comme nous l’avons dit plus haut, More s’insurge explicitement contre cette situation dans le livre I. D’autre part, il reproche aux princes d’etre insatiables en territoires : etendre toujours plus leur puissance, tel est l’objectif majeur des gouvernants europeens, quel qu’en soit le prix, en argent et en vies humaines, et sans consideration pour le cout du maintien de ces conquetes, ni pour leur utilite reelle.

Souvent en effet « la conservation de la conquete est plus difficile et plus onereuse que la conquete elle-meme » (p. 38-39). L’avidite des princes, la fuite en avant dans une conception uniquement expansive de la politique exterieure, epuise les Etats, et devient une « manie », une pathologie du politique. La politique est bien d’abord une question de territoire, et placer l’utopie « nulle part », revient a designer au premier chef le territoire comme source de corruption et de conflits, sociaux et exterieurs.

Pour l’utopie, le territoire n’est pas un probleme : l’ile d’Utopie est protectionniste, et en cela More est bien Anglais ; neanmoins, ce protectionisme ne s’accompagne d’aucune velleite colonialiste, ni economique, ni meme culturelle. A la maniere des romains, les Utopiens integrent dans leur culture tous les elements etrangers qui leur semblent profitables, mais se gardent bien de vouloir outrepasser les limites de leur territoire. Pour la politique reelle, en revanche, le territoire est un obstacle a la paix, une pomme de discorde, puisqu’il est l’assise de la puissance.

Ce qui valut a More d’etre decapite en 1535, c’est, on l’a evoque, son opposition au schisme entre l’eglise catholique anglicane et l’eglise catholique romaine, sur le point precis du divorce d’Henri VIII. Ce dernier en effet voulut epouser Anne Boleyn, britannique, et repudier Catherine d’Espagne, afin de preserver la Grande Bretagne de toute tutelle etrangere. Dans le livre I, au moment ou il est question des ambitions conquerantes des princes, More fait un tableau rapide de la politique de Francois Ier, roi de France depuis quelques mois : l’Italie est envahie, les Suisses vaincus a Marignan, et le Milanais vient d’etre conquis.

More en profite pour devoiler les projets secrets du monarque : annexer les possessions bourguignonnes et flamandes de l’Espagne. « Ces nobles et fortes tetes sont en grand travail pour trouver par quelles machinations et par quelles intrigues le roi leur maitre conservera le Milanais, ramenera le royaume de Naples qui le fuit toujours, comment ensuite il detruira la republique de Venise et soumettra toute l’Italie ; comment enfin il reunira a sa couronne la Flandre, le Brabant, la Bourgogne entiere, et les autres nations que son ambition a deja envahies et conquises depuis longtemps. »

Utopia, I, p. 37 L’autonomie du territoire, l’independance d’un Etat-nation, et la conquete de nouveaux espaces sont les principaux enjeux de la politique etrangere, au detriment, regrette More, de la paix et de la prosperite des peuples : « De fait, nager dans les delices, se gorger de volupte au milieu des douleurs et des gemissements d’un peuple, ce n’est pas garder un royaume, c’est garder une prison. » (p. 42) Or, l’Utopie est « nulle part », c’est-a-dire au-dessus, ou ailleurs, que dans l’espace de ces problemes-la. b) La mort de la politique et le totalitarisme comme seule issue ?

L’utopie est un « illocalisable » politique, aussi, parce qu’une fois l’utopie realisee, la politique disparait. Nul besoin de tenir par des lois des hommes absolument moraux, eleves dans le plus pur respect de la communaute et convaincus de l’importance du bien commun ; nul besoin de les soumettre a des impots dans un systeme communautaire ou l’argent a disparu ; nul besoin de les contraindre a s’enroler dans des armees, dans un pays qui achete les diplomates, assassine les chefs belliqueux, et, en dernier recours, paie des mercenaires, et envoie les condamnees mourir pour la societe sur les champs de bataille !!!

L’organisation utopienne est presque uniquement sociale, morale et religieuse : il n’y reste plus qu’une politique « de proximite », puisque la repartition des roles dans la cite est une affaire familiale, voire clanique, et que le pouvoir est une sorte de confederation pseudo-democratique, confie a des « princes » qui ne sont que des sortes de maires.

On pourrait reprocher a More d’avoir imagine un regime totalitaire au sens ou l’entend Tocqueville : un « Etat » paternaliste, fonde sur la cellule familiale et les relations affectives, qui precede tout desir pour mieux le controler, qui n’oppresse pas, mais affaiblit les volontes par l’encadrement massif et doux de toute la population. En tirant les choses vers le pire, l’utopie est « le degre zero de la politique », puisqu’elle etablit l’ordre et la paix en epuisant toute volonte individuelle, tout projet personnel, tout esprit critique independant.

L’organisation ultra-rationnelle, rigide – voire rigoriste – de la cite a de quoi effrayer par son uniformite – et le role des pretres, en particulier, peut choquer nos sensibilites republicaines. Cependant, une telle interpretation n’epouse pas le sens de l’Utopie de More. Sa republique, certes, pose le probleme crutial de savoir s’il y a une vie politique en utopie, et si l’on peut diriger les hommes parfaitement sans se servir des moyens d’un autre « degre zero du politique », a savoir le totalitarisme.

A vrai dire, il se pose explicitement la question de l’anarchie, a la fin du livre I, mais pas celle du totalitarisme. « Quelle barriere opposeriez-vous a l’anarchie ? Vos magistrats n’ont qu’une autorite nominale ; ils sont mis a nus, depouilles de ce qui fait la crainte et le respect. Je ne concois pas meme le gouvernement possible chez ce peuple de niveleurs, repoussant toute espece de superiorite. » Utopia, p. 48 On pourrait meme se demander si la question du totalitarisme ne serait pas proprement une question d’hommes « d’apres Auschwitz », pour reprendre l’expression de H.

Jonas. Une question reelle, mais anachronique pour More. Meme si, donc, ces questions se posent pour nous devant l’Utopia comme pour toutes les autres tentatives de constitutions politiques ideales, il semble y avoir une troisieme interpretation, peut-etre plus proche du contexte et des preoccupations de More. c) Non-lieu politique : le proces de la philosophie. On pourrait donc proposer un troisieme sens de cet « illocalisable » politique : More etait juriste, avocat de la City, puis conseiller d’Henri VIII.

Comme son personnage Morus, More « connait bien son theatre » ; il ne se fait aucune illusion sur la reception, dans la cour du roi d’Angleterre, de ses critiques a peine voilees a l’encontre de la monarchie encore feodale en Angleterre et en France. La langue francaise nous permet, d’abord, de dire que son « utopie » est veritablement un « non-lieu » politique, au sens juridique du terme : c’est-a-dire un cas ou l’affaire est jugee nulle, ou les juges renverront le plaignant chez lui, et relaxeront l’accuse.

More ne se prend pas au serieux, malgre la gravite de ses accusations et la situation sociale desesperee qu’il decrit, parce qu’il pressent que son cri d’alarme restera sans echo – du moins sans echo dans les spheres du pouvoir : « la philosophie n’a pas acces a la cour des princes », dit Raphael au livre I. Il demande aussi, a propos du philosophe qui voudrait dire aux princes l’exacte verite quant a leurs menees immorales : « N’est-ce pas conter une histoire a des sourds ? Et a des sourds renforces, repond Morus, Mais cela ne m’etonne pas, et, a vous dire ma facon de penser, il est parfaitement inutile de donner des conseils, quand on la certitude qu’ils seront repousses et pour la forme et pour le fond. » L’Utopie serait donc condamnee a l’echec, face au pouvoir politique corrompu, et More en serait tout-a-fait conscient. C’est du moins ce que dit Raphael le voyageur (figure d’un More reveur t idealiste), face a Morus (figure de More le realiste), qui tente de garder espoir : « Nul espoir donc de transformer le mal en bien, par votre route oblique et vos moyens indirects. » Utopia, I, p. 46. La « voie oblique » dont il est question ici, est cette philosophie plus maligne, que Morus opposait plus haut a Raphael. Il y a une facon de dire la verite, qui reussit a faire passer la vertu « en catimini », parce qu’elle la dissimule habilement :  Si l’on ne peut pas deraciner de suite les maximes perverses, ni abolir les coutumes immorales, ce n’est pas une raison pour abandonner la chose publique. Le pilote ne quitte pas son navire devant la tempete, parce qu’il ne peut maitriser le vent. (… ) Suivez la route oblique, elle vous conduira plus surement au but. Sachez dire la verite avec adresse et a propos ; et si vos efforts ne peuvent servir a effectuer le bien, qu’ils servent du moins a diminuer l’intensite du mal. » Utopia, I, p. 44.

La fin du passage pourrait d’ailleurs etre reprise sans modification par un Machiavel, a tel point qu’on peut se demander si le personnage de Morus ne prendrait pas a son compte les theses du florentin, afin de mettre en valeur ensuite l’attitude rigoureusement morale de Raphael : quelles que soient les difficultes, meme mortelles, la politique est un enjeu tel, que tendre a la perfectionner est une fin en soi. Et si l’on ne peut jamais pretendre a evacuer totalement le mal, au moins peut-on, entre deux maux, choisir le moindre, ce qui est deja un bien.

More procede par metaphore : la politique est un theatre, ou chacun joue un role. Si jamais, dit Morus a Raphael, vous vous avisiez d’entrer sur scene, pour ramener les princes a la veritable politique, celle qui recherche l’interet general et la justice, cela ferait exactement la meme impression que si « pendant la representation d’une comedie de Plaute, au moment ou les esclaves sont en belle humeur, vous vous elanciez sur la scene en habit de philosophe, en declamant ce passage d’Octavie, ou Seneque gourmande et moralise Neron ; je doute fort que vous soyez applaudi. Lorsqu’on sait ce que represente le ridicule en Angleterre, on doit alors comprendre que l’effet est redhibitoire (ou bien qu’on est en plein Monty Python). C’est la philosophie de type scolastique, qui est visee ici, parce que naive et dangereuse ; en refusant les regles du jeu politique, elle se ridiculise, ce qui est plutot comique, mais surtout – et ceci est tragique – elle « gate tout le spectacle », « trouble l’ensemble » ; elle se comporte comme celui qui voudrait arreter le vent, plutot que de guider son bateau dans la tempete, et, n’y parvenant pas, abandonnerait le navire sans pilote, a la merci des flots.

Il faut donc utiliser cette voie mediane, cette « philosophie moins sauvage », qui « connait son theatre ». Cependant, Raphael accuse cette philosophie « oblique » de connivence avec le crime, et celui qui en use d’« espion » et de « traitre » ; mieux vaut refuser de « delirer avec les fous », et enfin rester chez soi, comme les sages de Platon, qui « se contentent d’etre seuls a l’abri puisqu’ils ne peuvent guerir la folie des autres ».

More pointe ici un des dilemmes de l’utopie : soit elle pretend etre un modele pour les consitutions politiques futures, et alors elle devra affronter le ridicule, exposer ses partisans au mepris, voire a la mort (c’est ce qui arriva a More) ; soit elle reste un doux reve, caresse en secret par ses inventeurs, sans aucun effet sur le reel. Que vaut-il mieux ? L’action a mort ou le repli sterile ? L’utopie doit-elle renoncer a sa vocation politique au profit du plaisir intellectuel de quelques « happy few » ?

La question du roi-philosophe est toujours vivace : Raphael, desabuse, la regle en se rapportant a Platon lui-meme, qui « savait aussi que jamais les rois ne suivraient les conseils des philosophes, s’ils ne l’etaient pas eux-memes. » (p. 36) Mais l’Utopia elle-meme n’est-elle pas, justement parce que Raphael est un personnage sans complaisance aucune pour la corruption du pouvoir, la facon efficace de propager une morale impossible a entendre sans cet artifice ? L’ecriture meme de l’Utopia releve de la voie oblique que Raphael semble refuser a Morus.

Il fallait sans doute que le personnage purement vertueux s’insurge contre la voie oblique, pour que la machination opere, et que la portee morale de l’exemple des Utopiens trouve un echo chez les princes. Raphael le platonicien ne peut pas avoir oublie l’eloge du pseudos des Lois. [2] Donc l’utopie est un non-lieu au sens ou effectivement, les politiciens qu’elle traine devant les tribunaux de la philosophie ne se verront vraisemblablement jamais condamnes a payer leurs crimes, a cause de l’impuissance de cette philosophie, tournee en derision.

Le proces de la politique se retourne en proces de la philosophie : c’est a elle de se reformer, d’entrer dans le jeu politique. L’utopie ne peut etre veritablement efficace que comme voie oblique, critique detournee, toujours dans l’entre-deux qui separe l’engagement partisan a mort, et la construction theorique ideale, retiree dans sa tour d’ivoire. Malgre lui, More suivra l’une et l’autre voie. * Conclusion : pourquoi l’utopie est une chose serieuse.

Il peut paraitre etonnant, a bien y reflechir, qu’un homme aussi grave et responsable que Saint Thomas More ait concu une utopie. Il est invraisemblable qu’il n’ait eu pour but qu’un divertissement, pour fuir ses lourdes charges, et on ne peut pas la reduire a une bouffee delirante. Pourtant, a bien des egards, son Utopia est pleine d’humour et d’autoderision. Certains passages sont volontairement comiques, comme, au livre II, la reception des ambassadeurs etrangers en topie, si richemement ornes d’or que les utopiens les prennent pour des bouffons, et saluent au contraire leurs sobres valets comme s’ils etaient les diplomates ; les noms propres forges a partir du grec sont souvent ironiques, et toujours fantaisistes (les « Polylerites », litteralement « ceux qui ne disent ou ne font que des betises » pour designer un peuple sage ; le fleuve « Anydre » (c’est-a-dire « sans eau ») ; les « Anemoliens », « vides comme le vent », etc. , etc. ).

Mais la posterite de l’? uvre dement une interpretation « legere » de l’utopie : s’il ne se prend pas lui-meme au serieux, en tous cas, More prend son sujet tres au serieux. On pourrait alors avancer que les Anglais sont specialistes de cet humour inimitable qu’on appelle « non sense » : a la fois delirante et un peu desesperee, cette « u-logie » du « non sense », si l’on peut risquer l’expression, est extremement serieuse, car la plupart du temps polemique et anti-consensuelle.

Par la derision en effet, l’Utopia de More fait plus qu’un pamphlet revolutionnaire : elle oppose a une realite detestable un vide, un neant politique a travers lequel tout est remis en perspective. Ce n’est pas un miroir deformant, mais un « non-miroir », dans lequel il est impossible de reconnaitre quoique ce soit de reel, et ou par consequent tout est possible. L’utopie n’entend pas substituer a un systeme honni un autre systeme qui serait un amenagement du premier : elle detruit l’idee meme du systeme, s’installe dans un « nulle part » qui excede tous les cadres connus.

Ce « degre zero » du politique, ce lieu illocalisable sur les cartes de la politique reelle, est, comme le zero mathematique, l’outil insaisissable qui permet toutes les autres combinaisons, et donne sa profondeur a l’ensemble. Selon Claude Mazauric, qui a ecrit la preface a l’Utopia de More dans notre edition de reference, l’utopie remplit en outre une triple fonction, qui la rend absolument essentielle a toute theorie politique. La premiere, est de nourrir le reve d’une transformation de la societe en une autre, differente et meilleure.

Au lieu d’enfermer le jeu politique, comme il est dit au livre I, dans la tradition (« Nos peres ont pense et fait ainsi ; eh, plut a Dieu que nous egalions la sagesse de nos peres » disent les parlementaires anglais du livre I), l’utopie permet de concevoir l’espoir retrospectif d’une evolution volontaire de la societe civile vers un mieux. Irrealisable sans doute, l’utopie est neanmoins un moteur politique puissant, et une maniere d’interpreter l’histoire politique comme sensee et donc susceptible d’etre assujettie a des fins rationnelles.

L’utopie s’eleve donc contre tout determinisme, naturel ou transcendant, et revendique au contraire, dans la plus pure tradition humaniste, la puissance de la raison humaine sur les evenements. Sa seconde fonction est critique : la description d’une republique ideale permet de faire plus cruellement sentir les travers de la republique reelle, et d’amener les esprits a plus d’independance et de recul a l’egard des institutions reelles inegalitaires.

L’utopie serait alors la source d’un travail ideologique toujours renouvele, d’une activite politique theorique intense. Elle serait la marque d’un « esprit politique » a l’? uvre, au sens ou l’on parle d’« esprits animaux ». A cet egard, l’humour (humor en anglais) est bien une « humeur » politique ; le sarcasme, la parodie, le pamphlet, la caricature, les bouffons, ont toujours accompagne la politique. Il ne s’agit pas de revolution, mais simplement de la derniere arme qui reste a l’individu rationnel, decu ou scandalise devant une politique inique.

Le reve et le rire sont l’ultime facon par laquelle la raison peut se premunir du mal, avant d’abdiquer, et de sombrer dans la folie de l’action violente – le terrorisme etant la pire manifestation du nihilisme politique. L’utopie au contraire serait un nihilisme optimiste, qu’on pourrait meme qualifier de « positif », tout au moins d’inoffensif, puisqu’il n’a pas la folle pretention de croire, comme le terrorisme, pouvoir trouver une place dans la realite. Enfin, et par consequent, son troisieme role est d’etre une invitation a penser l’alterite, ce qui, politiquement, peut par exemple deboucher sur une incitation a l’alternance.

L’utopie serait alors cette « mouche du coche », ce « taon » empechant les dominants de dominer en rond, d’ou peuvent a tout moment surgir les changements et la contestation. Elle agit comme un refus de la resignation au malheur, de la soumission sans condition, qui, de theorique, peut devenir pratique. Elle est alors un « principe d’esperance », selon les termes de E. Bloch. Cette esperance est peut-etre deja un peu au-dela de ce que pense More : « je confesse aisement, ecrit-il, qu’il y a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir etablies dans nos cites.

Je le souhaite plus que je l’espere. » Tels sont les derniers mots de l’? uvre, qui disent plutot le desespoir de More, qu’une quelconque esperance, meme maigre, de voir ces principes « utopiques » trouver une place dans la realite. L’utopie, More en est convaincu, ne peut avoir lieu que dans la volonte, le c? ur, pourrait-on dire, de chacun. C’est sans doute par une revolution avant tout morale et individuelle qu’il concoit l’avenement d’une politique plus juste et plus humaine.

De meme que More, conseiller d’Henri VIII, tenait un discours sur la modernite du politique « de l’exterieur » des spheres de l’exercice meme du pouvoir, de meme c’est « de l’exterieur » que l’Utopie agit sur la politique, de cette exteriorite radicale que designe son « nulle part ». Dans cet ouvrage ecrit sur le mode du dialogue avec un narrateur, l’explorateur Raphael Hythlodee, Thomas More prone la tolerance et la discipline au service de la liberte, a travers le portrait d’un monde imaginaire, proche de l’ideal de l’auteur.

Thomas More est temoin des ravages sociaux qu’engendre dans l’Angleterre du XVIe siecle le premier mouvement des enclosures. Alors stimulee financierement par le developpement de l’industrie lainiere, l’aristocratie tudorienne se met a creer de grands elevages de moutons. Cette irruption de la propriete privee capitaliste dans le monde rural se fait au detriment des terrains communaux et de leurs usages collectifs, lies aux anciennes tenures qui contribuaient a la subsistance des familles paysannes dans le cadre du regime feodal.

Ce mouvement fut mene avec des consequences sociales dramatiques, car il jetait sur les chemins une masse de gens denues de tout moyen d’existence, mais aussi et surtout avec une brutalite inouie. Thomas More denonce ces consequences et cette brutalite dans la premiere partie d’Utopia. Dans la deuxieme partie, More decrit l’ile d’Utopie, contrepoint lumineux a l’Angleterre de son temps. Comme celle de la republique de Platon, l’economie utopienne repose sur la propriete collective des moyens de production et l’absence d’echanges marchands.

Cette societe, composee d’une cinquantaine de villes gerees de maniere semblable, vit sans monnaie, et les echanges collectifs y prennent la place de l’accumulation privee qui cause en Angleterre les malheurs du peuple. La premiere mission du Senat, qui compte trois deputes par ville, est la statistique economique, permettant la perequation des richesses entre villes. Utopie commerce uniquement les surplus de son economie avec l’etranger, non pas pour s’enrichir vu que l’or n’a aucune valeur dans son economie mais pour se constituer une reserve d’or pour engager des mercenaires en cas de guerre.

Pacifiques et respectueux de la liberte religieuse, les Utopiens reconnaissent cependant, tous ou presque, un etre supreme et l’immortalite de l’ame ; plusieurs embrassent la doctrine chretienne que leur presentent leurs visiteurs. Fondee sur la volonte de vivre selon la nature, la morale publique d’Utopie est rigoureuse, condamnant la dissimulation, la chasse, les jeux de hasard, la polygamie et l’adultere ; le divorce par consentement mutuel est possible.

Realite n’est pas verite mais seulement etat du moment : grand humaniste et tres instruit, Thomas More etait un realiste intransigeant, attentif a l’inacceptable. L’Utopie, satire de l’Angleterre de son temps, et affirmation du souhaitable, se conclut par un avertissement quant a la faisabilite d’une reforme allant dans ce sens : « je le souhaite plus que je ne l’espere ». Il s’agit donc, sans doute, plutot d’une invitation a l’action, considerant certes ses difficultes inherentes, que d’une expectative, vaine car pleine d’une esperance sterile.